Plusieurs textes à tonalité mythique sont centrés sur le thème de la métamorphose, très fréquent dans les genres populaires de tradition orale que sont le conte, le mythe, la légende, la fable. Chez Kunert, cette métamorphose prend soit la forme d’une animalisation de l’homme (« Wie ich ein Fisch wurde », uG), soit d’une « naturalisation » (« Landschaft », VdW, texte dans lequel le corps humain devient paysage), ou encore d’une pétrification (« Bekenntnis », UnU et « Selbstfindung », Av).
Prenons l’exemple du texte« Wie ich ein Fisch wurde » qui, sans citer un seul mythème, contient des liens intertextuels forts avec les Métamorphoses d’Ovide et surtout avec l’épisode du Déluge dans la Genèse, rapporté aux chapitres 6 à 8. Ce long poème en huit quatrains à rimes croisées raconte la transformation du je poétique en poisson, seul moyen pour lui de survivre à la métamorphose de son environnement, englouti par les flots :
‘1On remarque avec intérêt la distanciation ironique, non dépourvue d’humour, que crée les compléments circonstanciels de temps dans le premier vers. La surenchère dans la précision temporelle nous permet de déceler tout d’abord une remise en question critique du statut de vérité absolue qu’on peut accorder aux textes bibliques. Dans la sur-précision des éléments temporels, on peut lire en effet une caricature du procédé biblique de l’énumération généalogique, très présent justement dans le livre de la Genèse, qui consiste à établir des listes de familles et de leur descendance sans que ces noms renvoient à aucune réalité historique. Ces listes ont selon nous un intérêt avant tout littéraire, dans la mesure où il s’agit de donner à l’humanité des racines « qui font vraies », afin de lui octroyer une préhistoire, mythique mais présentée comme réelle, pour infirmer toute théorie non téléologique de la création du monde. Autrement dit, Dieu a suivi un dessein et une logique en créant l’humanité, et les généalogies de la Bible en sont la preuve. Kunert pour sa part s’inscrit en faux contre la théorie créationniste et le premier vers dévoile le texte parabolique comme un texte de fiction à « effet de réel », car on n’aura pas manqué d’observer la proximité, consciente ou non, de ce début de poème avec la phrase « La marquise sortit à cinq heures », que Paul Valéry citait comme topique d’un mauvais début de roman, qui cache sous l’effet de réel un arbitraire dénué de sens. C’est donc l’effet de réel recherché par le texte biblique que Kunert détourne habilement dans ce texte afin d’en souligner l’inanité, prenant par la même occasion ses distances avec un héritage culturel dit canonique. La relation intertextuelle avec le texte de la Genèse se montre dans toute sa modernité, en ce qu’elle apparaît à la fois comme une reconnaissance de l’héritage culturel, toujours incontournable dans le processus de création littéraire, et comme une affirmation de la nécessité d’une distanciation critique envers cet héritage dans une société occidentale sécularisée. Malgré l’absence de mythèmes, le phénomène d’intertextualité nous permet de mesurer l’importance que Günter Kunert accorde à une réflexion sur le matériau mythologique et sa validité dans le processus de création artistique moderne.
Günter Kunert, « Wie ich ein Fisch wurde », in : Der ungebetene Gast, Berlin, Weimar, Aufbau-Verlag, 1965, p. 12.