3.1.3.3. Les textes à dimension apocalyptique

Comme nous l’avons indiqué, les recueils des années soixante-dix et surtout quatre-vingt font la part belle au discours apocalyptique. Cette remarque est par ailleurs valable pour de nombreux poètes est-allemands de l’époque, mais chez Kunert le thème de la catastrophe ultime devient quasiment une obsession. Les textes sans lexèmes mythologiques qui abordent ce sujet foisonnent. Citons « Ich bringe eine Botschaft » (uG), « Früher Morgen » (UnU), « Kennzeichen » (Av), « Aussichtspunkt » (S), « Auflösung » (S), « Der alte Herr » (S). Nous avons choisi de nous attarder quelque peu sur le poème « Auflösung », qui apparaît dans le recueil Stilleben publié en 1983, car il nous semble emblématique des réflexions auxquelles se livre Günter Kunert au sujet de la fin des temps. Le titre même du recueil est des plus évocateurs, puisqu’il fait référence au genre pictural de la nature morte. Les poèmes rassemblés dans Stilleben sont à saisir comme autant de tableaux qui dépeignent un monde figé, soumis à l’action de la mort. Le temps s’est comme arrêté avant la destruction ultime. En fait, pour Günter Kunert, l’immobilisme du temps est déjà une première manifestation de cet anéantissement. La stagnation du temps renvoie métaphoriquement à l’immobilisme des sociétés humaines, qui, en revivant toujours les mêmes événements, se montrent incapables de progrès.

‘Auflösung

1
1 Dieser Schatten
seitdem er über uns fiel
eine Art Vorhang
der sich langsam senkt
5 während das Publikum aufsteht
und die Akteure längst
das Schlußwort gesprochen haben

2
So verbreitet sich täglich
eine Ahnung
10 die morgens in den Briefkästen liegt
die unbekannte Tote
bleich und druckfrisch
ein in Wörter verwandelter Wald
ein Wunder
15 das keiner umkehren kann

3
Wir sollten fliehen
von hier nach da oder dort:
Soviele Punkte auf der Landkarte
aber zu winzig
20 um sich darin zu verbergen
und dabei hatte ich einstmals
die ganze Erde im Griff
und nun: Nichts in der Hand 314

Dans ce poème, le traitement du sujet de la fin des temps porte les traces d’un nihilisme nietzschéen dans le rejet de la consolation qu’apporte la croyance en un au-delà. Aussi le titre « Auflösung » signifiant la dissolution fait-il ressortir l’absence d’« Erlösung », délivrance que les Chrétiens attendent de la mort, puis du retour du Christ sur Terre. Il met en évidence également le caractère processuel d’une apocalypse qui a déjà commencé. La première strophe recourt au lieu commun de la poésie baroque du theatrum mundi, qui voit dans les êtres humains des pantins jouant un rôle sur la vaste scène du monde, dirigés en coulisses par le Créateur, figure double de Dieu et de l’auteur. Kunert réactualise ce topos dans la mesure où il ne le rapproche pas d’un questionnement sur les rapports entre liberté humaine et prédétermination de l’existence, puisqu’il n’y a pas selon lui de grand démiurge décidant du sort des hommes, mais du problème de la passivité du public humain qui a perdu toute velléité de construire l’Histoire, d’en être acteur. Dans la deuxième strophe, l’avènement de la fin des temps est évoqué sous la forme d’une prémonition diffuse apportée par les journaux du matin. Cette image, qui revient régulièrement sous la plume de Kunert, comme dans le poème « Alltagsgeschehen315 » du même recueil, fait de la presse le lieu de cristallisation du dévoiement de l’humanité. D’une part, les informations anxiogènes diffusées quotidiennement fonctionnent comme autant de signaux d’alerte indiquant que le monde court à sa perte, d’autre part la destruction forestière nécessaire à la fabrication du papier, au vu de l’inutilité des informations apportées, soulève le problème de la surexploitation des richesses naturelles de la Terre. L’allitération en [] aux vers 13 et 14 (« ein in Wörter verwandelter Wald / ein Wunder » laisse percer toute l’ironie d’un « miracle » technique qui exige rien de moins que la destruction de l’environnement, et par là celle de l’espèce humaine, pour donner à l’homme le privilège d’être mis face à ses erreurs dans le texte de presse, procédé d’autant plus vain qu’il n’est pas en mesure de saisir l’implication apocalyptique de ce qu’il lit. Enfin, la dernière strophe aggrave encore l’expression d’un pessimisme historique en confirmant la vision nihiliste annoncée par le titre. Le monde est dévoilé comme une utopie négative, c’est-à-dire comme un non-lieu où l’homme ne peut plus désormais trouver refuge, ne serait-ce que par l’imagination. La vision d’un homme maître de son destin et du monde, qui trouve ses racines dans le mouvement des Lumières et sa confirmation dans l’ère industrielle avec les bouleversements économiques et sociaux qui signalent cette époque, cède la place à un sentiment d’impuissance aux accents postmodernes. En cela, Kunert se détache fortement de la philosophie nietzschéenne qui résout le problème de la menace d’aporie du nihilisme par la proclamation de « la volonté de puissance » s’incarnant dans le surhomme. L’être humain kunertien se révèle dans sa faiblesse et son aveuglement.

Il faut noter que le thème de l’apocalypse est devenu un lieu commun de la littérature contemporaine et que nous le retrouverons dans les œuvres de Sarah Kirsch et d’Uwe Kolbe. Néanmoins, Kunert se distingue de ses confrères par l’important étaiement théorique qu’il donne à ses réflexions au travers de nombreux essais. Il écrit ainsi en 1985 dans une conférence intitulée « Die verbaute Zukunft » :

‘La fin des temps est depuis longtemps annoncée, mais je pense que cette situation nous permet de jeter un regard plus sincère et plus impitoyable sur nous-mêmes et de voir en nous des créatures perdues, qui n’ont pas tant dévié du droit chemin qu’emprunté depuis toujours la mauvaise voie, fatale.316

Et c’est à cet examen sans pitié que se livre le poète dans son œuvre. Les causes de l’apocalypse à venir sont multiples : catastrophes écologiques, surpeuplement, course à l’armement. Il n’est donc pas victime selon lui d’une peur hystérique et irrationnelle qui le pousserait à endosser le rôle de Cassandre317. Au contraire, sa certitude est fondée sur la connaissance de faits objectifs, sur l’observation de son environnement. S’il utilise souvent le ton de la prophétie dans ses poèmes, c’est avec lucidité et ironie, comme nous aurons l’occasion de le voir plus tard.

Notes
314.

Günter Kunert, « Auflösung », in : Stilleben, München, Deutscher Taschenbuch Verlag, 1992, p. 60. Texte paru une première fois dans Stilleben, München, Wien, Carl Hanser Verlag, 1983.

315.

Id., p. 48.

316.

Günter KUNERT, « Die verbaute Zukunft », in : Die letzten Indianer Europas, op. cit., p. 113.

317.

C’est à partir du recueil Unterwegs nach Utopia (1977) que Cassandre devient une figure de projection majeure pour le je poétique, qui prend dès lors une stature de prophète.