Le succès de la reprise des mythes s’explique tout d’abord par la possibilité qu’il offre de contourner la censure, qui s’exerce à toutes les étapes du processus de création de l’œuvre littéraire, que ce soit au moment de l’écriture (convocation des écrivains récalcitrants devant le parti, humiliations publiques, pressions diverses comme des coups de fil anonymes ou des surveillances de nuit comme de jour…) ou au moment de l’édition (nécessité d’obtenir une autorisation de publier, corrections imposées au manuscrit, amende en cas de publication à l’ouest...). Ce phénomène très connu est désigné sous le nom de « langage des esclaves » (Sklavensprache), terme employé tout d’abord par Lénine, puis repris par Hans Mayer dans le sens qu’on lui prête actuellement, à propos du poème épigrammatique de Günter Kunert « In den Herzkammern der Echos »217. Il s’agit d’un procédé visant à transcrire un message critique dans un code censé n’être déchiffrable que par les destinataires dudit message. La mythologie se prête particulièrement bien à ce jeu, permettant aux auteurs de faire connaître à l’opinion publique leurs prises de position critiques envers l’État, sous le couvert de la transposition dans le monde antique et mythologique. Dans la citation suivante, Wolf Biermann explique pourquoi il n’utilise pas cette méthode :
‘Il se trouve que j’ai eu la chance obscure que mon père soit mort à Auschwitz et non à Stalingrad. Mes références d’enfance sont différentes, je n’avais rien à réparer. Et je n’avais pas besoin de prouver quoi que ce soit aux puissants. Et c’est pour cette raison que je ne parlais pas le langage des esclaves dans mes chansons.218 ’Wolf Biermann peut se permettre de critiquer ouvertement le régime car de son propre aveu il n’est pas accessible aux pressions des puissants, ayant déjà tout perdu pendant la Seconde Guerre mondiale et s’étant trouvé du « bon » côté, celui des victimes du nazisme, qui avaient leur conscience pour eux. Sa chanson « Ballade vom preußischen Ikarus219 », composée en 1976 peu avant son exil forcé, atteste sa déclaration, dans la mesure où la dimension polémique de son discours est évidente. Il dénonce ainsi l’immobilisme mortifère d’un État clairement identifié comme étant celui de la RDA, par le biais de tournures telles que « un pays insulaire entouré de barbelés » et « notre moitié de pays »220. Dans sa citation, il fait par ailleurs allusion au fait que les dirigeants de la RDA n’hésitent pas à culpabiliser les auteurs indociles en leur laissant entendre que critiquer le pouvoir, c’est être du côté des nazis, plus tard des impérialistes. Il faut se rendre compte que la critique n’est pas chose aisée en RDA et qu’utiliser le langage des esclaves est déjà faire preuve d’un certain courage.
Si ce stratagème a pu fonctionner quelques fois, il faut néanmoins en relativiser l’impact car, la plupart du temps, le message critique paré de ses atours mythologiques est aisément décrypté. Par ailleurs, les auteurs y recourent si fréquemment qu’il en devient facilement repérable. On trouve une réflexion intéressante à ce sujet chez Volker Braun :
‘J’éprouve une grande défiance envers la méthode courante chez nous qui consiste à utiliser des histoires antiques pour traiter de problèmes de notre révolution, un procédé du langage des esclaves que la littérature manie couramment jusqu’à aujourd’hui. Mais il n’est pas légitime, au fond, de véhiculer des contenus actuels avec les procédés propres à la société de classes, ce n’est pas juste. [...] Bien sûr qu’on peut redonner forme à d’anciennes matières dans l’intention polémique de désigner certaines conditions précises comme toujours archaïques. [...] Mais on ne saisit que des manifestations extérieures, et seulement dans le cadre de comparaisons.221 ’Dans ce passage, Volker Braun dénonce comme une aporie le fait d’établir des analogies entre le monde antique et la situation présente de la RDA au moyen du matériau antique et mythologique222. Il s’agit selon lui d’un procédé galvaudé et simpliste, qui ne permet de saisir la réalité de la société de RDA que de manière superficielle, sans toucher à sa structure profonde. Il ajoute :
