2.2.4.3. 1971-1980 : pessimisme et changement de paradigmes

Dans les années soixante-dix s’amorce le mouvement de déclin de la « vague antique » dans la poésie est-allemande, alors qu’elle se développe nettement dans les genres dramatique et romanesque. De la même manière, Bernd Seidensticker place l’apogée de l’utilisation des mythes en peinture et en sculpture dans la deuxième moitié des années soixante-dix272. Rappelons rapidement quelques éléments d’explication concernant ce décalage. Dans les genres du théâtre, du roman, en peinture et en sculpture, les artistes tentent d’appliquer les principes du réalisme socialiste tels qu’ils leur sont imposés, et ce jusqu’au milieu des années soixante. À cette époque, la plupart des artistes commencent à se détourner d’une conception de l’art beaucoup trop étroite et contraignante ainsi qu’à recourir à des modes de représentation symboliques de la réalité, et non plus réalistes. C’est également vers le milieu des années soixante que certains critiques et universitaires élèvent la voix pour plaider en faveur d’une relative ouverture des concepts d’art socialiste et humaniste et d’héritage culturel, notamment avec une bienveillance grandissante envers les mythes antiques et bibliques, ce qui suppose que tel n’était pas le cas auparavant.

La sphère poétique apparaît comme une exception au sein de ce processus global, puisqu’elle résiste dès le départ au carcan idéologique imposé par les tenants du réalisme socialiste, pour des raisons qui tiennent à la nature même du texte poétique. Ainsi, sa brièveté le rend rétif au débat d’idées, auquel doit amener toute bonne œuvre socialiste273, ou encore à l’exposition de points de vue opposés, qui doit se clore par l’acceptation de la synthèse rassurante que propose un socialisme triomphant, par exemple la synthèse de la communauté et de l’individu parvenant à un épanouissement mutuel au sein du système socialiste. L’importance du je poétique, qui fait du genre poétique le lieu de l’expression de la plus grande subjectivité274, constitue également un obstacle au réalisme socialiste qui, si nous caricaturons, impose au sujet de se désincarner pour devenir le porte-parole d’un point de vue, d’un concept, d’une idéologie. À cela s’ajoute que le langage du poème est métaphorique, c’est-à-dire qu’il transforme la réalité en images ; comprendre un texte poétique, c’est donc fouiller ces images, les relier entre elles, pour tenter de dévoiler le sens, la réalité qu’elles construisent et qu’elles cachent. Le sens n’en est pas immédiatement accessible, contrairement à ce qui se passe pour le genre romanesque et dramatique. Or le langage du réalisme socialiste, s’il ne fuit pas l’analogie, évite l’ambigu, le mystérieux, l’indirect, il se veut acte et non fragment. Pour toutes ces raisons, le genre poétique se situe à l’avant-garde de la création littéraire est-allemande, et, au moment même où les autres domaines artistiques s’ouvrent au monde des mythes antiques et bibliques, la sphère poétique commence à s’en détourner pour se mettre en quête de nouveaux modes d’expression artistiques.

Cependant, les années soixante-dix ne font qu’annoncer les premiers signes du déclin que nous évoquions. Il faut surtout remarquer que c’est au cours de cette décennie que se confirment des changements de paradigmes initiés à la fin des années soixante. C’est ainsi que Sisyphe, apparu pour la première fois dans le poème « Söhne Sisyfos’275 » de 1968 de Volker Braun, se taille progressivement une place de choix dans la poésie est-allemande au détriment de la figure de Prométhée, avec entre autres les textes « Frau Sisyphos276 » de Christa Alten (1974), « Das ganze Werk oder Sisyphos soundsovielter » et « Sisyphos » d’Uwe Kolbe277 (1980). De la même manière, on observe un déplacement de focalisation des grands héros mythologiques aux personnages moins connus, subalternes, comme Marsyas et Tirésias278, ou tout simplement moins usités, comme Narcisse et Oreste279. Par exemple, l’attention des poètes se concentre sur les conquêtes féminines d’Ulysse au cours de l’Odyssée, avec une importance nouvelle donnée à Circé et surtout à Nausicaa, la fille du roi des Phéaciens. Chez Homère, l’histoire d’amour entre la jeune princesse et Ulysse reste en suspens. Nous apprenons seulement que Nausicaa, en âge de se marier, souhaiterait prendre Ulysse pour époux, ce que ce dernier refuse par fidélité envers sa femme et sa patrie. Cet épisode donne lieu à une multitude de variantes280. Les personnages faibles, voire négatifs dans la tradition, sont mis en valeur au détriment du héros : Antigone et Icare sont ainsi égratignés et utilisés comme faire-valoir pour Créon et Dédale281.

