À partir du tableau qui recense les transpositions formelles et thématiques auxquelles est soumise la matière mythologique, nous pouvons dégager les modalités fondamentales du processus par lequel Kunert se réapproprie les mythes.
Sur les vingt-deux recueils poétiques publiés par Günter Kunert entre 1950 et 1989, nous avons retenu neuf œuvres qui présentent effectivement des motifs mythologiques303. Les recueils non retenus sont soit dépourvus de motifs mythologiques, comme c’est le cas pour les premiers recueils Wegschilder und Mauerinschriften (1950), Unter diesem Himmel 1955) et Das kreuzbrave Liederbuch (1961), soit constituent des anthologies reprenant des textes déjà publiés, comme Erinnerungen an einen Planeten (1963) et Die befleckte Empfängnis (1989). Si les statistiques que nous avons établies à partir du tableau proposé en annexe peuvent sembler quelque peu barbares à tout amateur de poésie, elles permettent néanmoins d’isoler les traits caractéristiques du « travail » que Kunert effectue sur le mythe.
Pour plus de commodité, nous ferons référence aux recueils principaux à l’aide des abréviations suivantes :
Der ungebetene Gast uG
Verkündigung des Wetters VdW
Warnung vor Spiegeln WvS
Offener Ausgang OA
Im weiteren Fortgang IwF
Unterwegs nach Utopia UnU
Abtötungsverfahren Av
Stilleben S
Berlin beizeiten Bb
Sur 110 textes retenus, nous avons recensé 84 textes avec des coprésences de mythes et 26 textes dérivés de mythes, ce qui nous donne un rapport d’environ 80% pour les coprésences et 20% pour les dérivations. Les textes dérivés ne constituent donc qu’une petite part des textes à motifs mythologiques, Kunert préférant mêler des éléments non mythologiques à des éléments mythologiques au sein du même texte que de centrer tout un poème sur un seul personnage ou un seul épisode, sans doute parce que la structure narrative forte des mythes limite sa liberté créatrice. Le recueil Warnung vor Spiegeln fait figure d’exception avec dix textes dérivés pour dix textes à coprésences mythologiques, ce qui s’explique par le fait que les personnages mythologiques choisis – Prométhée, Nausicaa, Ulysse, Orphée et Noé – entourés d’une aura positive, peuvent encore à l’époque de la rédaction de ces textes constituer des figures d’identification pour le je poétique, la distanciation critique restant minimale à ce stade. Ce ne sera plus le cas pour les recueils suivants, la dévalorisation des personnages dominant à partir de Unterwegs nach Utopia.
Pourcentage des motifs mythologiques par recueil :
-Der ungebetene Gast (1965) : 5 textes sur 69 = 7%
-Verkündigung des Wetters (1966) : 6 textes sur 55 = 11%
-Warnung vor Spiegeln (1970) : 20 textes sur 71 = 28%
-Offener Ausgang (1972) : 7 textes sur 84 = 8,3%304
-Im weiteren Fortgang (1974) : 10 textes sur 84 = 12%
-Unterwegs nach Utopia (1977) : 14 textes sur 75 = 18,5%
-Abtötungsverfahren (1980) : 11 textes sur 85 = 13%
-Stilleben (1983) : 17 textes sur 93 = 18,3%
-Berlin beizeiten (1987) : 19 textes sur 99 = 19,2%
Ces chiffres mettent en avant la progression du recours aux mythes à partir de 1965 (même 1962, le recueil Der ungebetene Gast étant terminé à cette date) jusqu’en 1970, où la matière mythologique foisonne véritablement dans Warnung vor Spiegeln. Ils confirment la déclaration de Kunert selon laquelle il n’a découvert les mythes et leur potentiel pour sa poésie que tardivement, alors qu’il était déjà installé en tant qu’auteur. Ce qui frappe, c’est à quel point les chiffres reflètent parfaitement les différentes phases de la poétique kunertienne mises en évidence par Elke Kasper, ce qui nous permet de souligner une fois de plus que la réception de la matière mythologique, si elle ne touche qu’un nombre réduit de textes sur l’ensemble des recueils, n’en constitue pas moins un des piliers fondamentaux de la poésie de Kunert305.Rappelons brièvement quelles sont les quatre phases qu’elle distingue. La première, de 1950 à 1961, se caractérise par une écriture didactique et politique, engagée dans le processus de la construction de la république socialiste. La seconde, de 1962 à 1966, marque un « tournant anthropologique » qui s’accompagne d’une remise en cause de la technologie et des sciences naturelles qui écartent la question du sens. Une troisième phase, entre 1966 et 1980, signe la naissance du « regard morphologique », pré-rationnel, qui s’intéresse à l’homme et aux objets, aux bâtiments dans une perspective métaphysique et sonne le glas du didactisme et du dialogisme des premiers textes. Elke Kasper reprend en fait l’expression du regard « morphologique » à Kunert306. Le recueil Abtötungsverfahren (1980) quant à lui marque un nouveau revirement thématique et stylistique avec le retour à la rime et le développement de thèmes sombres comme la mort, la pétrification, la destruction, signalant ainsi l’entrée de l’œuvre kunertienne dans sa phase apocalyptique. Cette dernière phase, qui englobe l’ensemble des recueils publiés dans les années quatre-vingt, dont Stilleben et Berlin beizeiten, évoque de manière obsessionnelle les thèmes de la résignation, de la mort et de la fin des temps. La démystification de la raison, présentée comme un héritage funeste de l’Aufklärung, va de pair avec l’illusion qu’a l’homme de maîtriser son destin et le constat amer de son vide existentiel.
