Comme nous l’avons dit plus haut, Johannes R. Becher et Bertolt Brecht évoquent les mythes d’Ulysse, d’Icare, de Prométhée mais aussi la figure du Christ pour exprimer la souffrance et la solitude qui accompagnent l’exil, en Russie pour l’un, aux États-Unis pour l’autre, et leur espoir en la disparition du régime nazi. Après la Seconde Guerre mondiale, ces deux écrivains vont, comme on sait, jouer un rôle important dans la constitution d’une vie culturelle dans la RDA naissante et avoir une grande influence, à travers leurs œuvres ,sur les jeunes écrivains, ce qui peut expliquer en partie pourquoi il n’y a pas eu de rupture dans l’utilisation des mythes entre la fin du Troisième Reich et les premières années de la RDA. Mais cette continuité est due avant tout selon nous à des raisons d’ordre politique. Il s’agit à l’époque de constituer, puis de consolider une nouvelle société dans un nouvel État, de provoquer une adéquation entre une population minée par des années de guerre et un régime communiste importé de Russie. Or, cette adéquation, encouragée par les élites intellectuelles, ne peut avoir lieu sans la création de mythes ni la transformation de mythes préexistants. On remarque en effet que les mythes interviennent nécessairement lors des grands bouleversements historiques, comme le disait déjà Marx. Ces créations de l’imaginaire collectif jouent alors le rôle de paradigmes sociaux avec une forte potentialité identificatoire. C’est en ce sens que Manfred Frank souligne leur fonction stabilisatrice et consolatrice245, qui se voit décuplée dans une époque vécue comme obscure et déconcertante par un peuple en situation de crise. On voit alors jouer à plein la fonction thétique du mythe telle que l’expose Julia Kristeva dans la Révolution du langage poétique 246 : le mythe devient le vecteur de l’instauration d’un ordre symbolique normatif, en l’occurrence celui du régime socialiste de la RDA.
Dans ce processus d’élaboration d’une société nouvelle, on distingue deux types de mythes, les mythes politiques et les mythes issus de la mythologie proprement dite247. Les mythes politiques ne trouvent pas leur origine dans les récits mythologiques, mais ils en partagent certaines spécificités, notamment leur vision globalisante, leur structure systémique et leur fonction sacralisante. Dans son ouvrage Mythen in der Politik der DDR 248,Raina Zimmering analyse par exemple l’impact des mythes de la nation antifasciste et de la filiation avec la Guerre des Paysans dans la constitution d’une identité nationale en RDA. Ces mythes se distinguent des mythes d’origine mythologique par l’absence de caractère polysémique, ils sont présentés comme univoques et définitifs par les élites politiques qui les manipulent. Remarquons que les mythes littéraires que nous étudions ici, une fois instrumentalisés et rendus monosémiques, peuvent également devenir des mythes politiques et avoir les mêmes fonctions que les mythes non issus de la mythologie.
La politisation des mythes est d’ailleurs une des caractéristiques essentielles de la réception des mythes antiques et bibliques dans la poésie pour la période considérée et même au-delà, à cette différence capitale qu’à partir du milieu des années soixante, les mythes ne sont plus les vecteurs du discours symbolique, thétique, mais deviennent porteurs de la pulsion « asociale, sémiotique » pour reprendre les termes privilégiés par Julia Kristeva249. Il n’est pas étonnant que fleurissent dans ce contexte des textes sur Prométhée et sur Ulysse, deux figures mythologiques majeures, qui peuvent aisément servir de surface de projection au concept d’homme nouveau de l’ère socialiste. Des poèmes tels que le « Prometheus » de J. R. Becher (1940) et de Heinz Czechowski (1963), « Der neue Odysseus » de Louis Fürnberg (1948), « Ulysses’ weite Fahrt » d’Erich Arendt (1950) et « Ikarus » de Max Zimmering (1963), cités en annexe, sont représentatifs de ce phénomène que nous qualifierons de politisation normative des mythes250. Dans ces textes, le langage poétique se met au service d’une force sociopolitique dominante, autoritaire, comme dans cet extrait de la ballade « Ikarus251 », écrite par Max Zimmering lors d’un vol entre Berlin et Pjöngjang :
‘Fliegen! Einst Sehnsucht und Ziel –Plusieurs indicateurs, comme l’insistance sur le pacifisme, la joie d’évoluer à une époque qui concrétise les utopies et le sentiment de fierté d’appartenir à une humanité courageuse et pleine de force nous montrent qu’il s’agit d’une évocation panégyrique du socialisme. Le mythe d’Icare subit une politisation très nette pour servir la glorification de l’idéologie dominante. Le mythème de la chute est réduit à la portion congrue et n’apparaît que dans la première strophe, où il se trouve relié au thème du rêve : le voyageur bascule dans le rêve avant de se réveiller à bord de l’avion rassurant et convivial, qui n’est autre qu’une métaphore de la société socialiste naissante.