Comment expliquer ces renversements de perspective ? Il faut sans doute voir dans ce phénomène l’expression d’une interrogation fondamentale sur le sens de l’Histoire, un sujet qui préoccupe les poètes est-allemands à cette époque. Les années soixante-dix voient en effet une remise en cause du principe d’une Histoire linéaire, toute entière tendue vers son accomplissement ultime dans le communisme. Dans cette vision optimiste du cours de l’Histoire est posée la certitude d’un avenir radieux. Or, la morosité économique ambiante et les contraintes morales et idéologiques qui étouffent peu à peu les citoyens de RDA, obligés de se cloisonner dans leur sphère privée pour trouver un peu de liberté – phénomène que l’on désigne par l’expression « société de niches » (Nischengesellschaft) – offrent un contraste brutal avec cet optimisme historique affiché de toutes parts. On comprend aisément que dans ce contexte nombre de textes poétiques proposent des réflexions sur l’évolution de l’Histoire et ses perspectives. Au niveau des motifs mythologiques, ces préoccupations se traduisent par le succès de figures représentant les forces mortifères de la fatalité, comme les sirènes282, et surtout celles se rapportant à l’art de la prédiction, de la vision, comme Cassandre283, Tirésias, les prophètes de l’Ancien Testament Jonas, Jérémie et Daniel ainsi que Jotam284. Évidemment, il convient de citer à nouveau Sisyphe dans cette énumération, puisqu’il devient le symbole d’une conception de l’Histoire comme succession d’événements se répétant jusqu’à l’absurde.

Ce qui frappe à la lecture des textes, c’est le ton sombre, pessimiste qui s’en échappe invariablement, oscillant entre mélancolie et colère, amertume et avertissement. Le recueil Fahrtmorgen im Dezember (1977)d’Uwe Grüning apparaît comme emblématique de cette poésie marquée par l’obscur. Ainsi, les thèmes de la mort et de la destruction dominent largement à travers l’évocation d’épisodes de l’Ancien Testament et du Nouveau Testament tels que la destruction de Jérusalem prédite par Jérémie, le démantèlement du royaume de Salomon, la chute de Nabuchodonosor, la crucifixion de Jésus-Christ et la décapitation de Saint Jean-Baptiste. L’extrait suivant témoigne de cette atmosphère lourde, mortifère, qui imprègne la poésie des années soixante-dix :

‘Hinter der überhängenden Düne
hockt skeletthaft ein Schatten.

Gekommen war ich,
die Gefangenenlager zu sehn
vor der Hungerstadt Babylon,
gekommen mit höchster Erlaubnis
aus meinem umlagerten Land,
wo mit gedunsenen Leibern
die Cholera von den Mauern stürzt.

[...]
Es verspätet
in nutzloser Gegenwehr sich der Untergang.

Mit ihrer Kälte
Sind nun eins geworden die Nächte.
Die Fremden – Verwalter
einer chaotischen Welt
von Sturz zu Stürzung. [...]285

Les textes d’Erich Arendt, de Peter Huchel et de Günter Kunert font également état de ce regard désabusé et désenchanté porté sur le monde contemporain à travers l’évocation du monde antique, de son espace géographique et culturel. En réalité, on ne trouve chez Uwe Grüning et Erich Arendt que de rares allusions au monde moderne, et c’est au lecteur d’interpréter leur incursion dans le monde biblique pour l’un, le monde antique pour l’autre non comme une fuite hors de la réalité, mais comme une plongée au plus profond des problématiques de leur époque.

Il faut encore souligner le développement dans la poésie des années soixante-dix d’un ton familier, qui peut par moments basculer dans le vulgaire et l’obscène, dont Karl Mickel peut être considéré comme le précurseur. Citons à titre d’exemple les parodies de Kurt Bartsch286, les deux textes sur Sisyphe d’Uwe Kolbe et le poème « Eurydike im Bus287 » de Brigitte Struzyk. Il s’agit en fait d’un phénomène qui touche l’ensemble de la poésie est-allemande et qui trouve son apogée dans les années quatre-vingt. Signalons en dernier lieu que les années soixante-dix marquent une nette progression du recours aux motifs mythologiques bibliques, qui étaient jusque là moins employés par les poètes que ceux issus de la mythologie grecque. Cette tendance va se confirmer au cours de la décennie suivante.

