L’univers de la mythologie attire également en ce qu’il propose une alternative à la pensée scientifique, rationnelle et positiviste proclamée comme philosophie nationale en RDA. On demande à l’homme nouveau du socialisme de croire en une seule vérité, celle du progrès. La communauté socialiste suit une voie clairement tracée, censée mener à une société sans classes, sans conflits, sans oppresseurs ni opprimés. La religion n’y a plus de place, dans la mesure où ce monde idéal suffit au bonheur et à l’épanouissement de l’individu, qui n’a plus besoin de chercher son salut dans un au-delà fantasmé et trompeur. Si cette vision est plutôt bien accueillie dans les années cinquante, les premières voix critiques commencent à se faire entendre dès le début des années soixante, pour devenir virulentes dans les années soixante-dix, malgré l’amélioration certaine des conditions de vie matérielles. La situation n’est paradoxale qu’en apparence : dans les années cinquante, le peuple, usé par la guerre et les privations, doit lutter pour sa survie et n’a guère les moyens, ni le recul nécessaire, pour se livrer à une critique du système qui se met en place. Toutes les forces sont alors engagées dans le processus de reconstruction, et l’espoir qu’apporte le socialisme prend une dimension vitale pour une population minée par des années de nazisme. Dans les années soixante-dix, le spectre de la guerre a disparu, la population connaît un niveau de vie correct, ce qui explique que le manque de libertés individuelles soit ressenti avec une frustration grandissante. L’écart entre les promesses martelées par le régime et la réalité s’agrandit, entraînant un mécontentement et un scepticisme généralisés dont les intellectuels se font les porte-parole sur la scène publique. Le tableau que nous brossons ici est bien sûr très simplifié et n’a pas la prétention de décrire l’évolution de la RDA d’un point de vue historique. Il sert uniquement à établir le contexte général de l’époque et à montrer que l’insatisfaction de la population vis-à-vis de la conception du monde que livrent des théories optimistes, comme celle du progrès constant, prend de l’ampleur au fur et à mesure que l’État se stabilise.
Il est particulièrement intéressant de voir que l’on peut suivre cette évolution au travers de la réception du matériau mythologique dans la poésie est-allemande, comme nous le verrons au point suivant, présentant une étude chronologique du phénomène. Dans un premier temps, on remarque que cette réception s’inscrit dans une logique de soutien au régime naissant, à travers l’exaltation des valeurs et idéaux socialistes. Cette poésie panégyrique cède bientôt la place à une poésie aux accents critiques qui, par le biais de la remise en cause des mythes, pose la question de la légitimité du pouvoir en place. Le succès des motifs mythologiques s’explique alors par le fait qu’ils proposent le modèle d’un monde autre que rationnel, s’opposant au dogme du tout-rationnel prôné par le régime. Les intellectuels est-allemands, et en première ligne les poètes, voient dans la mythologie une façon de penser autrement leur réalité et leur avenir. Selon nous, ce n’est d’ailleurs pas en premier lieu l’aspect a-rationnel voire irrationnel du mythe qui attire les poètes, mais la possibilité d’une démarche cognitive autre, libérée des poncifs d’une interprétation vulgaire du marxisme, soumise à une sclérose croissante. C’est ainsi que le mythe, véhicule d’une pensée infantile et régressive dans la pensée marxiste, permet en fait à la RDA d’entrer dans l’ère de la modernité. On pense à l’essai de Franz Fühmann Das mythische Element in der Literatur 234,qui introduit les théories de la psychanalyse, en particulier celles de C. G. Jung, ignorées jusqu’alors. Il faut donc souligner que le succès grandissant que connaît le mythe dans la poésie, et dans la littérature de RDA en général, n’est pas à interpréter comme la régression, à l’époque « post-mythologique235 », d’une société éclairée à un stade pré-rationnel de l’humanité, ni comme le rejet des acquis de l’Aufklärung, mais comme la nécessité de trouver d’autres formes de pensée complémentaires dans un État perçu comme incapable de satisfaire les besoins de ses citoyens.
Franz Fühmann, « Das mythische Element in der Literatur », in : Marsyas: Mythos und Traum, Jürgen Krätzer (éd.), Leipzig, Reclam, 1993.
D’après le titre de l’ouvrage de Bernd Seidensticker et Martin Vöhler : Mythen in nachmythischer Zeit, op. cit.