‘Pour rendre compte de la société dans sa totalité, il faut, étant donné sa nouvelle structure, un rapport beaucoup plus radical avec ces archétypes parce que, comme le disait Maurer, ce qui était vrai pendant six mille ans n’est pas nécessairement vrai pour nous. Cela se passe de telle manière que de grands événements, qui en leur temps donnaient des histoires émouvantes, sont suspendus, ce ne sont pas eux qu’il faut mettre en avant, ils ne font qu’apparaître en filigrane, on se les remémore pour montrer quelque chose de complètement différent, qui devient plus clair. Il faut commencer par sacrifier ces histoires pour montrer ce qui, en elles, et toujours d’actualité et ce qui a changé. Dans le poème Prométhée [publié dans son recueil Wir und nicht sie ; C. F.], il ne s’agit pas de convoquer ce mythe, mais le sujet lui-même le fait surgir : [...] ce traitement n’est pas une adaptation, plutôt son opposé déclaré. Le renversement n’est pas un moyen littéraire fortuit, il exprime au contraire le processus social consistant à remettre à l’endroit notre monde qui marche sur la tête.223 ’Selon Braun, le recours aux motifs mythologiques n’est légitime que sous la forme de leur renversement, voire de leur destruction. Si nous reprenons la distinction que nous avons établie entre les conceptions brechtienne et becherchienne de la réception des mythes dans la littérature socialiste, nous dirions que Braun pousse à l’extrême l’exigence de Brecht d’une reprise critique de l’héritage mythologique. Les mythes ne doivent pas être rapportés pour eux-mêmes, ils doivent s’effacer pour laisser transparaître la substance de la nouvelle réalité de l’époque. C’est dans la distance entre la situation de la RDA et les mythes, dans l’espace de contradiction entre les deux que se dévoile la réalité de la société est-allemande. Le mythe est donc potentiellement révolutionnaire dans le champ littéraire en ce qu’il peut refléter la révolution sociale, le renversement de l’ordre établi, à la condition de la radicalisation de son emploi. Braun rejette donc comme inefficace tout un pan de la littérature est-allemande, qui s’en tient soit à une réception laudative, idéalisée de l’Antiquité, que représentent entre autres les poètes Louis Fürnberg, Johannes R. Becher, Georg Maurer, soit à une approche considérée comme « tiède », qui utilise le mythe sans nécessairement le renverser, comme c’est le cas de la plupart des textes de Günter Kunert. Selon nous, la position de Braun est trop radicale car la réception épigonale de motifs antiques, comme celle plus critique, nous semblent toutes d’égale importance, en ce sens qu’elles livrent des indications sur l’état de la société de RDA à un moment précis de son Histoire. Il n’y a pas, selon nous, une approche du mythe qui serait a priori plus appropriée qu’une autre, et les textes de Kunert n’ont sans doute rien à envier à ceux de Karl Mickel, un de ces poètes utilisant les motifs mythologiques de manière radicale. Cela dit, il n’est pas inutile d’établir une chronologie de la réception des mythes et de donner les raisons qui font qu’à tel moment de l’histoire de la RDA une approche a pu prendre le pas sur une autre, ce que nous ferons dans la partie suivante.
Il est certain que les critiques et éditeurs, malgré le caractère borné dont on peut se plaire à les affubler224, n’ont pas dû être dupes bien souvent de cette méthode d’encodage que Braun qualifie de fréquente. C’est pourquoi nous pensons voir dans cette relative tolérance des hautes instances de la culture face à l’utilisation de la mythologie dans le langage des esclaves une stratégie politique, visant à contrôler le discours critique tout en donnant aux citoyens l’impression d’une certaine libéralité. Prenons l’exemple du poème de Karl Mickel « Odysseus in Ithaka » écrit en 1965, dont nous citons ici une partie de la première strophe et l’ensemble des strophes 4 et 6 :
‘Wo bin ich? das ist nicht Ithaka. Die BergeRappelons que les textes auxquels nous faisons référence de manière approfondie sont cités en annexe. Ce long poème marque le point d’orgue du processus critique véhiculé par le biais du mythe d’Ulysse. Le texte, composé de quarante-neuf vers libres, répartis en six strophes inégales, est à comprendre comme une réponse de Mickel au poème « Hausherr Odysseus » de son professeur Georg Maurer, dont il avait suivi les cours à l’Institut de littérature « Johannes R. Becher ». Si Maurer s’interroge sur la légitimité d’un héros dont le foyer est construit sur des mensonges, dans la mesure où Ulysse ne dévoile pas