2.2.4. Étude chronologique de la réception des motifs mythologiques

Nous présentons tout d’abord les résultats obtenus à partir de l’observation de vingt-huit poèmes mettant en scène Prométhée, Ulysse, Icare ou encore Sisyphe. Nous avons fait le choix de privilégier la mythologie grecque car elle est quantitativement beaucoup plus présente dans la littérature est-allemande que la mythologie biblique, et donc plus adaptée à une étude globale du phénomène de réception des mythes en RDA. De même, les quatre figures mythologiques citées sont celles qui reviennent avec le plus de régularité et de fréquence sous la plume des poètes est-allemands. Si l’approche chronologique permet de distinguer les grandes lignes de ce processus de réception, il faut toutefois être conscient du fait qu’elle présente des défauts en termes de précision et qu’elle tient peu compte des cas particuliers. Par souci de clarté, les textes principaux auxquels nous faisons allusion sont cités en annexe et non dans le corps du travail. La date entre parenthèses renvoie à la date d’écriture des textes. Notre sujet étant fort vaste, les poèmes sélectionnés n’ont pu faire l’objet d’une étude particulière et sont donnés à titre d’illustration pour les catégories définies.

Avant d’exposer nos observations, rappelons que les spécialistes de littérature est-allemande Wolfgang Emmerich et surtout Ernst-Günter Schmidt ont déjà proposé dans leurs travaux une approche chronologique de la réception des motifs mythologiques. Notre contribution, qui s’en inspire, diverge cependant sur plusieurs points : par exemple, nous nous sommes limitée au genre poétique et nous avons intégré les années quatre-vingt à notre étude. En outre, nous avons décidé de prendre en compte des textes écrits par Brecht et Becher vers la fin des années trente car ils ont été publiés après la guerre et ont influencé les générations suivantes.

De manière générale, on peut dire que tous les personnages mythologiques ont bénéficié dans un premier temps d’une réception positive. Il n’y avait donc pas d’a priori négatif de la part des auteurs envers la mythologie grecque, contrairement à ce que l’on observe chez les écrivains ouest-allemands, qui considèrent le mythe comme un instrument privilégié du pouvoir autoritaire. Trois ont également connu une phase de traitement critique importante, voire de déconstruction, soit de manière brutale pour Ulysse, soit de manière plus progressive pour Prométhée et pour Icare.

La figure de Prométhée est une des figures antiques les plus souvent évoquées dans la poésie de RDA, mais également dans l’art révolutionnaire qui précède, et elle fait en cela figure d’exception. C’est ainsi que Prométhée est le seul héros mythologique à bénéficier d’une place de choix dans le panthéon des héros du socialisme236. Il apparaît dès 1940 dans un texte éponyme de Becher sous les traits d’un agitateur politique guidant les masses sur le chemin de l’émancipation. Becher donne à son héros une dimension mythique démultipliée, si l’on peut dire, en lui attribuant des caractéristiques propres aux figures de Spartacus et du Christ martyr. Cette forte aura qui entoure Prométhée, et ce depuis l’éloge qu’en a fait Marx dans ses travaux de thèse, explique peut-être que la dévalorisation de la figure prométhéenne est beaucoup plus progressive que celle d’Ulysse et qu’il faut attendre les années soixante-dix, notamment le texte parodique « Prometheus 1970 » de Kurt Bartsch pour assister à la radicalisation de la critique du mythe de Prométhée sur le mode du persiflage237.

Ulysse est le héros mythologique le plus fréquemment cité dans la poésie est-allemande. Dès la fin des années trente, Brecht et Becher trouvent dans le destin du héros de l’Odyssée une figuration de leur vie d’exilés, marquée par la souffrance d’être éloignés de leur terre natale et de leur public. Dans la jeune RDA, le texte d’Erich Arendt « Ulysses’ weite Fahrt » (1950) est emblématique de la réception positive dont jouit le héros grec, montré comme l’homme d’une ère nouvelle, porté par la soif de l’inconnu et le désir humaniste d’un monde harmonieux, résolument tourné vers l’avenir. Cette vision est brutalement remplacée, et ce dès le début des années soixante, parallèlement à une attaque virulente du système socialiste naissant, par une désacralisation radicale de la figure d’Ulysse, notamment dans le poème en vers libres de Karl Mickel, intitulé « Odysseus in Ithaka » (1965), que nous avons évoqué précédemment. Dans les années soixante-dix, on observe une relative réhabilitation du héros, par exemple à travers l’évocation du personnage lumineux de la jeune princesse Nausicaa chez Kunert238. Certes, l’Ulysse de Peter Huchel239 ploie sous le fardeau de la solitude, du renoncement et du deuil, comme en écho à la période sombre que vit Huchel lui-même, mais le héros a retrouvé ses lettres de noblesse et demeure une figure d’identification potentielle pour l’auteur comme pour le lecteur, et cela reste vrai au moins jusqu’au milieu des années soixante-dix. Dans les années quatre-vingt, Ulysse a quasiment disparu de la scène poétique est-allemande ; il ne réapparaît plus guère que de façon allusive ou le temps d’une mise en garde contre l’orgueil et l’ambition dans le texte « Mahnung » d’Uwe Grüning240.

