2.2.5. Rapports à l’hypotexte et typologie des discours véhiculés par les mythes
Dans cette étude chronologique des mythes, nous sommes entrée dans les détails de la réception des motifs mythologiques en RDA, qui s’avère être un processus d’une grande complexité. Nous souhaitons conclure cette partie en revenant à une vision plus globale du problème, en nous aidant notamment d’une typologie proposée par Tiphaine Samoyault dans son essai sur l’intertextualité. L’auteur définit quatre postures principales dans la relation qu’entretient un texte (ici, les textes poétiques) avec son modèle (ici, la version traditionnelle d’un mythe) : l’admiration, la désinvolture, la dénégation et la subversion295. Ces quatre catégories s’appliquant tout à fait au corpus que nous étudions, nous pouvons donner de nos analyses l’approche schématique suivante :
- Dans les années cinquante prédomine la posture de l’admiration face aux mythes bibliques et surtout antiques chez des auteurs tels que Johannes R. Becher, Louis Fürnberg, Erich Arendt et Georg Maurer. L’admiration n’équivaut pas à une soumission absolue au modèle, il s’agit bien plus d’une attitude de déférence vis-à-vis d’une culture considérée comme grandiose et flamboyante. Comme l’exprime parfaitement Tiphaine Samoyault, dans cette approche, « la littérature est pensée comme une histoire continue, moins constituée d’individualités que d’époques successives, reposant collectivement sur les auteurs du passé296 ». Les auteurs puisent dans ce réservoir et tentent en même temps de dépasser le modèle.
- Les années soixante marquent le passage à la désinvolture face au modèle puis à sa subversion. La première posture implique que l’on puise dans le corpus existant pour conduire sa propre pensée, souvent dans une optique didactique. Les textes de Maurer correspondent bien à cette relation au modèle marquée par le jeu et le souci de développer une pensée propre. La subversion quant à elle renvoie à la volonté de s’écarter du modèle, de le renverser, mais « il y a presque toujours dans le souci de l’écart une dénégation qui valorise a contrario le modèle297 ». Ce type de relation s’observe chez des écrivains tels que Karl Mickel ou Volker Braun, qui s’emploient à déconstruire les mythes, sans pour autant les détruire totalement.
- Dans les années soixante-dix prévalent les rapports de subversion. La dénégation, qui se distingue de la subversion en ce qu’elle déforme l’ancien avec la volonté de le faire disparaître, de le nier, est encore rare. Nous pouvons rapprocher de ce rapport à l’hypotexte les textes parodiques de Kurt Bartsch, qui, par leur insolence, visent sans conteste au démantèlement et au discrédit du mythe. Si la tendance à la subversion du modèle reste prédominante, on assiste néanmoins à des changements de paradigmes et de perspective, par exemple à la mise en avant de mythèmes et de personnages mythologiques moins connus. Les mythes demeurent valorisés, dans la mesure où est reconnu leur potentiel esthétique. Comme le montrent les textes « Eurydike im Bus » ou « Frau Sisyphos », ils résistent à l’actualisation et sont toujours capables de véhiculer les préoccupations actuelles des Allemands de l’Est.
- Enfin, en ce qui concerne les années quatre-vingt, les quatre postures sont observables dans les textes, mais la dénégation prend clairement le dessus sur les autres chez les jeunes auteurs, comme Uwe Kolbe, pour lequel nous analyserons ce phénomène. Les motifs mythologiques, en voie de disparition, ne semblent plus jouer de rôle moteur dans la confrontation des poètes avec le réel, avec le quotidien. Chez certains auteurs confirmés, il devient un objet poétique relativement consensuel, notamment chez Uwe Grüning (jusqu’au milieu des années quatre-vingt), qui transpose les narrations bibliques en poèmes sans les subvertir. On observe également un phénomène de ressassement relatif au niveau des thématiques traitées à travers les mythes ; c’est le cas des textes de Günter Kunert, avec la prédominance du discours apocalyptique qui se poursuit jusqu’à la fin des années quatre-vingt-dix.
Notre étude nous permet d’établir enfin une typologie des discours véhiculés par les mythes :
1/ le mythe comme vecteur d’un discours propagandiste ou panégyrique du système en place (Johannes R. Becher, Louis Fürnberg, Max Zimmering).
2/ le mythe comme vecteur d’un discours politique critique (Günter Kunert, Uwe Kolbe, Volker Braun, Karl Mickel).
3/ le mythe comme vecteur d’un discours existentiel. Il peut prendre la forme d’un questionnement sur le sens à donner à l’aventure humaine ou être relié à la dimension plus concrète de l’exil sous le régime nazi (Johannes R. Becher, Erich Arendt, Bertold Brecht, Günter Kunert).
4/ le mythe comme vecteur d’un discours philosophique et/ou historique, dans lequel la dimension du temps est essentielle (Erich Arendt, Günter Kunert, Uwe Kolbe).
5/ le mythe comme vecteur d’un discours sur la libération du corps dans le contexte de la RDA, où l’attitude moralisatrice des autorités fait de la sensualité et de la sexualité un tabou (Sarah Kirsch, Günter Kunert).
6/ le mythe comme vecteur d’un discours « écologique avant l’heure » sur la nature, menacée par les progrès de la science et de la technologie (Günter Kunert, Sarah Kirsch).
Les catégories ne constituent en aucun cas des cases dans lesquelles enfermer les auteurs désignés. Cette typologie a été conçue à partir de l’observation d’un grand nombre de poèmes et se veut un reflet des réflexions et des préoccupations portées par la poésie est-allemande via le recours aux mythes antiques et bibliques. Dans la partie suivante, nous commençons le cycle des études d’auteurs avec l’œuvre de Günter Kunert, pour qui la réception du matériau mythologique se révèle déterminante.