3.1.4.1. les textes à une seule occurrence mythologique

- dans le titre : c’est le cas de textes comme « Ikarus 64 » (T), « Antwort an Pilatus » (WvS), « Orpheus V » (WvS). Ces poèmes peuvent être lus et compris indépendamment de leur intertextualité mythologique. Comme on lit en général le titre en premier, celui-ci oriente d’emblée la lecture et peut alors entraîner une déception chez le lecteur de ne pas trouver dans le texte d’allusion précise au mythe qu’il évoque. Mais il possède une fonction essentielle en apportant une information supplémentaire non déductible du poème lui-même. Pour reprendre la nomenclature proposée par Tiphaine Samoyault, nous ne sommes plus dans le cadre de « l’intégration » de l’hypotexte dans le poème mais du « collage » car l’hypotexte mythologique est posé à côté du poème, au-dessus pour être plus précis, puisqu’il apparaît dans le titre318. Ce procédé valorise la rupture, l’hétérogénéité, relayée au niveau du sens dans les textes cités par le choc entre le monde mythologique (mythe d’Icare, de Pilate, d’Orphée) d’une part et le monde contemporain évoqué dans le corps du poème d’autre part (monde de l’après-guerre à partir de 1945, pour « Orpheus V » par exemple). Évidemment, la relation intertextuelle prend une signification différente suivant les textes, qu’il faut donc étudier au cas par cas. Dans le cas de « Antwort an Pilatus », l’hypotexte devient prétexte au dialogue, le poème kunertien poursuit la réflexion engagée dans la Bible dans une perspective plus de continuité que de rupture, l’hétérogénéité des contextes est adoucie par la recherche d’une communication avec l’hypotexte, d’où l’emploi du terme « réponse » dans le titre. En ce qui concerne « Orpheus V » en revanche, la relation entre le texte et ses hypotextes mythiques possibles est minimale, le mythe n’est plus présent que par le titre et l’intratextualité avec les cinq autres poèmes du cycle « Orpheus ». Cette fois, il paraît clair que Kunert recherche l’effet d’hétérogénéité afin de suggérer la disparition de l’univers mythologique dans une société anonyme et glacée, qui ne garde trace de l’humain que dans ses dossiers. Dans ce texte, le poète regrette profondément un idéal perdu, une époque disparue où l'homme, bercé par le chant et la poésie, pouvait s'épanouir dans un monde harmonieux319. Le cas du poème « Ikarus 64 » est encore différent. L’intertexte déjà très dilué, constitué des multiples variantes du mythe d’Icare, se trouve démultiplié par la mention du nombre 64, qui renvoie très certainement à l’année pendant laquelle le texte a vu le jour. L’autoproclamation en tant qu’hypertexte sert à suggérer ici le principe de réduplication infinie du mythe, qui fait de la matière mythologique un réseau en étoiles en constante construction, un système d’échos entrant perpétuellement en résonance. Du coup, le poème peut se lire comme l’élément d’une chaîne ou plutôt d’un réseau dynamique, dans lequel ce n’est pas le texte individuel qui compte (d’où la mention du 64, qui certes contextualise le texte mais aussi le banalise en tant que énième texte sur le sujet), mais l’ensemble formé par les variantes. Cette interprétation viendrait renforcer l’idée véhiculée par le texte selon laquelle l’important n’est pas de se focaliser sur la difficulté de voler, mais de renouveler sans cesse l’expérience, dans l’espoir à chaque fois de se rapprocher un peu plus du but utopique visé :

‘Denn Tag wird.
Ein Horizont zeigt sich immer.
Nimm einen Anlauf. 320

- dans le corps du texte : Les textes à mythème unique sont marqués pour la plupart par une relation très ténue avec l’univers de la mythologie. Le mythe est évoqué le plus souvent sous la forme d’un nom propre issu de la mythologie grecque, comme « Herakles » (« Große Taten werden vollbracht » (uG)), « Hephaistos » (« Spiegelblick » (IwF)), « Kassandra » (« Keine Neuigkeit aus Troja » (UnU)), « Prometheus » (« Durchblick II » (Av)) ou encore « Apoll » (« Fortgesetzt Rilke » (Bb)). Il peut également transparaître au détour d’un adjectif : « zeusgleich und zeusgesichtig » dans « Explorer » (uG), « laokoonisch » dans « Wiener Hinterlassenschaft » (WvS) et « ikarisches Ende » dans « Gravitationelle Verbannung » (iwF). Il est à nouveau difficile de définir des traits communs à partir d’un corpus aussi varié mais l’impression d’ensemble reste une recherche d’intégration plus que d’hétérogénéité : Kunert met en valeur les points de rencontre entre le monde contemporain et le monde du mythe, il cherche dans le monde qui l’entoure les éléments pouvant entrer en correspondance avec un monde mythologique disparu, comme s’il voyait le monde à travers le prisme de la mythologie, comme s’il déchiffrait son environnement à l’aide d’un système symbolique millénaire.

Notes
318.

Tiphaine Samoyault nomme ce cas de figure, dans lequel l’intertexte est collé au-dessus du texte, « épigraphe ». Ce type de collage suggère selon elle la figure généalogique, le texte se posant sous la protection tutélaire d’un auteur ou d’une autre œuvre, soit à des fins de valorisation du texte modèle, soit dans le but de détourner l’hypotexte dans l’optique de la parodie. Op. cit. p. 46-47.

319.

On trouvera une étude approfondie du cycle dans l’article de l’auteur « Les transgressions d’Orphée : le cycle ‘Orphée’ de Günter Kunert », in : Transgressions, revue Textures, Université Lyon 2, 2005, p. 165-192.

320.

Günter Kunert, « Ikarus 64 », op. cit., vers 27 à 29 correspondant à la quatrième et dernière strophe du poème.