Ainsi, dans les deux premières phases de son œuvre marquées par une écriture politique, didactique et dialogique, les thèmes mythologiques sont quasiment absents. À partir de 1966, les recueils Verkündigung des Wetters et surtout Warnung vor Spiegeln, puis Unterwegs nach Utopia marquent l’avènement et l’acmé du recours aux mythes en lien avec la naissance du « regard morphologique », pré-rationnel et archaïque, qui tente de déchiffrer les symboles et les images présents dans la nature et qui dénonce la violence du processus civilisateur dans l’Histoire. La légère baisse du nombre de motifs mythologiques dans le recueil Abtötungsverfahren (1980) peut s’expliquer par la grave crise existentielle que traverse le poète à cette époque, alors qu’il a quitté la RDA pour s’installer dans le nord de l’Allemagne de l’Ouest. Cette diminution semble alors être le signe d’une perte de repères, le poète tentant d’exorciser ses angoisses par le texte et de se défaire d’un passé plus que pesant. Il est significatif en ce sens qu’il s’agisse du seul recueil, à l’exception de Offener Ausgang, où la matière biblique, reliée aux thématiques de la fin du monde et de la Chute, prend le pas sur la matière mythologique grecque. Enfin, les deux derniers recueils signent sans conteste un retour aux mythes, parallèlement à l’installation d’une poésie apocalyptique annonçant le terrible destin d’une humanité condamnée au chaos. Il n’est pas étonnant dès lors de constater que les hypotextes bibliques principaux auxquels se réfère Kunert sont ceux de la Genèse(avec les épisodes de la Chute hors d’Eden, de Sodome et du déluge), de la prophétie apocalyptique de Daniel à la cour de Balthazar et de l’Apocalypse de Jean, tandis que les mythes antiques font la part belle aux monstres (gorgone, sphinx, Charybde et Scylla, ménades, Erinyes, basilic, minotaure…) et aux personnages se retrouvant aux prises avec l’absurdité du monde (Cassandre, Icare, Dédale et Sisyphe). Regardons à présent quelle est la part des motifs bibliques et antiques dans chaque recueil.
