2.2.3.2. Une échappatoire au réalisme socialiste

Les écrivains est-allemands voient également dans le recours à la matière mythologique la possibilité salvatrice d’échapper aux contraintes imposées par le réalisme socialiste, intronisé comme le seul mouvement artistique adapté aux exigences d’une culture socialiste lors de la conférence de Bitterfeld de 1959 et 1964229. Les sources de cette politique culturelle sont à chercher dans le discours tenu par Andreï Jdanov lors du premier congrès des écrivains soviétiques en 1934, qui décrit le réalisme socialiste de la manière suivante :

‘Cela signifie premièrement qu’il faut connaître la vie, afin de pouvoir en donner une représentation fidèle à la vérité, et non scolastique, sans vie, ne pas la montrer simplement comme « réalité objective », mais comme la réalité dans son évolution révolutionnaire. Il faut également que la représentation fidèle à la vérité et concrète du point de vue historique aille de pair avec le devoir de procéder à la conversion idéologique et à l’éducation des travailleurs dans l’esprit du socialisme. C’est cette méthode que nous désignons dans les Belles-Lettres et dans la critique littéraire comme la méthode du réalisme socialiste.230

Éduquer le travailleur, en faire un soutien indéfectible du socialisme et donner une représentation vraie de la réalité, c’est-à-dire à travers les yeux de la classe ouvrière231, voilà les ambitions affichées par le nouveau courant artistique qui voit le jour à Moscou au milieu des années trente. Si à l’époque la conception du réalisme socialiste n’est pas encore tout à fait fixée, la position de Jdanov devient bientôt dominante en URSS comme en RDA. La lutte qu’il engage en 1946 contre les tendances formalistes, modernistes et décadentes de la littérature soviétique se voit relayée dès 1948 par le colonel Tulpanov et le major Dymschitz en charge du bureau des informations à la SMAD (Sowjetische Militäradministration in Deutschland). La politique culturelle dépend alors quasiment directement des ordres de Moscou. L’enjeu est loin d’être uniquement d’ordre culturel : il s’agit en effet de gagner les Allemands à la cause du socialisme, eux qui n’ont pas connu de révolution en 1945 et à qui l’on tente d’imposer une révolution extérieure, la révolution russe de 1917. Jdanov meurt en 1948, mais ses idées continuent d’être propagées par Wladimir S. Semionov, l’éminence grise de la culture à l’époque, qui se tient en retrait et laisse le travail concret à Alexander Dymschitz et Ilia Fradkin232.

Pour simplifier, Jdanov reconnaît deux mouvements littéraires principaux : le réalisme et le formalisme, ce dernier regroupant grosso modo les différents courants modernes. Si le mouvement socialiste des années dix à trente entretient une relation fructueuse avec l’art moderne (on pense à la poésie d’inspiration expressionniste d’un Johannes R. Becher), le politicien communiste impose leur séparation au terme d’une campagne destructrice contre le formalisme. Il faut mesurer l’importance de l’action de Jdanov, qui selon Werner Mittenzwei non seulement aboutit à la rupture avec l’art révolutionnaire antérieur à 1933, mais condamne également l’art de la RDA à la médiocrité, là où il aurait pu être d’avant-garde233. Si cette réflexion nous semble fondée concernant les œuvres sur lesquelles souffle l’esprit de Bitterfeld, elle paraît quelque peu exagérée une fois appliquée à l’ensemble de la production littéraire est-allemande.

C’est sans nul doute le genre poétique qui a le moins souffert des directives imposées par la politique de Bitterfeld. Le caractère court du texte poétique ne semble guère se prêter à la mise en scène des conflits auxquels est confronté l’homme nouveau du socialisme, du processus d’apprentissage qu’il traverse et de la résolution finale des contradictions internes à la société, pour reprendre le langage idéologique en usage à l’époque. Les critères du réalisme socialiste, autrement dit la retranscription de la vérité du point de vue ouvrier, la sobriété et la linéarité de l’écriture, ne conviennent pas aux poètes, qui voient dans la reprise du matériau mythologique le moyen de laisser libre cours à leurs potentialités créatrices. Le monde mythologique foisonnant, polysémique, indéfinissable et mouvant offre un espace de liberté dépourvu de limites. Il ne faut pas pour autant en conclure qu’il s’agit pour les écrivains de fuir à travers le mythe une réalité vécue comme insatisfaisante. Au contraire, le travail sur la matière mythologique leur permet justement de donner leur propre vision du monde qui les entoure.

Notes
229.

Nous nous bornerons dans ce passage à présenter le concept de « réalisme socialiste », les tenants et aboutissants de la conférence de Bitterfeld ayant été évoqués au point 1.2.3. de la première partie.

230.

Cité par Joachim-Rüdiger Groth, Literatur und Politik in der DDR 1949-1989 : Zusammenhänge, Werke, Dokumente, Frankfurt am Main, Lang Verlag, 1994, p. 235. « Das heißt erstens, das Leben kennen, um es in den künstlerischen Werken wahrheitsgetreu darstellen zu können, nicht scholastisch, nicht tot, nicht einfach als ‘objektive Wirklichkeit’, sondern als die Wirklichkeit in ihrer revolutionären Entwicklung. Dabei muß die wahrheitsgetreue und historisch konkrete künstlerische Darstellung mit der Aufgabe verbunden werden, die werktätigen Menschen im Geiste des Sozialismus ideologisch umzuformen und zu erziehen. Das ist die Methode, die wir in der schönen Literatur und in der Literaturkritik als die Methode des sozialistischen Realismus bezeichnen. »

231.

Id ., p. 13.

232.

Werner Mittenzwei, Die Intellektuellen, op. cit., p. 82.

233.

Id., p. 91.