2.2.2.2. Une réception des mythes antiques et bibliques problématique

Comme nous l’évoquions au début de notre introduction, la réception des mythes antiques et bibliques dans la littérature de RDA se révèle comme porteuse de nombreuses contradictions, qui laissent entrevoir l’ambiguïté de la position des hautes instances culturelles, telles que la commission nationale pour l’art créée en 1951 (staatliche Kommission für Kunstangelegenheiten), le bureau pour la littérature et l’édition dépendant du Conseil des ministres (Amt für Literatur- und Verlagswesen) et la société des écrivains (Schriftstellerverband), face à l’acceptation de l’héritage antique. Ainsi, dans la recherche actuelle, les spécialistes hésitent entre deux positions opposées à ce sujet, les uns, comme Wolfgang Emmerich, affirmant que la réception des mythes s’est faite de manière très problématique et qu’elle n’aurait en fait même pas dû avoir lieu191, les autres, à l’instar de Bernd Seidensticker, penchant pour une attitude favorable des autorités culturelles envers l’héritage mythologique :

‘La germanistique de RDA a concrétisé ces appels de la politique culturelle [à la conservation des grandes traditions de l’héritage humaniste ; C. F.] à travers de nombreux travaux scientifiques sur la littérature classique et n’a pas oublié l’Antiquité sous ce concept directeur d’« héritage » (ou d’« acquisition de la tradition »). Qu’en pratique la réception de l’Antiquité ait été « le processus le plus considérable et le plus riche de conséquences de l’ensemble de l’appropriation de l’héritage » (Mittenzwei) n’était cependant pas dû uniquement à la politique culturelle officielle et à son support scientifique.192

S’il est vrai que nous ne sommes pas parvenue à trouver de prise de position claire de la part des autorités culturelles au sujet de la position préconisée face à l’utilisation de l’héritage mythologique, nos recherches nous portent à privilégier largement la thèse d’un rapport problématique à l’héritage mythologique. De nombreuses remarques isolées, dites presque comme en passant, ainsi que certaines définitions véhiculées par les dictionnaires culturels nous font penser que le recours aux mythes dans la littérature de RDA était dans l’ensemble mal perçu du côté des fonctionnaires de la culture. Nous en proposons ici quelques exemples.

Citons tout d’abord deux remarques énoncées par deux personnalités de la RDA, Erich Honecker pour le domaine de la politique, Rudolf Bahro pour la culture, qui nous paraissent emblématiques d’une méfiance affichée vis-à-vis des mythes et de leur utilité pour l’épanouissement de la culture socialiste :

‘Il est caractéristique que l’oeuvre [Le Procès de Lucullus; C. F.] fut créée aux USA, à l’époque comme pièce radiophonique. Aujourd’hui, alors que l’impérialisme ouest-allemand est ressuscité, nos artistes doivent montrer les dangereux criminels de notre époque de manière concrète, et non pas fuir dans l’époque antique, encore moins composer une musique qu’un travailleur ne peut comprendre.193

Dans le discours de Bahro, on relève cette sur-interprétation de la pensée marxiste que nous avons évoquée plus tôt, qui prône la négation radicale de l’héritage culturel au lieu de son intégration dialectique :

‘Sisyphe damné sous du marbre perfide et que l’on ne peut plus réveiller, cela n’a jamais été du goût de Lénine. La cause qu’il défend n’est pas un mythe abstrait, que l’on pourrait ainsi enterrer dans des mausolées – qui ne seraient qu’en marbre. Tant qu’à utiliser un mythe, autant que ce soit Prométhée et non Sisyphe. Celui-là n’est d’ailleurs pas valable non plus. […] Ce qui est sûr, c’est que nous n’avons pas besoin de lamentations s’attaquant à la culture actuelle. Kunert n’essaie même pas de relever le défi d’une culture adaptée au nouveau stade, plus élevé, de l’évolution historique lorsqu’il descend dans notre arène avec les clichés et les mythes que les idéologues bourgeois ont forgé à partir de leur propre conception du monde.194

