2.2.4.2. 1961-1971 : radicalisation de la désacralisation et féminisation

[1961-1971258 : radicalisation de la désacralisation et féminisation]

Les années soixante marquent l’apogée de l’utilisation des mythes dans la poésie est-allemande, à tel point qu’on a pu parler de « vague antique » pour qualifier ce phénomène, comme nous l’avons dit précédemment. Parallèlement, la littérature antique et l’Histoire, avant tout romaine, prennent également beaucoup d’importance chez des auteurs tels qu’Arendt, Fühmann, Braun, Hacks et Huchel. La philosophie, l’art et les sciences antiques n’éveillent en revanche que peu d’intérêt chez les intellectuels259. Il est difficile de distinguer pour cette époque des caractéristiques communes dans la réception des mythes, tant cette approche varie selon l’âge, le style, le cheminement intellectuel et spirituel des auteurs concernés.

Nous pouvons affirmer néanmoins que les années soixante amènent une très claire radicalisation de la désacralisation des mythes, initiée par Brecht dans les années quarante et cinquante. Mais il ne s’agit plus, à quelques rares exceptions près, de dénoncer leur puérilité ni leur inadéquation au monde moderne. Certes, nous assistons encore à leur remise en cause, mais sans qu’ils soient pour autant rejetés en bloc. En résumé, la déconstruction prend le pas sur la destruction. Le poème « Phryne260 » de Georg Maurer, publié dans le recueil Variationen (1965), est emblématique selon nous de cette remise en question ambiguë. Dans ce poème narratif composé de vingt-neuf vers libres, la jeune hétaïre Phryne échappe de justesse, en paraissant dans sa nudité triomphante, à une condamnation fatale, lors du procès que lui font les femmes athéniennes pour avoir détourné leurs maris du droit chemin. Dans les neuf derniers vers, qui marquent un retour au XXe siècle, le je poétique s’interroge sur la valeur de notre culture moderne par rapport à celle de l’Antiquité, encore admirée aujourd’hui dans les œuvres de Praxitèle par exemple :

‘Uns frag ich nun, die wir nicht an Apoll, noch Venus glauben
und durch Museen gehn, wo Raffaels Geliebte
als reine Jungfrau öffentlich den Knaben säugt,
uns frag ich, haben wir genug bedacht, die wir
nur das sind, was wir tun, kein anderes Gericht
mehr zulassen, kein Jüngstes, kein Olympisches,
wie wir die Schönheit einer neuen Zeit
der Zukunft überliefern in der Nacktheit noch
unsrer Geliebten?’

Le texte pose comme acquise la libération de l’homme des chaînes de la religion, aussi bien chrétienne que païenne. Mais il souligne en même temps le vide culturel laissé par la disparition du monde antique, un vide que l’époque moderne peine à combler. Il nous semble légitime d’interpréter ces vers comme une sorte de manifeste culturel anti-Bitterfeld, si l’on peut dire. Sous la forme prudente d’une question sur la nature de l’art socialiste, Georg Maurer laisse en réalité entendre que ce n’est pas dans le positivisme que l’art pourra parvenir à son épanouissement, mais en gardant vivant l’héritage du passé, comme il le fait lui-même dans ce texte en narrativisant l’épisode de Phryne au tribunal, technique qui donne l’impression au lecteur de vivre la scène de l’intérieur.

‘Die Sittenrichter von Athen griffen in ihre Bärte,
die naß warn von den Tränen der Athener Hausfraun,
abgrundentschlossen, die Kokotte Phryne
hinabzustürzen in das Urteil. Der Verteidiger jedoch
schrie: « Seht, erbleicht nicht selbst die Sonne
vorm Glanze dieses Leibs? » Und der Mandantin
nestelte er auf rasch das Gewand. Die Brüste
der Gottlosen erstrahlten gottgeformt.’

Il est intéressant de remarquer au passage que la pécheresse est marquée du sceau de la divinité : le poète semble nous rappeler que les catégories établies par les hommes, censées distinguer le grain de l’ivraie, le bien du mal, sont par essence faillibles, car elles sont soumises à la relativité des époques, des lieux, des cultures. Seule la tolérance et l’ouverture permettent d’échapper à l’enfermement provoqué par une pensée dogmatique étriquée, qu’elle soit politique, religieuse ou culturelle. Mais garder vivant cet héritage ne signifie pas l’idéaliser de manière aveugle. Il s’agit plutôt pour Maurer d’établir un dialogue avec cette époque révolue, comme nous l’avons suggéré dans notre première partie en soulignant la dimension intertextuelle de la réception de l’héritage mythologique, clairement évoquée dans le premier extrait cité.