Le traitement du personnage d’Icare dans la poésie est-allemande se présente comme complexe, fluctuant et se trouve lié la plupart du temps à une réflexion sur le concept d’utopie. L’histoire de sa réception reflète donc grosso modo le déclin qualitatif que connaît cette notion au fur et à mesure que les attentes des citoyens envers le nouveau régime se voient déçues. L’Icare de Becher dans « Dädalus und Ikarus », très positif, incarne le regard nouveau, supérieur, que le communisme a sur le monde. Du début des années soixante au milieu des années soixante-dix, Icare apparaît comme une figure ambivalente, porteuse d’un élan utopique certes, mais d’un élan fragile et menacé241. Puis, à partir de 1975, la réception négative d’Icare domine largement, au profit de la figure plus raisonnable et plus humble de Dédale qui bénéficie de la bienveillance des écrivains242. La constance, l’humilité et l’ingéniosité du père sont préférées à l’enthousiasme incontrôlé du fils. Seul le texte de Lutz Rathenow « Erbe des Ikarus243 » de 1984 s’attache à revaloriser cette figure de plus en plus soumise à la critique.

Si l’on compare l’histoire de la réception des personnages mythologiques précités avec celle de Sisyphe, il apparaît clairement que ce dernier effectue une entrée tardive dans la poésie est-allemande, vers la fin des années soixante. Alors qu’Ulysse et Prométhée se voient soumis à un processus de déconstruction presque systématique, Sisyphe entre en scène pour devenir une nouvelle figure de projection et d’identification. Dans l’ensemble des textes consultés, Sisyphe, le supplicié, devient le vecteur d’un discours pessimiste et désabusé sur le sens que peut revêtir le travail au quotidien ou encore sur le progrès, sans toutefois subir lui-même une déconstruction, à l’exception du texte « Das ganze Werk oder Sisyphos soundsovielter244 » d’Uwe Kolbe, que nous étudierons dans la partie consacrée à cet auteur. Il semble donc que Sisyphe prenne le relais des figures précédemment évoquées pour représenter, selon les textes, l’auteur lui-même, le citoyen de RDA ou encore l’homme du XXe siècle en général.

En nous appuyant à la fois sur ces remarques et sur l’étude d’un nombre important de recueils poétiques, recensés dans la partie bibliographique, nous proposons de distinguer quatre grandes périodes dans la réception des mythes antiques : une première qui va de la fin des années trente à 1961, une autre de 1961 à 1971, une troisième de 1971 à 1980 et une dernière correspondant à la décennie des années quatre-vingt. Comme nous l’avons suggéré plus haut, il est évident que le procédé de périodisation est une opération fort délicate. Ainsi, on pourrait reprocher à l’analyse de prendre souvent en compte la date de parution des poèmes et non la date de leur rédaction, difficile à déterminer. C’est pourquoi nous insistons sur le caractère global d’une périodisation qui se veut indicative et non limitative.

Notes
236.

Nous renvoyons à la note 209 pour plus de précisions.

237.

Christian Klein, « Déconstruction du mythe identitaire : Le mythe de Prométhée et sa réécriture dans la littérature de RDA (J. R. Becher, Volker Braun, Heiner Müller, K. Bartsch), in : Cahiers d’Études germaniques, vol. 26, 1994, p. 84.

238.

Günter Kunert, « Nausikaa I » et « Nausikaa II », in: Warnung vor Spiegeln: Gedichte, München, Hanser Verlag, 1970, p. 29 et 30.

239.

Peter Huchel, « Odysseus und die Circe » (1973) et « das Grab des Odysseus » (1974), in : Gesammelte Werke in 2 Bänden, Axel Vieregg (éd.), vol. 1, Frankfurt am Main, Suhrkamp, p. 198-199 et p. 231-232.

240.

Uwe Grüning, Innehaltend an einem Morgen: Gedichte, Berlin, Union Verlag, 1988, p. 75.

241.

Cf les poèmes de Günter Kunert « Während der Mittagspause » (1961), in : Unruhiger Schlaf, München, Wien,Carl Hanser Verlag, 1979, p. 35 et « Ikarus 64 », in : Verkündigung des Wetters: Gedichte, München, Carl Hanser Verlag, 1966, p. 49.

242.

Wolf Biermann, « Die Ballade vom preußischen Ikarus », op. cit., p. 103 ; Peter Gosse, Ortungen: Gedichte und Notate, Halle, Mitteldeutscher Verlag, 1975, p. 23-25 et B. K. Tragelehn, « Der Ausweg » (1982), in : NÖSPL: Gedichte 1956-1991, Basel, Stroemfeld Verlag, 1996, p. 130.

243.

Lutz Rathenow, « Erbe des Ikarus », in : Verirrte Sterne oder Wenn alles wieder mal ganz anders kommt, Gifkendorf, Merlin-Verlag Meyer, 1994, p. 63.

244.

Uwe Kolbe, « Das ganze Werk oder Sisyphos soundsovielter », in : Hineingeboren: Gedichte 1975-1979, Berlin, Weimar, Aufbau-Verlag, 1980, p. 70-71.