Selon Volker Riedel, on assiste dans les années cinquante au développement de deux attitudes opposées sur la réutilisation de l’héritage mythologique. La première, pour laquelle les oeuvres de J. R. Becher et de Georg Maurer sont emblématiques, consiste en une valorisation de l’héritage antique, considéré comme un modèle à suivre et éventuellement à perfectionner dans une époque qui se veut proche de la fin de l’Histoire. La seconde, héritée de Brecht, insiste sur la nécessité d’une distanciation critique face à la reprise de mythes renvoyant à une époque de l’humanité où régnaient la soumission aux dieux et à la fatalité, ainsi que l’esclavagisme252. Cette prise de position apparaît clairement dans le texte de Brecht « Verurteilung antiker Ideale253 » :
‘O Stumpfsinn der Größe vergangener ZeitenSi nous partageons cette analyse de Riedel, nous pensons néanmoins que les deux catégories définies sont en réalité perméables, comme le montre un poème écrit à la manière de Hölderlin par Becher pendant ses années d’exil et intitulé « Beneidenswerte Menschen254 » :
‘O wie mußt’ ich beneiden, als ich ein Kind war, der MenschenLes derniers vers du poème entraînent une rupture avec l’apparition de l’idée de la guerre à mener contre le nazisme :
‘Eine Zeit nun entstand uns, eine gewaltige neue,Ce texte nous semble capital, dans la mesure où il laisse transparaître à la fois la grande admiration que Becher voue à l’antiquité, une époque glorieuse, peuplée de héros grandioses, et la conscience d’abord élégiaque, puis héroïque, que cette époque est bel et bien révolue. Le rêve d’un retour à l’époque antique est réservé au monde de l’enfance, une idée qui n’est pas sans rappeler la position de Marx sur le sujet. Le fait de fuir le monde moderne dans cet univers idéalisé, mais dépassé, se révèle même dangereux puisqu’il empêche l’action politique concrète, plus précisément la résistance au nazisme.
Les deux tendances dans la réception de l’héritage antique et biblique, telles que les définit Volker Riedel, ne nous semblent donc pas erronées, mais elles peuvent en entraîner une vision trop simplifiée. Il nous semble que, dans les années cinquante, la plupart des poètes ont conscience que l’antiquité ne constitue pas un modèle sociopolitique réaliste pour le monde qui leur est contemporain, ce qui ne les empêche pas d’éprouver souvent une grande admiration pour l’héritage qu’elle a laissé. Nous distinguons en fait trois approches de l’héritage antique qui se dessinent à cette époque. La première vise à une politisation normative des mythes et suppose un rapport laudatif non seulement aux mythes, mais aussi à la société socialiste en train de naître. On peut classer dans cette catégorie les textes sur Prométhée et Ulysse que nous avons déjà cités. La deuxième approche voit dans les mythes non un modèle politique ou social comme le suggère Volker Riedel, mais la représentation utopique d’une culture idéale, lumineuse et sensuelle, qui permet de réintroduire une certaine joie de vivre, fondée sur la valorisation de la sérénité qu’apportent l’amour et le travail quotidien. Cette philosophie positive, parfois hédoniste, tente de contrebalancer la morosité du quotidien d’après-guerre, synonyme de souffrances et de privations. Entrent dans cette catégorie certains textes de Becher, d’Erich Arendt et surtout de Georg Maurer, qui dédie de nombreux poèmes aux dieux de l’amour et du plaisir sensuel que sont Eros et Vénus / Aphrodite, par exemple dans le cycle « Eros255 » (Die Elemente,1955) et dans le recueil de sonnets Lob der Venus (1956). La dernière approche, que l’on peut effectivement attribuer à Brecht, jette les bases d’une désacralisation des mythes, considérés comme des outils de connaissance anachroniques, impropres à rendre compte des problématiques posées par le monde moderne. Tandis que les deux premières tendances sous-entendent un rapport laudatif aux mythes, la troisième instaure un rapport nuancé.