ses infidélités à Pénélope, Mickel radicalise le processus de désacralisation du héros grec. Décalage grotesque, vulgarité, obscénité sont autant de moyens visant la destruction de la noblesse de caractère attribuée aux héros homériques. Pénélope, l’épouse fidèle et exemplaire de l’Odyssée est avilie, rabaissée au rang de putain, une ombre sans caractère en comparaison avec la déesse sensuelle qu’est Circé. Il ne faudrait pas conclure à la hâte, comme ont pu le faire les critiques littéraires de RDA, que Mickel est un écrivaillon sans culture, un provocateur puéril sans talent. Bien au contraire, ce poète est très au fait de la culture et de la littérature antiques comme de la culture du classicisme allemand. Ce n’est donc pas par hasard que ce grand admirateur de Klopstock et de Hölderlin a recours à des images d’une vulgarité extrême. Il s’agit pour lui de traduire à travers la désacralisation du mythe d’Ulysse le dégoût que lui inspire la RDA des années soixante. Car Ithaque n’est autre qu’une métaphore de la RDA, décrite comme un marasme puant la décomposition. La première strophe vise à dénoncer l’écart entre l’image idéale mais fausse de l’État socialiste véhiculée par les dirigeants, et la réalité, beaucoup moins glorieuse. L’Ulysse de Mickel refuse à la fois son rôle de maître de maison, en délaissant à nouveau Pénélope pour de nouvelles aventures maritimes, et son rôle de justicier purifiant le foyer souillé par les prétendants de sa femme. Mais cet acte de rébellion, ce départ d’Ithaque n’est qu’une fuite désespérée en avant, qui se solde par un échec. On retrouve dans ce passage le pessimisme à l’œuvre dans le poème d’Erich Arendt « Odysseus Heimkehr ». Comme Erich Arendt et Peter Huchel, Karl Mickel réfute la vision communiste d’une Histoire dont on ne peut arrêter la marche vers le progrès. C’est pourquoi la conception utopique d’un monde nouveau se transforme, à la fin du poème, en vision mortifère du néant226.
Il est étonnant qu’un texte qui s’attaque avec autant de virulence aux principes fondamentaux du socialisme ait pu être publié en RDA. Or, c’est le cas dès 1966, dans le recueil de Mickel intitulé Vita nova mea, un an seulement après l’écriture du poème. Certes, il fut largement vilipendé par la critique littéraire est-allemande, qui était loin de se laisser abuser par le recours à la Sklavensprache. Hans Koch notamment dépeignit la poésie de Mickel comme minée par la maladie, obsédée par la laideur et rongée par la peur, et lui reprocha d’avoir laissé Ulysse quitter Ithaque, contrairement à ce que lui dictaient ses obligations morales envers sa patrie et sa femme227. Mais le fait même que le poème ait pu paraître nous porte à croire que les autorités voyaient un intérêt à publier certains écrits critiques, d’une part pour feindre une grande ouverture d’esprit auprès de la population, d’autre part pour éviter la mise en place de réseaux subversifs souterrains, plus dangereux qu’un discours critique publique que l’on canaliser et contrôler avec plus de facilité. En outre, focaliser l’attention de l’opinion publique sur des polémiques littéraires enflammées permet sans nul doute de détourner les esprits belliqueux des questions délicates qui se jouent sur la scène politique228.
Voir note 28 de l’introduction.
Cité par Werner Mittenzwei, Die Intellektuellen, op. cit., p. 229. « Ich hatte nun mal das schwarze Glück, daß mein Vater in Auschwitz starb und nicht in Stalingrad. Meine Kindheitsmuster sind anders, ich hatte nichts wieder gut zu machen. Und ich mußte den Machthabern gar nichts beweisen. Und das war auch der Grund, warum ich in meinen Liedern nicht in der Sklavensprache sprach. »
Wolf Biermann, « Ballade vom preußischen Ikarus », in : Preußischer Ikarus: Lieder, Balladen, Gedichte, Prosa, Köln, Kiepenheuer & Witsch, 1978, p. 103. Effectivement, il s’agit d’un des rares textes de Biermann à utiliser un motif mythologique, et on ne peut pas vraiment parler de « langage des esclaves » à son propos, au vu de la dimension non voilée de sa teneur critique.
Voir à ce sujet l’article d’Hélène Yèche, « Icares prussiens : deux exemples de ‘voyage immobile’ à l’Est », in : Constructions de l’identité dans la rencontre des cultures chez les auteurs d’expression allemande, t. 2, Patricia Desroches-Viallet (dir.), Publications de l’Université de Saint-Etienne, 2009, p. 293-305.