Dans les années soixante, le mythe apparaît comme le vecteur d’un double discours critique. À travers sa déconstruction, les poètes mettent en garde d’une part contre l’idéalisation de l’époque antique et de sa culture, et, d’autre part, contre l’idéalisation du système socialiste. Concernant le premier point, nous avions vu que, dans les années cinquante, l’Antiquité était critiquée pour son modèle politique et économique, mais glorifiée pour sa culture. Cette tendance prend fin au cours de la décennie suivante et laisse place à une remise en question des critères esthétiques traditionnellement reliés à l’Antiquité, du moins depuis les écrits de Winckelmann, tels que l’harmonie, la mesure et l’ordre. L’œuvre de Georg Maurer apporte à nouveau un éclairage intéressant à ce sujet. En effet, le recueil poétique Gestalten der Liebe (1964) marque une rupture dans la réception des motifs antiques et bibliques chez Maurer, en ce qu’il laisse apparaître le monde mythologique sous un jour négatif, alors que les recueils précédents Die Elemente (1955) et Lob der Venus (1956) véhiculaient l’image essentiellement plaisante d’un monde de plaisir, de jeux et d’innocence naïve. Ainsi, le poème « Antike » (Gestalten der Liebe)met en scène une dispute entre les enfants de Zeus et d’Héra sur le ton trivial du vaudeville, qui ôte toute noblesse à cette divine famille. Zeus et Héra sont quant à eux présentés comme un couple rongé par les rapports de force et la traîtrise :

‘sehen sie, wie die Göttermutter sich anzieht, um zu
verführen
den eigenen Mann und ihn so zu entkräften, daß er, der
Donnerer Zeus,
einschläft und sie die Geschäfte eine Weile nach ihrem Sinn
führt. [...]
Und Hera
schlägt der Artemis um die Ohren den Köcher, daß die Pfeile
schwirren
und die Weinende bei ihrem Vater Zeus sich beschwert [...]261

Le texte se clôt sur un ton plus sombre avec l’évocation de la révolte à venir des hommes contre leurs maîtres terrestres, qui se repaissent de l’ambroisie de la souffrance et de l’exploitation. Ce tableau peu glorieux des mœurs de la communauté mythologique trouve un écho dans le poème « Hausherr Odysseus262 », dans lequel Ulysse devient un menteur cachant ses infidélités à sa femme sous ses dehors de mari parfait. Le recueil Variationen (1965) et les poèmes du cycle « Gestalten und Gedanken263 » poursuivent également cette remise en question du caractère de modèle prêté à la culture antique, par la mise en scène de personnages monstrueux comme les sirènes (« Der Gesang der Sirenen ») et les furies (« Furien ») et par l’évocation d’épisodes sombres de l’Histoire biblique comme le massacre des enfants de Bethléem, commandité par Hérode à l’annonce de la naissance de Jésus, futur roi des Juifs (« Herodes »). Les personnages traditionnellement positifs d’Apollon et d’Eros prennent quant à eux un caractère funeste, qui tranche avec les textes de la décennie précédente. Dans « Achill in der Unterwelt » par exemple, Achille fait part à Ulysse, descendu aux Enfers, du désespoir que provoque en lui sa condition d’âme errante et il invective Apollon, son persécuteur sadique :

‘Ein Blinder konnte sie [die Ferse, C. F.] treffen. Aber dieser Lichtkerl
Apoll mußt es sein, daß er nun ewig lachen kann. [...]
Ich vertrau mich dir an, Ulyß,
näher zu mir: ich verfluchte diesen Apoll, schimpfte ihn
eine Bremse! Aber ich fürchte, er treibt mich in den Teich
dort
oder läßt mich einen Ziegel hin- und herrücken
oder ein durchlöchertes Faß füllen. [...]264

Le dieu solaire est réduit à un monstre cruel capable d’accabler Achille des plus grandes tortures, comme le laisse entendre l’allusion aux supplices du tonneau des Danaïdes et du rocher de Sisyphe. Ce renversement dans le traitement d’Apollon, loin d’être anecdotique, est confirmé par un autre passage du poème « Antike » :

‘Von Homer lassen sie [die Sklaven, C. F.] den Vorhang rauschend aufziehn,
und in die Kulissen fällt das hellenische Licht: Tief im
Boudoir
sehen sie, wie die Göttermutter sich anzieht [...]’