On peut dire que dans les années cinquante, soit les mythes véhiculent une image positive de l’Antiquité ou du monde contemporain, soit ils sont considérés comme inadaptés au monde moderne ; ce n’est que dans les années soixante qu’ils vont devenir eux-mêmes les vecteurs d’une critique politique et sociale de la RDA. Les trois voies que nous décrivons ne sont pas incompatibles et peuvent très bien apparaître chez un même auteur. Si nous voulons tout de même effectuer un classement des poètes de l’époque, Becher, Fürnberg, le Georg Maurer et l’Erich Arendt des années cinquante seraient à rattacher aux deux premières approches, Brecht et Hanns Cibulka plutôt à la dernière, comme en témoignent ces quelques vers tirés du cycle « Pro Domo » de Cibulka, publié en 1959 :
‘Was ich als Kind geglaubt,Ce quatrain est intéressant en ce qu’il place sur un même plan la mythologie biblique chrétienne et la mythologie antique. Il s’agit d’un phénomène plutôt rare dans les années cinquante, les deux traditions étant généralement traitées de manière séparée. Ainsi, Georg Maurer privilégie la tradition biblique dans les années trente et quarante, avec un recueil comme Ewige Stimmen (1938) ou le cycle « Die Passion257 » (1930), et ce n’est qu’à partir du recueil Elemente (1955) qu’il va puiser son inspiration dans le monde de la mythologie grecque et de l’Histoire antique, en mettant en scène Hannibal, Alexandre, Phryne, Ulysse, les sirènes, Léda ou encore Achille. Dans la strophe citée, la religion et la mythologie grecques sont reléguées à nouveau dans le domaine de la croyance enfantine, elles ne constituent plus de références valables dans le monde sécularisé du XXe siècle. Le recours à la synecdoque permet de transmettre l’idée qu’elles sont porteuses d’une vision fragmentaire, partielle et partiale du monde. La tête du Christ évoque en outre la vision d’une statue brisée, dont seul un morceau serait parvenu jusqu’à nous. La métaphore des figures bibliques ou des dieux grecs réduits à de simples statues tombant en morceaux, un lieu commun de la poésie est-allemande, laisse entendre la fin définitive de l’influence de l’ère antique et la toute-puissance du positivisme. Enfin, la référence à la bouche d’Apollon, donc à la fonction d’oracle du dieu grec, permet de passer d’une critique culturelle du caractère puéril attribué à la mythologie à une critique sociale, qui vise à dénoncer l’esprit de soumission des peuples antiques obéissant à des élites cléricales manipulatrices, une vision répandue à l’époque chez les communistes. Le phénomène de désacralisation des mythes que nous avons esquissé va se radicaliser dans la décennie suivante pour devenir un des traits fondamentaux de la réception des mythes antiques et bibliques dans la poésie de RDA.
Manfred Frank, « Die Dichtung als « Neue Mythologie » », in : Mythos und Moderne, op. cit., p. 20.
Julia Kristeva, La révolution du langage poétique. L’avant-garde à la fin du XIX e siècle : Lautréamont et Mallarmé, Paris, Éditions du Seuil, 1985, p. 75 sqq.
Cette distinction renvoie plus simplement à la différence entre les adjectifs « mythique » et « mythologique », le premier désignant des phénomènes reprenant les caractéristiques extérieures du mythe, ses manifestations et non son tissu narratif.
Raina Zimmering, Mythen in der Politik der DDR: Ein Beitrag zur Erforschung politischer Mythen, Opladen, leske + budrich, 2000.
Julia Kristeva, op. cit., p. 68-69. Nous renvoyons au point 1.4.2. de notre première partie pour une analyse approfondie des concepts kristéviens du sémiotique et du thétique.
Par l’adjectif « normatif », nous souhaitons souligner le rôle de modèles, de canons de la littérature socialiste que ces textes sont censés jouer auprès des jeunes écrivains, ainsi que la fonction qu’ils ont, du point de vue de la réception littéraire, dans le processus de transmission de l’idéologie socialiste aux lecteurs.
Max Zimmering, « Ikarus », in : Das Maß der Zeit: Gedichte, Leipzig, Verlag Philipp Reclam jun., 1969, p. 123.
Volker Riedel, Literarische Antikerezeption: Aufsätze und Vorträge, Jena, Verlag Dr. Bussert & Partner, 1996, p. 254.
Bertolt Brecht, « Verurteilung antiker Ideale », in : Gedichte, vol. 6, Berlin, Weimar, Aufbau Verlag, 1964, p. 100.
Johannes R. Becher, « Beneidenswerte Menschen », in : Gesammelte Werke in 18 Bänden, vol. 4, Berlin, Weimar, Aufbau Verlag, 1966-1981, p. 7-11.
Georg Maurer, « Eros », in : Werke in zwei Bänden, Walfried et Christel Hartinger, Eva Maurer (éd.), vol. 1, Halle, Leipzig, Mitteldeutscher Verlag, 1987, p. 308-312.
Hanns Cibulka, « Pro Domo », in : Zwei Silben: Gedichte, Weimar, Volksverlag, 1959, p. 32.
Georg Maurer, « Die Passion », in : Werke in zwei Bänden, op. cit., p. 13-20.