Volker Braun, « Interview mit Silvia Schlenstedt » (1972), in : Texte in zeitlicher Folge, vol. 4, Halle, Leipzig, Mitteldeutscher Verlag, 1990, p. 288-292. « Ich habe ein großes Mißtrauen gegen die bei uns gängige Methode, antike Stories zu benutzen, um Probleme unserer Revolution abzuhandeln, ein Verfahren der Sklavensprache, die die Literatur bis heute fließend beherrscht. Es ist aber im Grunde nicht legitim, heutige Inhalte mit den Vorgängen der Klassengesellschaft zu transportieren, das ist unfair. [...] Freilich kann man alte Stoffe mit dem polemischen Vorsatz aufbügeln, bestimmte begrenzte Verhältnisse als noch archaisch zu kennzeichnen. [...] Da werden nur Erscheinungen gefaßt, und nur vergleichsweise. » Effectivement, Braun n’a recours aux mythes dans ses écrits que de façon sporadique, ce procédé lui semblant incompatible avec sa conception d’une littérature moderne, ancrée dans son temps.
Pour Günter Kunert, c’est justement cette perspective analogique qui lui semble digne d’intérêt, dans la mesure où elle s’accorde parfaitement avec le genre poétique. Cf. Günter Kunert, « Von der Antike eingeholt », in : Mythen in nachmythischer Zeit: Die Antike in der deutschsprachigen Literatur der Gegenwart, Bernd Seidensticker und Martin Vöhler (éd.), Berlin, New York, Walter de Gruyter, 2002, p. 227.
Volker Braun, ibid. « Um aber die Gesellschaft ganz zu fassen, bedarf es, bei ihrer neuen Struktur, eines viel radikaleren Umgangs mit diesen Archetypen, weil, wie Maurer sagte, was sechstausend Jahre stimmte bei uns nicht mehr stimmen muß. Das geschieht in der Weise, daß große Vorgänge, die zu ihrer Zeit bewegende Geschichten waren, aufgehoben werden, nicht sie sind als Vorgang zu geben, sie scheinen nur durch, es wird an sie erinnert, um etwas ganz anderes zu zeigen, das deutlicher wird. Man muß zunächst diese Geschichten preisgeben, um zu zeigen, wieviel von ihnen sich erhalten und wieviel sich verkehrt hat. Im Gedicht Prometheus [aus seinem Gedichtband Wir und nicht sie; C. F.]geht es nicht darum, diesen Mythos zu bemühen, sondern die Sache selbst erinnert ihn: [...] Diese Art der Benutzung ist keine Adaptation, eher ihr erklärtes Gegenteil. Die Umkehrung ist kein zufälliges literarisches Mittel, sondern sie drückt den gesellschaftlichen Vorgang aus, daß die Verhältnisse vom Kopf auf die Füße gestellt werden. »
Il s’agit ici d’un clin d’œil à Heinrich Heine, qui, dans son ouvrage Das Buch Le Grand, marque à l’aide de tirets les passages coupés par la censure, ce qui donne le chapitre XII suivant : « Die deutschen Zensoren ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~Dummköpfe ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ». Heinrich Heine, Ideen: Das Buch Le Grand, in : Reisebilder, Zürich, Diogenes, 1993, p. 185-186.
Karl Mickel, « Odysseus in Ithaka », in : Vita nova mea: Mein neues Leben. Gedichte, Berlin, Weimar, Aufbau-Verlag, 1966, p. 76.
Pour une étude plus détaillée du poème, nous renvoyons à notre article « Ulysse ou la grande désillusion : La figure d’Ulysse dans la poésie de RDA des années soixante et soixante-dix », in : Images, mythes et sons : Des figures de l’art dans la littérature allemande, Textures, vol. 15, Université Lumière Lyon 2, 2005, p. 219-235.
Hans Koch, « Haltungen, Richtungen, Formen », in : Forum 15/16 (1966), p. 7 sqq.
Ces observations n’enlèvent rien au fait que les écrivains étaient soumis à des pressions d’une grande violence de la part des dirigeants politiques, comme nous le montre le congrès du comité central du SED de décembre 1965, durant lequel les poètes critiques, parmi eux Wolf Biermann, Günter Kunert et Volker Braun, furent soumis à des brimades humiliantes pour le scepticisme, le modernisme, l’anarchisme et le nihilisme censés imprégner leurs écrits. Pour plus de détails sur cet épisode, voir Wolfgang Emmerich, Kleine Literaturgeschichte der DDR, op. cit., p. 181.