La lumière d’Apollon ne sert plus qu’à mettre en avant l’aspect misérable de la tribu des dieux, à lui ôter son maquillage de scène pour en dévoiler la réalité affligeante, l’envers du décor. On peut donc penser qu’il s’agit pour Maurer de s’interroger sur la validité du modèle culturel antique que représente Apollon, ce « type lumineux ». Il ne souhaite pas pour autant faire disparaître ce modèle, comme nous l’avons vu avec le poème « Phryne », mais d’instaurer un rapport discursif avec lui. Et c’est dans la construction de cette relation discursive que l’art socialiste peut s’épanouir, non en s’enfermant dans le panégyrique stérile des épigones.

Avec ces textes, Georg Maurer ouvre la voie à une réception nuancée de l’héritage antique et, avec lui, des mythes antiques et bibliques sur laquelle vont s’engager de nombreux jeunes poètes dans les années suivantes, comme Karl Mickel, Günter Kunert, Sarah Kirsch et, dans une moindre mesure, Volker Braun. Cette réception suppose à la fois un regard critique sur les valeurs sociopolitiques et culturelles de l’époque antique et une actualisation du matériau mythologique, par exemple en instillant des éléments banals, triviaux, parfois grotesques, voire obscènes au sein de l’univers mythologique ou, à l’inverse, en transposant des éléments mythologiques dans le monde moderne. Dans la poésie est-allemande, la rencontre entre ces deux époques, ces deux mondes se produit souvent sur un mode brutal, inattendu, comme si ce choc était nécessaire pour se dégager des contraintes liées à la réception laudative de l’héritage antique typique du classicisme allemand. Les poètes est-allemands n’ont plus pour objectif la recherche du beau, de l’harmonieux apolloniens, mais celui de la quête d’une langue authentique sachant rendre compte de la réalité de leur époque.

Nous disions que la déconstruction des mythes amorcée dans les années soixante traduisait la fin définitive de l’idéalisation de l’époque antique et de l’héritage qu’elle avait laissé. Il est intéressant de remarquer qu’elle marque également le début d’une distanciation critique à l’égard de l’idéalisation du système socialiste, en cours de consolidation. Cette prise de distance se manifeste à travers le mouvement de dépréciation que subissent les héros Ulysse et Prométhée, encore portés aux nues dans les années cinquante. À l’inverse, d’autres figures mythologiques, comme Icare265, Orphée266 et Pygmalion267 connaissent un succès croissant. Ces personnages permettent de traiter les problématiques de la fonction de l’artiste dans la société et du rapport de l’artiste à sa création, autant de questions que se posent les écrivains de RDA à cette époque, tiraillés entre leur volonté de s’impliquer politiquement et le refus de sacrifier leur liberté créatrice, comme on l’exige d’eux. On voit donc comment, à travers la réception des mythes antiques et bibliques, les poètes est-allemands commencent à mettre en doute l’avenir radieux que promettent les élites politiques.

Enfin, une dernière caractéristique de la réception des mythes dans les années soixante concerne le recours de plus en plus important aux figures féminines de la mythologie. Erich Arendt le premier, par son recueil Ägäis publié en 1967, introduit dans la poésie est-allemande les personnages de Médée (« Kykladennacht »), de Cassandre (« Stunde Homer »), de Clytemnestre (« Schatten Meere »), d’Artémis (« Parisches Ufer »), de Nike et d’Alcmène (« Delos »), enfin de Nausicaa (« Schwimmend vor delischer Küste »)268. Si elles sont citées par leur nom dans les textes d’Arendt, elles sont cependant réduites le plus souvent à des apparitions furtives, coupées de leur histoire mythologique, élevées au rang de métaphores du caractère éphémère de chaque chose, de chaque être.