Nous retranscrivons également un passage confinant au ridicule d’un article de Klaus Wolf sur le genre dramatique en RDA :

‘À partir du moment où le savoir philosophique et économique, ainsi que le rapport sensoriel à la réalité ne m’emplissent plus, voire m’échappent, […] où je ne parviens plus à saisir pleinement la réalité à l’aide d’un savoir fondamental, commence le recours au mythologique. [Il faut ; C. F.] saisir la réalité à pleines mains au lieu de recourir du bout des doigts à des choses du passé, avec cette subtilité donnée par l’éducation esthétique, et de se prélasser sur la peau d’ours de la culture existante.195

Cette vision ambiguë est confirmée par les dictionnaires de politique culturelle, comme nous pouvons le constater avec la définition suivante, donnée en 1978 à l'article « mythe » :

‘Plus les figures mythologiques sont humaines, tangibles et concrètes, plus féconde est la mythologie, cette « terre nourricière pour l’art » ; en revanche, elle évolue en une pensée religieuse à partir du moment où on attribue à ces figures, issues de l’imagination humaine, une existence et une réalité au-delà du monde matériel. Cette distinction a aussi une signification fondamentale pour notre rapport à l’héritage culturel. Il est important pour la création artistique contemporaine d’être consciente du fait que, pour l’homme d’aujourd’hui, l’impact des messages artistiques dépend presque entièrement de leur contenu artistique, esthétique et concret, tandis que les représentations symboliques qui sont liées à l’origine mythologique des figures et des conflits ne sont plus guère viables à notre époque. Elles peuvent certes être comprises sur un plan rationnel grâce aux informations scientifiques adéquates, mais ne peuvent plus guère faire l’objet d’une expérience esthétique.196

Selon cet article, la mythologie possède deux aspects, l’un concret, s’incarnant dans des personnages anthropomorphes, l’autre immatériel, renvoyant à une appréhension religieuse du monde. On remarque le glissement subtil, au milieu de la citation, du rejet de la dimension religieuse du mythe à celui de sa capacité symbolisante. Au-delà de la bizarrerie conceptuelle que constitue selon nous l’idée d’une reprise artistique « concrète » des mythes, l’art étant par essence symbolique, métaphorique, non dénotatif, la définition témoigne implicitement du regard de supériorité posé sur la pensée des peuples premiers, jugée à l’aune de l’infaillibilité supposée de la pensée scientifique, non pour ses caractéristiques intrinsèques. Quant à l’impossibilité d’utiliser en art la mythologie dans sa dimension symbolique, métaphysique, les œuvres de Günter Kunert et de Sarah Kirsch nous prouvent le contraire de manière remarquable.

Enfin, on peut également déduire le mépris des autorités culturelles vis-à-vis du mythe à travers la prise en compte très superficielle du phénomène de la réception de l’héritage mythologique par les critiques et universitaires est-allemands, à l’exception des travaux de Dorothea Gelbrich, Hans-Dietrich Dahnke et Ernst-Günter Schmidt. Ainsi, le fait que Hans Koch, représentant de la politique culturelle officielle, n’aborde à aucun moment la question de l’héritage mythologique lors de la conférence qui se tint à Weimar en 1975 sur « l’héritage culturel dans notre société socialiste » est symptomatique de la volonté d’oublier ostensiblement tout un pan du réservoir littéraire dans lequel puisent les auteurs. Cet oubli semble d’autant plus flagrant que la réception des motifs antiques atteint son apogée entre 1965-1975, à tel point qu’on a pu parler à cette époque de « vague antique197 » (Antikewelle). L’article d’Ernst-Günther Schmidt sur la réception de l’Antiquité dans les genres poétique et romanesque nous apporte aussi des informations précieuses. Schmidt explique qu’en 1968, la germanistique n’avait pas encore traité ce sujet, alors véritable terra incognita ; selon lui, c’est chose faite en 1980. Or, toutes les analyses qu’il cite ont été menées exclusivement sur l’impact de l’antiquité dans le genre dramatique ; par ailleurs, si l’étude de « l’antiquité » concerne les motifs mythologiques, elle inclut tout autant l’Histoire et les auteurs antiques. Tout en refusant de parler d’une « négation de cette branche de l’héritage culturel », Schmidt reconnaît « une relative incertitude » de la part des critiques face à la position à adopter envers la réception de l’antiquité198, a fortiori selon nous des mythes. De notre point de vue, ces atermoiements en disent aussi long sur le problème que représente la réception des mythes aux yeux des autorités culturelles, intellectuels et universitaires compris, que les critiques virulentes de Bahro et de Wolf citées précédemment.