Nombre de textes à motifs antiques et bibliques par recueil 307 :
| Bible | Antiquité | Syncrétisme | Total | |
| Der ungebetene Gast (1965) | 2 | 3 | 0 | 5 |
| Verkündigung des Wetters (1966) | 3 | 6 | 3 | 6 |
| Warnung vor Spiegeln (1970) | 5 | 16 | 2 | 20 |
| Offener Ausgang (1972) | 5 | 4 | 2 | 7 |
| Im weiteren Fortgang (1974) | 4 | 8 | 2 | 10 |
| Unterwegs nach Utopia (1977) | 7 | 8 | 2 | 14 |
| Abtötungsverfahren (1980) | 7 | 5 | 1 | 10 |
| Stilleben (1983) | 8 | 10 | 2 | 17 |
| Berlin beizeiten (1987) | 6 | 14 | 2 | 19 |
Le récapitulatif ci-dessus nous enjoint à constater dans un premier temps la préférence manifeste de Günter Kunert pour les motifs issus de la mythologie antique par rapport aux motifs bibliques. Si le rapport entre les deux traditions évolue de recueil en recueil, il n’en reste pas moins que la mythologie antique grecque reste généralement majoritaire, sauf dans le cas des recueils Offener Ausgang et surtout Abtötungsverfahren, comme nous venons de le remarquer plus haut. En résumé, la tradition grecque domine largement jusqu’à la fin des années soixante-dix, puis les deux traditions sont convoquées de manière équivalente jusqu’au recueil Stilleben, avec un net retour de la prégnance des motifs grecs dans le dernier recueil, Berlin beizeiten. Cette évolution correspond tout simplement à l’important bouleversement que constitue le passage à une poésie dite apocalyptique. Si le sujet même de la fin des temps n’est pas encore présent dans le recueil Unterwegs nach Utopia, celui-ci annonce cependant déjà Abtötungsverfahren par l’omniprésence des thèmes du désespoir et de la perte. Comment expliquer alors le retour en force des motifs grecs dans Berlin beizeiten, recueil qui appartient pourtant à la phase dite apocalyptique de la poétologie kunertienne ? En fait, cette dernière œuvre s’inscrit d’une part dans la continuité des recueils précédents à travers la reprise de thèmes mortifères, mais s’en détache d’autre part en adoptant une tonalité avant tout mélancolique, moins violente et moins péremptoire dans ses assertions apocalyptiques. Ainsi, il apparaît que les thèmes grecs plus que les thèmes bibliques sont les gardiens d’un fragile espoir, dans la mesure où ils font souvent naître chez le lecteur un sourire, même triste. Il suffit de se représenter cette faune haute en couleur de dryades, silènes, sphinx, de monstres en tout genre qui peuple les rues de Berlin pour se rendre compte du fait que la mythologie grecque joue chez Kunert le rôle d’une « béquille métaphysique308 » permettant d’adoucir la cruauté de l’existence.
Günter Kunert utilise ce concept de « béquilles métaphysiques » dans sa réflexion sur les conséquences du mouvement des Lumières sur notre civilisation occidentale actuelle. Il ne s’agit pas pour lui de mettre en doute la nécessité même du mouvement de l’Aufklärung, mais il craint que ses conséquences ne soient pires que le mal qu’il a cru éradiquer. Il aurait contribué entre autres à l’étiolement de la conscience morale avec la disparition des divinités, ces instances qui imposaient des règles de conduite favorisant la vie en communauté. Le poète n’a pas dans l’idée de prôner une société réglementée par des structures religieuses, mais il a la conviction que l’homme a besoin de « béquilles métaphysiques » comme la religion et les mythes pour avancer dans l’existence. En effet, l’homme n’est pas le résultat d’une évolution téléologique de la nature mais le produit du simple hasard. L’idée de sa propre insignifiance existentielle lui étant insupportable, il éprouve la nécessité de se construire des systèmes métaphysiques afin de revêtir son existence d’une transcendance même illusoire. Par son rejet total de l’irrationnel, l’Aufklärung a non seulement privé l’homme des béquilles de l’imagination mais aussi donné naissance à l’homme moderne, qui se caractérise par un individualisme forcené et par une soumission totale à la science et à la technologie. Si, dans ses essais, Kunert met sur le même plan la mythologie grecque et biblique comme soutiens existentiels, au niveau des textes poétiques, les motifs grecs sont, à quelques rares exceptions près, plus souvent porteurs d’humour et de légèreté, du moins à partir du recueil Unterwegs nach Utopia.
Une analyse plus fine de la nature des motifs montre une légère préférence pour les motifs de l’Ancien Testament par rapport au Nouveau Testament, les deux textes se rejoignant cependant dans le choix de sujets sombres, comme le Déluge, l’Apocalypse, la crucifixion et la négation de la parousie. En revanche, en ce qui concerne les mythes antiques, Kunert privilégie largement la tradition grecque à la romaine, remontant ainsi aux sources de la mythologie. La part des textes syncrétiques étant faible, on remarque par ailleurs que les deux univers mythologiques, biblique et antique, se trouvent généralement bien séparés, ce qui dénote un attachement à une cohérence contextuelle, narrative et thématique. Cette distinction renforce la thèse d’une différence non dans le traitement formel mais au niveau du sens accordé à ces deux traditions par le poète, comme nous venons de le suggérer à propos de l’espoir généré par les motifs grecs.