Notes
272.

Bernd Seidensticker, article « DDR », op. cit., p. 696.

273.

Il n’est pas étonnant que le genre de la ballade poétique soit très répandu chez les poètes proches des cercles du pouvoir comme Johannes R. Becher ou Louis Fürnberg. La ballade s’adapte aisément, par sa longueur, à l’exposition d’un débat d’idées, et la simplicité de son système de rimes, en général constitué de rimes plates ou croisées, permet de solliciter éventuellement la mémoire du lecteur, subrepticement amené de cette manière à retenir certaines formulations idéologiques. Par ailleurs, la création de chansons et poèmes populaires est un des moyens utilisés par l’élite politique pour créer une « mémoire culturelle collective », propre à rassembler le peuple autour des idées d’une minorité politique. Nous devons le concept de « mémoire culturelle » aux travaux de Jan Assman sur les formes et les modes de fonctionnement de la mémoire sociale. Assman distingue la « mémoire culturelle » (kulturelles Gedächtnis), « transmise et interprétée de manière médiate et institutionnelle » de la « mémoire communicative quotidienne » (kommunikatives Alltagsgedächtnis), qui se transmet d’homme à homme. Selon lui, le bon fonctionnement de la mémoire collective dépend en grande partie de la coïncidence entre mémoire communicative et mémoire culturelle. On peut émettre l’hypothèse qu’en RDA, comme on le voit au niveau des mythes, cette coïncidence n’a pas été établie : la mémoire culturelle tente d’imposer une seule version d’un mythe alors que les auteurs critiques, en laissant la place à l’intertextualité, à la polysémie du mythe, participent à la constitution d’une mémoire communicative qui s’oppose à celle de l’institution. C’est la métaphore de la mémoire de la bibliothèque contre celle du temple, que nous avons mises en relation avec le concept d’intertextualité au point 1.4.1.2. de la première partie. Aleida et Jan Assman, « Zur Metaphorik der Erinnerug », in : Mnemosyne: Formen und Funktionen der kulturellen Erinnerung, id. et Dietrich Harth (éd.), Frankfurt am Main, Fischer, 1991, p. 13-35.

274.

C’est le constat auquel parvient Dominique Combe au sujet de ce qu’il appelle la « poésie de circonstance », concept qu’il reprend à Eluard, renvoyant dans un sens élargi à une poésie engagée, mais non idéologique, puisant dans le réel sa force de contestation. Selon Combe, les poètes de circonstance, en tant que sujets éthiques, laissent s’exprimer leur Moi référentiel, empirique. Aussi rapproche-t-il la poésie de circonstance du genre romanesque autobiographique et en fait-il le lieu d’expression d’une « subjectivité maximale ». Il nous semble que cette définition de la poésie de circonstance convient particulièrement à la poésie critique de RDA, subversive sans être dogmatique. Dominique Combe, « La référence dédoublée : Le sujet lyrique entre fiction et autobiographie », in : Figures du sujet lyrique, Paris, PUF, 2001, p. 50 sqq.

275.

C’est du moins la première fois que Sisyphe apparaît dans le titre d’un poème. Il apparaît déjà plus tôt comme motif, par exemple dans le texte important « Geschichte » de Günter Kunert, paru en 1966. Volker Braun, « Söhne des Sisyfos’ », in : Saison für Lyrik, Berlin, Weimar, Aufbau Verlag, 1968. Cité par Ernst-Günter Schmidt, « Die Antike in Lyrik und Erzählliteratur der DDR », in : Wissenschaftliche Beiträge der Martin-Luther-Universität Halle-Wittenberg, 20 (1971), H. 5, p. 51.

276.

Christa Alten, « Frau Sisyphos », in : Auswahl 74: Neue Lyrik – neue Namen, Bernd Jentzsch (éd.), Berlin, 1974, p. 10.

277.

Les deux poèmes sont issus du recueil Hineingeboren: Gedichte 1975-1979, Berlin, Weimar, Aufbau-Verlag, 1980, p. 50-51 et p. 70-71.

