3.1.3.2. Les textes à dimension utopique et messianique

Nous ne souhaitons pas faire ici la liste exhaustive des textes pouvant entrer dans cette catégorie, il s’agit de proposer des exemples emblématiques pour montrer que les textes sans mythèmes mais à dimension utopique et messianique constituent un trait important de la poésie kunertienne. Les poèmes « Während der Mittagspause » (T), « Bedarf » (UnU), « Augenblick » (UnU), « Hoffnungsvoller Augenblick » (Av) peuvent être rapprochés dans ce cadre. Il nous a semblé légitime de mettre en parallèle les dimensions utopique et messianique dans la mesure où elles véhiculent toutes deux l’idée d’un état idéal à atteindre, certes par des biais très différents.

Le texte « Während der Mittagspause », publié en 1961 dans le recueil Tagwerke, s’avère essentiel pour notre réflexion car il s’agit, d’une part, du premier poème à dimension mythologique de l’œuvre kunertienne et qu’il constitue, d’autre part, la première apparition du personnage d’Icare, sans que ce dernier soit directement nommé. Nous verrons plus tard qu’Icare n’est pas qu’un simple sujet pour Kunert, qui l’élève au rang de paradigme poétologique et idéologique. Ainsi, nous pouvons dire que dans ce texte, nous assistons à la genèse de la figure icarienne et à l’intégration du matériau mythologique dans la poétologie kunertienne.

‘1 Mir träumte, ich flöge über die Erde.

Ausgebreitet die Arme, segelte ich langsam
dahin. Und größer – schien mir – war ich
als eine Wolke. Ich war kein Habicht und
5 keine Taube; ich war ein Mensch, und der
konnt fliegen. Unter mir waren die grünen
Felder, die Wälder grün und Städte auch in
ihren Farben. Die Leute liefen aus den Häusern
die Köpfe im Genick, Gesicht zu mir, winkten
10 und riefen: Endlich ist er gekommen!

Mit einem Lächeln um die trocknen Lippen
erwachte ich in einer Ecke des Kesselhauses,
und lächelnd immer noch erhob ich mich und
ging zu der Turbine,
15 lächelnd. 310

Si, malgré l’image du vol, le lien avec le mythe d’Icare n’est pas évident au premier regard, il nous semble plus que plausible dès lors qu’on aborde ce texte dans une perspective intratextuelle et intertextuelle. En effet, « Während der Mittagspause » s’avère très proche du poème « Ikarus 64 » paru dans le recueil Verkündigung des Wetters 311, avec lequel il entretient des similarités d’ordre lexical et thématique. Tous deux traitent du mythème du vol utopique, le premier sous l’angle du rêve, le second sous la forme d’une exhortation à voler malgré la difficulté de cette entreprise. Les strophes trois et quatre312 sont construites sur le même modèle que la dernière strophe du texte « Während der Mittagspause ». À la thématisation de la chute, c’est-à-dire, pour le premier poème, le moment du réveil, marqué par un blanc typographique, et pour le second, par le caractère impossible de l’entreprise et par le jeu sur la polysémie du verbe « hinfliegen », succède l’évocation de l’espoir que l’homme se doit de garder envers et contre tout. La proximité lexicale entre les deux poèmes se lit notamment dans l’usage de l’expression « die Arme ausbreiten ». D’autres indices, de nature intertextuelle cette fois, nous permettent de relier de manière certaine le poème cité plus haut au mythe d’Icare. La dimension messianique donnée au héros volant du poème « Während der Mittagspause » (v. 10) rappelle en effet fortement le livre VIII des Métamorphoses d’Ovide, dans lequel est narré le mythe d’Icare et de son père Dédale, à tel point que nous pouvons le considérer comme un hypotexte du poème kunertien :

‘Un pêcheur occupé à tendre des pièges aux poissons au bout de son roseau tremblant, un berger appuyé sur son bâton, un laboureur sur le manche de sa charrue les ont aperçus et sont restés saisis ; à la vue de ces hommes capables de traverser les airs, ils les ont pris pour des dieux.313
Notes
310.

Günter Kunert, « Während der Mittagspause », in : Tagwerke: Gedichte, Lieder, Balladen, Halle, Mitteldeutscher Verlag, 1961. Republié dans Unruhiger Schlaf, München, Wien, Carl Hanser Verlag, 1979, p. 35.

311.

Günter Kunert, « Ikarus 64 », in : Verkündigung des Wetters: Gedichte, München, Carl Hanser Verlag, 1966, p. 49.

312.

Id. « 3. Dennoch breite die Arme aus und nimm / Einen Anlauf für das Unmögliche. / Nimm einen langen Anlauf damit du / Hinfliegst / Zu deinem Himmel / Daran alle Sterne verlöschen. / 4. Denn Tag wird. Ein Horizont zeigt sich immer. / Nimm einen Anlauf. »

313.

Ovide, Les Métamorphoses, tome 2, trad. Georges Lafaye, Paris, Les Belles Lettres, 1995, p. 68. Livre VIII, vers 217 sqq.