Comme nous l’avons suggéré plus haut, le recours aux mythes s’impose à Kunert comme une évidence instinctive, dans le sens où ce n’est que bien plus tard, dans ses essais Die letzten Indianer Europas (1991) et Der Sturz vom Sockel (1992) que cet essayiste prolixe ressent le besoin de conceptualiser et d’expliciter son rapport à la mythologie. La découverte du langage mythologique s’apparente en fait à une révélation personnelle, comme si le poète avait trouvé dans le mythe le mode d’expression traduisant au plus près les circonvolutions de son débat intérieur. C’est pourquoi il n’est pas étonnant que Kunert se livre dans ses essais à teneur autobiographique à la mythisation de sa propre existence. Les exemples figurant ce procédé sont innombrables : il qualifie sa judéité de « cheval de Troie365 » ; l’enfant pyromane, « Héphaïstos près des fourneaux », provoque l’indignation de la famille rassemblée telle un « chœur antique à l’arrière-plan » ; jeune adolescent, il entretient une amourette avec une « silencieuse sylphide », une « Vénus Kallipyge mineure », que vient troubler la mère de la jeune fille qualifiée d’« Érinye » ; plus tard, il tombe sous le charme « d’Evelyn Künnecke, l’ensorceleuse, la belle Circé »366. Si le mythe constitue pour le poète, comme nous l’avons dit plus haut, le langage qui lui est le plus naturel pour exprimer les profondeurs de sa personnalité, il a également la fonction de dévoiler les éléments contingents de sa biographie dans leur dimension universelle, de leur conférer une valeur d’exemplarité qui permet au lecteur de se retrouver lui-même dans la mise en scène de l’individu Kunert, l’écriture et la lecture étant selon ce dernier une perpétuelle quête de soi à travers les liens de communauté tissés entre le lecteur et l’auteur ou le je poétique :
‘Écrire : parce que le processus de transformation, au cours duquel je deviens texte, est un processus de régénération dialectique : je gagne et je perds à la fois. […] On part vers une terre inconnue, que l’on est soi-même ; à la découverte de la généralité impersonnelle qui veille au plus profond de son individualité.367 ’On remarque également l’importance du principe d’intertextualité à l’œuvre dans une telle démarche, puisque le recours à la mythologie permet à Kunert d’établir une relation de communication privilégiée, teintée d’empathie, avec les auteurs et artistes des siècles passés pour lesquels il ressent fascination et respect et qu’il semble ramener à la vie par le dialogue368. C’est le cas de Heine, frère d’armes avec lequel il partage un lourd héritage :
‘parce qu’en plus de la sympathique muse Erato munie de son présent, la muse Clio s’est également penchée au-dessus de nos berceaux respectifs et que, profitant d’un moment d’inattention générale, elle nous a prestement refilé un autre présent, plus funeste : notre héritage juif.369 ’Le mythe apparaît donc comme l’élément fondamental du principe d’intertextualité à l’œuvre chez Kunert, un principe qui s’exprime dans sa dualité : en effet, le mythe sert d’interface, d’une part entre le narrateur et le lecteur, c’est-à-dire entre le texte et le monde370, d’autre part entre l’auteur et les œuvres du passé. C’est ainsi que le mythe établit des équivalences entre le monde et le texte ; équivalence médiatisée lorsqu’il s’agit de faire communiquer perception du réel et texte, équivalence directe dans le cas de la relation entre le texte kunertien et les textes qui le précèdent371. En d’autres termes, c’est prioritairement à travers le mythe que s’élaborent la référentialité (lien entre littérature et réel) et la « référencialité »372 (lien entre littérature et réel par le biais de l’intertextualité) dans les textes poétiques kunertiens et qu’est niée en outre la linéarité de l’Histoire au profit d’une conception du texte comme réseau.
Dans la partie suivante, nous nous attacherons à caractériser le langage du mythe tel que le conçoit et l’utilise Günter Kunert.
La traduction s’efforce de respecter l’allusion à la mythologie grecque présente dans la métaphore kunertienne du « Danaergeschenk ».
Références données par Wolfgang Maaz, op. cit., p. 235, qu’il tire de l’essai autobiographique Erwachsenenspiele: Erinnerungen, p. 30-31, 38-39 et 55.
Günter Kunert, « Warum schreiben? », in : Die Schreie der Fledermäuse: Geschichten, Gedichte, Aufsätze, München, Wien, Hanser Verlag, 1979, p. 315: « Schreiben: weil der Umwandlungsprozeß, bei dem ich Text werde, ein dialektischer Regenerationsprozeß ist: ich verliere und gewinne zugleich. […] Man zieht in die Fremde, die man selber ist; zur Entdeckung des unpersönlich Allgemeinen, das man höchstpersönlich innehat. »
Nous pensons notamment au poème « Dialog beim Spazierengehen » du recueil Unterwegs nach Utopia, op. cit., p. 65 : « Montaigne sprach mit Heinrich / von Kleist Kleist mit Proust / und Proust erwiderte unbestimmt / etwas / In unseren Stimmen / der Ton der Toten verklang immerzu:// Das Heben und Senken der Füße / galt den Peripathetikern / als Grundlage des Denkens // ». L’utilisation uniforme du prétérit sert à abolir les distances entre les époques, à établir une temporalité transtextuelle unidimensionnelle, totalisante, dans laquelle les auteurs des siècles passés peuvent se croiser sans qu’il y ait de décalage.
Günter Kunert, « Heine und ich: Rede zur Verleihung des Heine-Preises der Landeshaupstadt Düsseldorf 1985 », in : Die letzten Indianer Europas: Kommentare zum Traum, der Leben heißt, München, Wien, Hanser Verlag, 1991, p. 56. « Eben weil an unseren jeweiligen Wiegen außer der freundlichen Muse Erato mit ihrem Geschenk auch Clio erschien und in einem unbeobachteten Moment die Gelegenheit wahrnahm, uns rasch ein anderes, ein Danaergeschenk zuzuschieben: unser jüdisches Erbteil. »
Nous ne pensons pas à la relation d’intertextualité entre le texte et le monde vu en tant que discours, ensemble de textes, tel que la définissait le structuralisme des années soixante, défendu notamment par Riffaterre, Barthes et Julia Kristeva. Cette position, rejetée par la critique poststructuraliste, nous paraît en effet insoutenable, car le texte littéraire est pris dans un réseau constitué à la fois par d’autres textes, mais aussi par le réel. Comme l’exprime Sophie Rabau dans son étude sur l’Intertextualité, Paris, Flammarion,2002, p. 32 : « L’intertextualité est un flux entre le réel et le livre plus qu’une fuite du réel dans le livre. »
Sophie Rabau, op. cit., p. 31. Selon elle, le monde et le texte ne constituent pas deux entités séparées, il existe des équivalences entre les deux. L’équivalence est dite directe lorsque l’on considère que le monde est fait de livres : dans ce cas, la lecture fonctionne comme un mode d’appréhension du réel, le monde est perçu comme un livre à déchiffrer. Elle est médiatisée dans le cas d’une perception du réel filtrée par les livres et, à l’inverse, lorsque l’appréhension d’un univers littéraire est influencée par l’expérience du réel. Notre perception de l’Orient à travers les 1001 Nuits constitue par exemple une équivalence médiatisée.
Terme proposé par Thiphaine Samoyault pour exprimer « la référence de la littérature au réel, mais médiée par la référence proprement intertextuelle ». Thiphaine Samoyault, l’Intertextualité : Mémoire de la litérature, Paris, Nathan, 2001, p. 83 et 84.