Comme Günter Kunert l’indique lui-même, c’est par le biais de l’ouvrage Sagen des klassischen Altertums de Gustav Schwab, très prisé des enfants des pays de langue germanique, qu’il découvre le monde de la mythologie antique, sans pour autant que cette lecture devienne un moment fondateur de son existence359. Ce n’est qu’à la fin des années cinquante, alors qu’il a une trentaine d’années, que se produit une prise de conscience des possibilités esthétiques infinies que renferme la matière mythologique :
‘Ce n’est que bien plus tard, alors que je m’étais « établi » depuis longtemps comme écrivain, que les conditions de vie en RDA me firent penser, mais pas à moi seulement, à ces vieilles histoires, qui se révélèrent par hasard très porteuses au niveau des analogies. Je découvris leur caractère parabolique, qui s’accordait parfaitement avec celui de la poésie.360 ’Il faut attendre encore quelques années avant que cet engouement pour les mythes, que Kunert date d’un séjour sur l’île de Hiddensee à la fin des années cinquante, ne se reflète effectivement dans les recueils Verkündigung des Wetters (1966) et surtout Warnung vor Spiegeln (1970). Ce décalage s’explique sans doute par le fait que la poésie kunertienne connaît à cette époque une phase de transition désignée par Elke Kasper comme « tournant anthropologique », marquée par l’abandon d’une écriture idéologique et pourtant encore tributaire d’un ton didactique, dialogique, qui s’accommode assez mal du monde irrationnel de la mythologie. Ce n’est qu’à partir de 1966 que Günter Kunert trouve dans le mythe un mode d’expression traduisant parfaitement le « regard morphologique » qu’il pose sur le monde. Dans le même sens, ce n’est que dans les années quatre-vingt-dix que le poète, pourtant prodigue en essais poétologiques, livre ses réflexions sur son rapport au mythe (Die letzten Indianer Europas, 1991 et Der Sturz vom Sockel, 1992), comme si le recours aux mythes avait d’abord été instinctif, qu’il s’était imposé à Kunert comme une évidence.
Kunert trouve donc dans les mythes un réservoir inépuisable d’analogies avec les conditions d’existence en RDA, et plus généralement, avec le monde de son époque. Il souligne le caractère semblable du genre poétique et de la narration mythologique, deux modes d’expression qui, selon lui, utilisent le langage des images et fonctionnent comme des catalyseurs d’expériences et de connaissances humaines, de ce que vit l’homme comme de ce qu’il subit. Le moment de la découverte du monde mythologique et de ses potentialités en terme d’appropriation esthétique, évoqué dans la citation, correspond chez lui à une prise de conscience, au niveau politique, de la part de mensonge et de manipulation idéologique dans les discours des dirigeants politiques, qui n’ont du socialisme qu’une approche utilitariste et monolithique.
Sur l’île de Hiddensee, le poète dévore dans la solitude la plus totale dictionnaires, ouvrages généralistes et plus spécialisés sur le sujet : Wörterbuch der Antike, Griechische Kulturgeschichte de Jakob Burckhardt, Kriege des Altertums, Aischylos und Athen de George Thomson, Die Wahrheit des Mythos de Karl Hübner, Das philosophische Staunen de Jeanne Hersch, sans oublier l’important Götterlehre oder Mythologische Dichtung der Alten de Karl Philip Moritz, que Kunert a lu « plusieurs fois »361. À ces lectures s’ajoute la découverte des œuvres Des Hommes illustres et La Vie des douze César de Suétone, des récits de Plutarque et d’Hérodote, ainsi que l’Odyssée d’Homère. Dans son article sur le traitement du motif de la ville de Berlin dans les écrits de Kunert, Wolfgang Maaz cite également l’encyclopédie Der Kleine Pauly et le Historischer Schul-Atlas de F. W. Putzger362. Mais c’est le livre Zeit Constantins des Großen de Jacob Burckhardt qui dévoile à Kunert les similitudes existant entre son environnement immédiat et la période antique :
‘[…] et je découvre dans Zeitalter [sic] Konstantins des Großen mon État totalitaire, ce monstre issu d’une troisième Rome nommée Moscou.363C’est par cette analogie originelle que se met en place dans l’œuvre de Kunert un jeu de miroir saisissant qui souligne constamment les correspondances entre deux mondes que séparent plusieurs siècles. Kunert ne maîtrise ni le latin ni le grec, pourtant il va s’approprier cet univers lointain, ses rituels et ses légendes, ses mécanismes de pensée et ses rouages socio-historiques pour le façonner à son image. L’intertextualité joue par ailleurs un rôle fondamental dans la formation de sa conception de l’Antiquité, dans la mesure où les auteurs côtoyés depuis l’enfance, dont Kleist, Heine, Kafka, Tucholsky, Werfel, Baudelaire, Bloch, Benjamin et Theodor Lessing, se rejoignent comme les pièces d’un puzzle pour constituer un formidable réseau littéraire dans lequel œuvres et auteurs entrent en résonance. Il va de soi que cette toile serrée de références hétéroclites permettait au jeune Kunert sous le IIIe Reich d’échapper pour un temps à la pauvreté culturelle d’un monde extérieur qui interdisait au Mischling l’accès à un enseignement digne de ce nom – sans parler de la terreur à laquelle il était sans cesse confronté. Et l’intertextualité va garder sous le régime de RDA cette fonction salvatrice en permettant au poète de vivre à travers ses poèmes le rêve de la liberté de pensée.
Günter Kunert, « Von der Antike eingeholt », in : Mythen in nachmythischer Zeit: Die Antike in der deutschsprachigen Literatur der Gegenwart, Bernd Seidensticker und Martin Vöhler (éd.), Berlin, New York, Walter de Gruyter, 2002, p. 227.
Id. « Erst sehr viel später, da ich mich längst als Schriftsteller ‘etabliert’ hatte, brachten mich, aber nicht allein mich, die DDR-Verhältnisse auf die besagten alten Geschichten, welche sich unversehens als analogieträchtig erwiesen. Ich entdeckte den Gleichnischarakter, welcher zu dem der Lyrik wie naturgegeben passte. »
Ibid. p. 227-228. Voir aussi Wolfgang Maaz, « Berlin – Kunerts Antike », in : Mythen in nachmythischer Zeit, op. cit., p. 231.
Ibid.
Günter Kunert, ibid. p. 227.
Günter Kunert, Erwachsenenspiele: Erinnerungen, 1997, p. 187-188.Cité par Wolfgang Maaz, op. cit. p. 231-232, note 12. « Und ich schlängele mich selber in die Gegenwart, ihre Fundamente kennenlernend, indem ich Jakob Burckhardts Zeitalter [sic] Konstantins des Großen als Wegweiser benutze. Die Strecke von Bysanz bis Moskau, fatal gewordenes Wort, ist kurz. » L’ouvrage de Burckhardt s’intitule en fait Die Zeit Constantins des Großen.