L’augmentation et la réduction forment des catégories qui ont peu de sens dans le cas des textes à coprésences, dans la mesure où il est évident qu’un mythe va devoir le plus souvent être condensé en un à deux mythèmes étant donné la brièveté qui caractérise le genre poétique. C’est pour cette raison que nous n’avons signalé dans le tableau que les occurrences nous semblant apporter un éclairage important au texte, par exemple l’ajout de l’épisode inventé de l’acte charnel entre Nausicaa et Ulysse ou la réduction quasi systématique du mythe d’Icare aux mythèmes du vol et de la chute. De la même manière, le fait qu’il y ait peu de transmodalisations ne constitue pas une surprise en soi, puisqu’il ne peut concerner que les textes dérivés de mythes, qui ont un rapport plus approfondi aux hypotextes. Il est d’ailleurs souvent impossible de définir un hypotexte dans le cas des coprésences mythologiques, les mythèmes et références à des personnages renvoyant souvent à l’ensemble des hypotextes existants, car, comme on le sait, le mythe se nourrit de ses variantes et fonctionne sur la base d’un intertexte dilué.
Le tableau nous apprend par ailleurs l’importance de la pratique de la transformation pragmatique dans la poétologie kunertienne. Sur cent neuf textes au total, soixante-six entrent dans ce cadre relatif à la transformation du cours de l’action. Notre poète ne se contente donc pas d’intégrer des motifs mythologiques dans le corps du texte pour illustrer telle ou telle idée, il travaille véritablement la matière mythologique, la déconstruit pour la recombiner, inverse des mythèmes, transforme les éléments traditionnels fondamentaux, se les réappropriant pleinement. Il s’agit pour lui d’adapter cette matière millénaire afin qu’elle rende compte de son époque, de son environnement direct, du monde tel qu’il le perçoit. Dans le même sens, on remarque le nombre important de transdiégétisations (cinquante-huit textes sur cent dix) transposant les mythes soit à l’époque de l’industrialisation, soit dans le monde contemporain à l’auteur. Les poèmes censés se passer à l’époque antique, comme « Nausikaa I », font figure d’exception et comportent la plupart du temps des élargissements métaphysiques, philosophiques qui les déplacent dans un entre-deux temporel indéterminé, à valeur d’absolu. Ce qui intéresse Kunert, ce n’est pas le voyage dans le monde de la mythologie, mais soit d’actualiser la matière mythologique, et par là même de la désacraliser, afin de montrer par un subtil jeu de miroirs la déchéance de notre civilisation, comme dans le cycle « Orpheus », soit de retrouver dans le monde présent les traces de l’époque antique dans la perspective de souligner la continuité de l’Histoire violente ou absurde de l’humanité, comme c’est le cas de la plus grande partie des textes du dernier recueil Berlin beizeiten.
Dans la suite de notre travail, nous souhaitons présenter les différentes modalités selon lesquelles les motifs mythologiques s’intègrent dans le texte poétique. Nous distinguons d’ores et déjà trois catégories générales, qui sont les textes sans lexèmes mythologiques mais à dimension mythologique, les textes avec coprésence de motifs mythologiques et les textes construits suivant le principe de dérivation à partir d’un texte mythologique. Par ailleurs, nous souhaitons insister par avance sur le fait que nous ne proposons dans la partie concernant l’analyse formelle que des explications de texte partielles, centrées sur le phénomène décrit, la quantité des points abordés ne nous permettant pas de procéder autrement.
Le recueil Tagwerke (1961) n’est représenté que par le texte « Während der Mittagspause », qui figure dans le tableau car il introduit le motif essentiel du vol icarien dans la poésie de Kunert. Il tient de ce fait une place à part et ne peut être pris en compte pour les observations statistiques.
Les chiffres de Offener Ausgang, publié à l’Est en 1972,sont moins significatifs car le recueil reprend beaucoup de textes publiés à l’Ouest dans Warnung vor Spiegeln (1970). Même remarque pour Im weiteren Fortgang qui se recoupe partiellement avec Offener Ausgang.
Elke Kasper, Zwischen Utopie und Apokalypse: Das lyrische Werk Günter Kunerts von 1950 bis 1987, Tübingen, Niemeyer-Verlag, 1995.
Günter Kunert, Die letzten Indianer Europas: Kommentare zum Traum, der Leben heißt, München, Wien, Carl Hanser Verlag, 1991, p. 10-13.
Dans la colonne « Total » figure le nombre de textes par recueil présentant des motifs mythologiques. Certains textes, qui mêlent des motifs d’origine biblique et antique, sont comptabilisés dans les colonnes « Bible » et « Antiquité » et figurent également dans la colonne intitulée « syncrétisme », ce qui explique que l’addition des deux premières colonnes puisse donner un résultat supérieur au nombre total de textes recensés.
Günter Kunert, « Auf der Suche nach dem verlorenen Halt », in : Die letzten Indianer Europas, op. cit., p. 52.