Pourquoi une telle méfiance envers un héritage aussi important dans la culture occidentale ? Les raisons sont multiples : le mythe est considéré comme une manifestation de la conscience à un stade prélogique, donc immature et inférieure ; il est atemporel et peut par conséquent entraîner une fuite hors du réel, comme le suggère Honecker ci-dessus ; il se révèle difficilement adaptable aux exigences du réalisme socialiste car il renvoie à des conflits fondamentaux a priori très éloignés des préoccupations d’une société socialiste en développement ; enfin, il est potentiellement dangereux car manipulable par les systèmes totalitaires, comme en témoigne sa récupération par l’idéologie nazie.

C’est donc sur ces différents points que se cristallise l’attitude de dédain vis-à-vis des mythes au niveau de la théorie culturelle. Mais, en pratique, cette position va se révéler insoutenable. La combinaison de certains facteurs permet alors de contourner le rejet théorique, comme si l’on tentait de trouver malgré tout des excuses à la réception des motifs mythologiques, un phénomène que la critique pouvait difficilement occulter étant donné son ampleur. S’installe alors une sorte d’attitude schizophrène face aux mythes : de méprisés, ils deviennent tolérés à partir du moment où ils se révèlent utiles au développement du socialisme.

Notes
191.

Wolfgang Emmerich, Kleine Literaturgeschichte der DDR: Erweiterte Neuausgabe, Berlin, Aufbau Taschenbuch Verlag, 2000, p. 341.

192.

Bernd Seidensticker, article « DDR », op. cit., p. 690. « Die DDR-Literaturwissenschaft hat diese Appelle der Kulturpolitik [an die Bewahrung der großen Traditionen des humanistischen Erbes; C. F.] in eine breite wissenschaftliche Arbeit an klassischer Literatur umgesetzt und dabei unter dem Leitgedanken des ‘Erbes’ (bzw. der ‘Erworbenen Tradition’) auch die Antike nicht vergessen. Daß in der Praxis die Antike-Rezeption ‘der nachdrücklichste und folgenreichste Vorgang der Erbeaneignung’ (Mittenzwei) war, lag aber nicht etwa nur an der offiziellen Kulturpolitik und ihrer wissenschaftlichen Untermauerung. »

193.

Extrait d’un discours d’Erich Honecker, alors président de la Freie Deutsche Jugend, prononcé le 17 mars 1951 lors d’une réunion de la commission culturelle de cette organisation, à propos de l’opéra de Brecht et Dessau intitulé Das Verhör des Lukullus, interdit de représentation peu après la première. « Das Werk entstand bezeichnenderweise in den USA, damals als Hörspiel. Heute, da der westdeutsche Imperialismus wiedererstand, müssen unsere Künstler die gefährlichen Verbrecher unserer Zeit konkret zeigen, nicht in die antike Zeit ausweichen und dazu noch eine Musik komponieren, die ein Arbeiter nicht verstehen kann. » Certes, Honecker ne fait pas allusion aux mythes directement, mais ce qui nous intéresse dans cette citation, c’est le rejet de la référence au monde antique, dénoncée comme fuite hors de la réalité. Ce discours est cité par Joachim-Rüdiger Groth, Literatur und Politik in der DDR 1949-1989 : Zusammenhänge, Werke, Dokumente, Frankfurt am Main, Lang Verlag, 1994, p. 25.