278.

Cf. B. K. Tragelehn, « Apoll und Marsyas » (1978) et « T. » (1973), in : NÖSPL: Gedichte 1956-1991, Basel, Stroemfeld Verlag, 1996, p. 114 et p. 88.

279.

Uwe Berger, « An Narkissos » et « Orestes », in : Lächeln im Flug: Gedichte, Berlin und Weimar, Aufbau-Verlag, 1975, p. 85 et p. 79.

280.

Cf. Heinz Czechowski, « Blick durch die Gärten: Novemberschnee » (1967), in : Die Zeit steht still: ausgewählte Gedichte, Düsseldorf, Grupello Verlag, 2000, p. 29 et « Odysseus » (1974), in : Gedichte: Schafe und Sterne, Halle, Mitteldeutscher Verlag, 1974, p. 119 ; Günter Kunert, « Nausikaa I » et « Nausikaa II », op. cit. ; Uwe Berger, Lächeln im Flug: Gedichte, Berlin und Weimar, Aufbau-Verlag, 1975, p. 80.

281.

Peter Gosse, « Kreon sagt an » et « Munterung an Dädalus », in : Peter Gosse, Ortungen: Gedichte und Notate, Halle, Mitteldeutscher Verlag, 1975, p. 26-31 et p. 23-25.

282.

Cf. Erich Arendt, « Sireneninsel », op. cit., vol. 2, p. 106-107 et, dès la fin des années soixante, Wolfgang Tilgner, « Sirenen », in : Poesiealbum 25, Berlin, Verlag Neues Leben, 1969, p. 27.

283.

Günter Kunert, « Keine Neuigkeit aus Troja », in : Unterwegs nach Utopia, München, Wien, Hanser Verlag, 1977, p. 72.

284.

Uwe Grüning, « Einspruch », les cycles « Jeremia », « König von Babylon » et « Jotams Fabel », in : Fahrtmorgen im Dezember: Gedichte, Berlin, Union Verlag, 1977, p. 119, p. 59-72, p. 43-53 et p. 35.

285.

Le passage est issu des strophes 1, 2, 5 et 6 (partiellement citée) du poème intitulé « Jeremia kehrt aus Babylon zurück », troisième texte du cycle « Jeremia ». Jérémie, prophète de l’Ancien Testament,dédia une grande partie de sa vie à avertir le peuple de Jérusalem qu’il allait subir la colère de Dieu et que Jérusalem serait détruite par Nabuchodonosor, prophétie qui finit par se réaliser. Le texte de Grüning prend sans doute place après la première attaque de Nabuchodonosor II contre Jérusalem, vers 597 avant J.-C. et après la première déportation des Juifs à Babylone, comme nous l’indique l’allusion au camp de prisonniers aux portes de Babylone. Il ne peut s’agir de la deuxième déportation, qui eut lieu après la destruction totale de Jérusalem en 587 ou 586 avant J.-C., car le cycle « Jeremia » expose les événements marquants de la vie de Jérémie dans l’ordre chronologique, et la destruction de Jérusalem n’intervient que dans les septième et huitième poèmes. Signalons encore que l’épisode du voyage de Jérémie à Babylone est une extrapolation qu’Uwe Grüning construit à partir d’une allusion au chapitre 25 :9 du Livre de Jérémie : « je donne ordre de mobiliser tous les peuples du nord – oracle du SEIGNEUR -, en faisant appel à Nabuchodonosor, roi de Babylone, mon serviteur, et je les amène contre ce pays, contre ses habitants – et contre toutes ces nations voisines -, je me les réserve et je les transforme pour toujours en étendues désolées qui arrachent des cris d’effroi, en champs de ruines. ». La Bible : Édition intégrale, traduction œcuménique, Paris, Éditions du Cerf, 2004, p. 980-981. Certains commentateurs pensent que ce passage est à comprendre métaphoriquement et qu’il est peu probable que Jérémie ait entrepris un tel voyage.

286.

Kurt Bartsch, Die Hölderlinie: deutschdeutsche Parodien, Berlin, Rotbuch Verlag, 1983.

287.

Brigitte Struzyk, « Eurydike im Bus », in : Poesiealbum 134, Berlin, Verlag Neues Leben, 1978, p. 13.