3.1.5.2. La réécriture comme invention

En plus de l’inversion de mythèmes déjà existants, Günter Kunert procède fréquemment à l’invention de mythèmes, par exemple en ajoutant des épisodes au mythe traditionnel, comme c’est le cas dans les poèmes « Nausikaa I » et « Nausikaa II », ou en créant de toutes pièces un personnage mythologique, comme dans l’épigramme « Als unnötigen Luxus ». L’invention se présente généralement sous la forme de l’extension d’un mythème préexistant qui se trouve réinterprété. Dans « Nausikaa I » du recueil Warnung vor Spiegeln, le poète se livre à une extension narrative de l’épisode de la rencontre entre la princesse phéacienne Nausicaa et Ulysse, tel qu’il est rapporté par Homère, en introduisant le motif d’un acte sexuel entre les deux protagonistes :

‘1 Fand mich. Schickte fort
die Freundinnen.
Unter Sonnengeißeln, unter dem Gebüsch
am Strande,
5 unter Stöhnen, Stammeln wirrer Worte,
löste sich die ganze Insel
der Phaiaken
auf in Lust, in Leiblichkeit,
bis am Ende nach dem Ende
10 nur ihr Körperabdruck blieb im Sand
zurück: größte Kostbarkeit,
die ich je zurückgelassen, und ihr wißt:
selten nur ließ was zurück
Odysseus,
15 außer seinem Samen, voller Zweifel
an irgendeine Wiederkehr
irgendeines Augenblickes. 349

D’après la nomenclature de Genette, le texte homérique subit diverses transformations : condensation, amplification narrative, vocalisation, focalisation et transformation pragmatique. La condensation, un phénomène de réduction, renvoie au fait que l’épisode de la rencontre, qui s’étend sur l’ensemble du chant VI, est dépeint en quelques vers par Kunert. Le texte homérique, au rythme lent et non dépourvu de redondances, se trouve comme élagué pour que n’en soit retenu que l’essentiel, d’où la présence d’un style elliptique, quasi télégraphique, dans les deux premiers vers. Le lecteur a l’impression que le poète cherche à atteindre le noyau du mythe, le squelette de sa structure narrative. À partir du vers 3 commence l’amplification narrative et descriptive proprement dite, que Genette fait entrer dans la catégorie de l’augmentation. Kunert invente cette fois des motifs absents du texte homérique : l’amour physique entre Nausicaa et Ulysse, même s’il est présenté de manière elliptique, suggéré par la trace laissée par le corps de la princesse dans le sable. Cette invention entre aussi dans le cadre de ce que Genette appelle « transformation pragmatique », ou modification du cours de l’action du mythe original. La vocalisation et la focalisation concernent le point de vue adopté par le narrateur - je poétique : chez Homère, le récit est écrit à la troisième personne du singulier avec une focalisation zéro, excepté un long passage à partir du chant 9, dans lequel Ulysse décrit ses aventures aux Phéaciens à la première personne350. Le poème quant à lui adopte le point de vue du héros, Ulysse, en focalisation interne, ce qui n’est pas étonnant puisqu’il s’agit de poésie. Ce qui est intéressant dans cette transformation, c’est que Kunert met en scène deux Ulysse, le premier étant le héros du mythe (vers 1 et 2) et le second, une sorte d’Ulysse extradiégétique, qui contemplerait son aventure après coup, en s’adressant aux générations futures, d’où la mention du nom propre au vers 14 et le passage à la troisième personne (« seinem Samen »), signe d’une projection hors de soi. La perspective prise est donc celle de la réception du mythe, et le dédoublement du je poétique permet l’avènement de ce que Kunert appelle « la conscience du poème ». Cette conscience délaisse le champ de la narration du mythe pour procéder à une généralisation réflexive à partir de l’expérience subjective du caractère éphémère du bonheur. Le texte se clôt en effet sur un leitmotiv kunertien, l’idée que le bonheur n’existe que condensé dans un moment très bref, ne peut être atteint que quelques secondes. De façon paradoxale, Ulysse, ce personnage intemporel, devient le symbole du temps qui s’écoule inlassablement et de la perte. Seul survit le mythe, le texte, semblable à cette trace dans le sable déposée par le corps de Nausicaa. La semence que laisse Ulysse, élément qui renvoie bien sûr au plaisir sexuel mais aussi à la vie, est à interpréter comme une métaphore du mythe et de la littérature en général. On voit ici que Kunert les considère comme une jouissance et une souffrance : plaisir extatique de la lecture et de l’écriture, nostalgie due au caractère éphémère du bonheur procuré, car l’état de grâce ne perdure pas. N’oublions pas de signaler à quel point la sensualité et l’érotisme suggérés par ce texte sont contraires à l’esthétique socialiste ; on peut en ce sens le considérer comme un poème militant qui exhorte l’individu à ne pas éprouver de honte face au désir, à l’épanouissement du corps, dans une société où la sexualité est constamment diabolisée dans le discours officiel.

Si l’introduction du motif de l’acte sexuel constitue un ajout important au texte homérique, « Nausicaa I » reste dans l’ensemble fidèle à l’esprit de son modèle. Ainsi, contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’aspect du héros doutant de la légitimité de ses actes apparaît déjà chez Homère. Quant à Nausicaa, sa présence n’est que suggérée dans le texte, comme nous le montre l’absence du pronom « elle » au premier vers. À l’instar de son modèle grec, la Nausicaa de Kunert ne fait que traverser le texte telle une ombre. Chez Homère, son rôle est réduit à celui d’intermédiaire auprès de son père Alcinoos, elle disparaît quasiment de la narration à partir du chant IX. Chez Kunert, Nausicaa est élevée au rang d’abstraction, elle devient la représentation du bonheur, si bref qu’on ne peut le saisir que dans les traces qu’il laisse dans notre mémoire. Alors que dans « Orphée III » Kunert s’éloignait considérablement des hypotextes de Virgile et d’Ovide, notamment dans sa description toute personnelle des enfers, l’étude de « Nausikaa I » nous dévoile un rapport intertextuel tout à fait différent avec l’Odyssée d’Homère. Tout en exploitant une des ouvertures narratives potentielles laissées par le texte homérique351, le texte kunertien dérivé atteste un respect patent envers le texte premier. En ce sens, il ne saurait s’agir d’un détournement parodique de l’Odyssée, mais d’une transposition, c’est-à-dire d’une transformation sérieuse, pour reprendre le lexique de Genette.

Notes
349.

Id., « Nausikaa I », in : Warnung vor Spiegeln, op. cit., p. 29.

350.

Id., p. 665 sqq.

351.

La part d’invention de Kunert s’avère minime, il ne fait finalement que réaliser une virtualité qu’Homère laisse en suspens dans son Odyssée, dans la mesure où Athéna annonce à Nausicaa qu’elle ne restera plus longtemps vierge : « Vite ! partons laver dès que l’aube poindra, car je m’offre à te suivre pour finir au plus vite ! Tu n’auras plus longtemps, je crois, à rester fille : les plus nobles d’ici, parmi nos Phéaciens dont ta race est parente, se disputent ta main… Sans attendre l’aurore, presse ton noble père de te faire apprêter la voiture et les mules pour emporter les voiles, les draps moirés et ceintures. » (Chant VI, v. 33 sqq.) Homère, Odyssée, op. cit., p. 633.