194.

Citation de Rudolf Bahro, à l’époque collaborateur de la revue Forum se situant dans la ligne de la politique culturelle menée par le SED, extraite de l’analyse qu’il propose du poème « Geschichte » de Günter Kunert, particulièrement des vers suivants : « Unterm tückischen Marmor liegt siebenmal siebenfach / Sisyphos verdammt und unaufweckbar ». On connaît Bahro surtout pour son revirement critique face au « socialisme réellement existant » au tournant des années soixante-dix, qu’il exprime dans son œuvre Die Alternative. Rudolf Bahro, « Wozu wir diesen Dichter brauchen », in  : Forum, 12 (1966), p. 17. « Sisyphos, unter tückischem Marmor verdammt und unaufweckbar, ist Lenins Sache nie gewesen. Sie ist kein abstrakter Mythos, den man tatsächlich in – nur marmornen – Mausoleen vergraben könnte. Wenn schon Mythos, dann Prometheus und nicht Sisyphos. Adäquat auch jener nicht. [...] Was ganz gewiß nicht hilft, sind kulturkritische Lamentationen. Kunertnimmt den Kampf auf dem historisch neuen, höheren Niveau erst gar nicht auf, wenn er mit den von den bürgerlichen Ideologen aus ihrem Weltzustand abgeleiteten Klischees und Mythen unsere Arena betritt. »

195.

Klaus Wolf, « Überlegungen zu den Möglichkeiten sozialistischer Dramatik der Gegenwart », in : Theater der Zeit 24 (1969), H. 9, p. 43. « Wo ich nicht angefüllt bin und souverän mit philosophisch-ökonomischem Wissen und sinnlicher Realitätsanschauung, [...] wo ich nicht kraft gründlichen Wissens einen vollen Griff in die Realität tun kann, beginnt der Rückgriff aufs Mythologische. [Man hat; C. F.] mit vollen Händen in die Realität zu greifen, statt mit den Fingerspitzen und dem Feinsinn ästhetischer Bildung zurückzugreifen und sich auf dem Bärenfell des vorgefundenen Bildungsgutes zu lagern. »

196.

Définition extraite du Kulturpolitisches Wörterbuch, Manfred Berger (éd.), Berlin, Dietz Verlag, 1978, p. 514. « Eine Mythologie ist ein um so fruchtbarerer « Mutterboden der Kunst », je menschlicher und sinnlich-konkreter ihre Gestalten sind, sie tendiert hingegen in dem Maße zu einem religiösen Denken, in dem Gestalten der menschlichen Phantasie Existenz und Realität jenseits der materiellen Welt zugeschrieben werden. Diese Unterscheidung besitzt auch eine grundsätzliche Bedeutung für unser Verhältnis zum kulturellen Erbe. Wichtig für das zeitgenössische künstlerische Schaffen ist es, sich darüber klar zu sein, daß für Menschen der Gegenwart die Wirkung künstlerischer Aussagen praktisch fast ausschl. von ihrem ästhetisch-faßlichen künstlerischen Gehalt abhängt, während sinnbildhafte Bedeutungen, die mit dem mythologischen Ursprung von Gestalten und Konflikten verbunden sind, kaum mehr in der Gegenwart lebendig sind. Sie können wohl aufgrund entspr. wissenschaftlicher Informationen rational begriffen, aber kaum mehr ästhetisch erlebt werden. »

197.

Ernst-Günther Schmidt, « Die Antike in Lyrik und Erzählliteratur der DDR: die letzten zehn Jahre (1969-1978) », in : Wissenschaftliche Beiträge der Martin-Luther-Universität Halle-Wittenberg, 36 (1980), p. 7.

198.

Id., p. 8-9.