D’autres auteurs, plus jeunes, choisissent également de recourir à des figures mythologiques féminines, mais, à la différence d’Arendt, ils les actualisent radicalement et les utilisent pour interroger ou commenter l’actualité politique la plus brûlante. Les figures les plus utilisées sont alors celles de la sibylle et des sirènes d’une part, qui permettent de réfléchir aux questions de la fatalité ou des mauvaises tentations auxquelles peuvent conduire certains choix politiques, et, d’autre part, celles d’Antigone et de Clytemnestre, propres à traiter de thèmes comme le droit, la morale, le choix entre l’éthique et la loi, le recours à la violence et donc à la guerre. Aussi, dans « Antigone 1967269 », Wolfgang Tilgner évoque à travers le mythe d’Antigone le putsch militaire qui a lieu en Grèce en 1967. Par le parallélisme qu’il établit entre les deux époques, il met en perspective les événements de 1967, leur procure de la profondeur, et va même jusqu’à gommer toute distanciation entre les deux temporalités, comme le fera plus tard Christa Wolf dans son roman Cassandre. Cette technique permet à Tilgner de donner une épaisseur temporelle à sa condamnation de la junte militaire en Grèce, de charger sa critique de tout le poids d’un passé dont les origines se perdent dans l’incommensurable, ce qui lui confère une sorte de légitimité absolue. Le poète réemploie ce procédé que nous proposons d’appeler « transhistoricisation » dans le poème « Die neue Klytaimnestra270 », qui se lit comme une condamnation de la guerre au Vietnam. La transhistoricisation consiste donc à mettre directement en parallèle deux époques (historique ou mythologique), à en effacer les différences pour les faire coïncider, suivant ainsi le mode de fonctionnement de la métaphore et non de la comparaison. Ce procédé constitue une des caractéristiques du processus de réception des mythes dans les années soixante. Nous le retrouverons à l’œuvre chez Sarah Kirsch, dans un poème comme « Die Erinnerung271 » du recueil Katzenleben.

Notes
258.

Remarquons que cette période se superpose en partie à la première période délimitée, car la radicalisation de la critique par le mythe est un processus et qu’elle s’observe dès le début des années soixante pour les poètes plus âgés tels qu’Erich Arendt, à partir du milieu des années soixante chez la jeune génération de poètes (Mickel, Kirsch, Kunert).

259.

Bernd Seidensticker, article « DDR », in : Der neue Pauly : Enzyklopädie der Antike, vol. 13, p. 692.

260.

Georg Maurer, « Phryne », op. cit., p. 53.

261.

Georg Maurer, « Antike », op. cit., p. 431-432.

262.

Id., p. 440.

263.

Id., p. 297-304.

264.

Id., p. 298.

265.

Cf. Erich Arendt, « Ode III » et « Ode IV » (1959), in : Werke: Gedichte, Manfred Schlösser (éd.), vol. 1, Berlin, Agora Verlag, 2003, p. 358-361 et 365-367 ; Günter Kunert, « Ikarus 64 » (1964), in : Verkündigung des Wetters: Gedichte, München, Hanser Verlag, 1966, p. 49 ; Uwe Berger, « Städte » (1965), in : Gesichter. Gedichte, Berlin und Weimar, Aufbau-Verlag, 1968, p. 8-9.

266.

Cf. Erich Arendt, « Selinunt », in : op. cit., p. 45-46 ; Hanns Cibulka, « Mit dir, Gedanke », Windrose: Gedichte, Halle, Mitteldeutscher Verlag, 1968, p. 72-73 ; Heinz Czechowski, « Sagora » (1969), in : Das offene Geheimnis: Liebesgedichte, 1999, Düsseldorf, Grupello Verlag, p. 32-33 ; Günter Kunert, cycle « Orpheus », in :Warnung vor Spiegeln, op. cit., 1970, p. 31-36.

267.

Cf. Uwe Berger, « Pygmalion » (1966), in : Gesichter: Gedichte, , Berlin und Weimar, Aufbau-Verlag, 1968, p. 30 et Peter Gosse, « Pygmalion », in : Antiherbstzeitloses: Gedichte, Halle, Mitteldeutscher Verlag, 1968, p. 32-33.

268.

Erich Arendt, op. cit., vol. 2, respectivement p. 12-13, p. 62-64, p. 34-36, p. 38-39, p. 21-23 et p. 41-42.

269.

Wolfgang Tilgner, « Antigone 1967 », in : Poesiealbum 25, Berlin, Verlag Neues Leben, 1969, p. 28.

270.

Id., p. 31.

271.

Sarah Kirsch, « Die Erinnerung », in : Werke in fünf Bänden, Franz-Heinrich Hackel (éd.), vol. 2, München, DTV, 2000, p. 210.