On se pose souvent la question de l’engagement politique de Kunert, et les réponses de nature contradictoire apportées par les chercheurs ou par le poète lui-même suggèrent le caractère apparemment paradoxal de sa démarche poétique.
Pour sa part, il souligne à de nombreuses reprises l’incapacité du texte poétique à influencer la sphère des actions concrètes. Comme il l’indique dans un essai de 1970 sur la conscience du texte poétique, la question de la possibilité d’une poésie après Auschwitz n’a selon lui aucun sens car :
‘la prémisse [d’une telle question ; C. F.] est que les poèmes constituent une sorte de pré-manifestation de l’action, des transformateurs d’énergie, celle-ci étant censée déboucher sur l’acte que le poème a en vue ; la pratique devient ainsi directement la pierre de touche pour quelque chose qui ne peut ni provoquer cette pratique ni l’empêcher. [...] La littérature n’entraîne pas l’action, elle soutient l’étincelle explosive.414 ’Il est donc clair qu’il ne considère pas son œuvre poétique comme un acte politique, affirmant ainsi ses distances avec une esthétique de type expressionniste ou encore socialiste qui se veut avant tout engagement, action. Selon lui, le poétique est au mieux concomitant de l’action politique concrète, qu’il désigne par « praxis ». Du point de vue de Julia Kristeva, le texte poétique est en mesure de créer l’étincelle révolutionnaire ; selon Kunert, il ne fait que l’accompagner. Comment peut-on expliquer alors qu’un critique tel que Wolfgang Maaz, qui connaît personnellement Günter Kunert, puisse affirmer : « étant donné cette vie [ponctuée par les grandes étapes du national-socialisme et du socialisme est-allemand (C. F.)], il est probable que chaque ligne que publie Kunert est politique415 » ?
Sur ce point, nous partageons l’avis de Marie-Hélène Quéval, qui défend l’idée d’une poésie engagée mais non idéologique. Nous pensons qu’il faut comprendre la poésie kunertienne comme politique dans le sens large d’une poétique traitant de la confrontation de l’être humain avec son environnement social, ses liens avec la communauté dans laquelle il vit. Cette communauté peut être traitée dans le texte en tant qu’État, en tant qu’ensemble de classes sociales, en tant que regroupement d’individus en quête de réponses existentielles, etc. Nous pensons qu’il peut être utile pour définir sa poésie de réfléchir à la différence entre résistance et révolution. La première se définit comme le combat dans l’ombre d’une minorité contre une majorité considérée comme oppressante et illégitime tandis que la seconde suppose plutôt une majorité agissant au grand jour dans le but de renverser un gouvernement, des institutions considérés comme l’expression d’une minorité. La résistance s’arrête à la lutte, la révolution s’enclenche pour bouleverser l’ordre et en créer un nouveau. Au vu de cette distinction, il nous semble que chaque poème de Kunert peut être lu comme un acte de résistance, cette dernière notion étant variée à l’infini : résistance face à la barbarie de la guerre, face à l’oppression politique, face à l’oppression morale, face à la dégradation de l’environnement, face à la censure, face à l’omniprésence de la violence dans l’Histoire humaine, face à l’oubli qui ensevelit le passé sous une couche de poussière et qui favorise le refoulement des pensées dérangeantes…
Cette résistance doit se comprendre plus comme une attitude intellectuelle que comme un positionnement politique au sens strict du terme. Notre propos n’est en aucun cas d’accoler à Kunert l’étiquette d’écrivain rebelle ou résistant. Ce n’est pas le degré de son engagement politique qui nous intéresse, ni même de savoir s’il a publiquement œuvré pour ou contre le régime est-allemand, et encore moins de l’encenser s’il a pris le parti de l’opposition. Nous nous garderons de formuler un jugement moral sur un sujet aussi complexe que l’engagement d’un écrivain sous un régime autoritaire. Ce que nous souhaitons, c’est définir dans quelle mesure sa poésie peut être qualifiée d’anti-thétique alors que le langage mythologique qu’il manie comporte des caractéristiques thétiques, en ce qu’il s’agit d’un ensemble de narrations avec une structure millénaire, qui témoignent donc de structures de pensée fortes et établies. C’est dans cette optique que nous avons établi une typologie des formes textuelles de résistance qui s’expriment dans son traitement du mythe.
Ce n’est pas pour autant que nous nions à la poésie kunertienne le pouvoir d’influencer son époque. Même si Kunert rejette l’idée d’une poésie à but pratique, il lui reconnaît bien le pouvoir d’aider l’individu à atteindre son plein épanouissement416, ce qui nous conforte dans l’idée que ses textes ne sauraient être réduits à de simples constats des défaillances de l’ordre établi et des actions concrètes dirigées contre lui. En influençant et en modelant la conscience du lecteur, ils créent les conditions permettant l’éveil d’une conscience critique et d’une attitude de résistance, dont, certes, les potentialités révolutionnaires ne se réaliseront que plusieurs décennies plus tard. En conclusion, l’objectif de Kunert n’est pas la révolution, mais la prise de conscience de la déformation du monde, de ce qu’il a d’insensé. Comme le suggère le poème « Sisyphos 1982 », il s’agit d’ouvrir les yeux au lecteur pour qu’on « laisse enfin redescendre le rocher là où est sa place417 » et non de tenter de tout détruire avec ce rocher dans le but de créer un ordre nouveau.
Günter Kunert, « Das Bewußtsein des Gedichts », in : Die Schreie der Fledermäuse : op. cit., p. 317-318. « Prämisse ist, Gedichte seien eine Art Vorform von Aktion, Umwandler von Energie, die in vom Gedicht anvisierte Handlung auszubrechen habe; Praxis wird so zum direkten Prüfstein für etwas, das diese Praxis weder auszulösen noch zu verhindern mag. [...] Literatur betätigt nicht, sondern bestätigt die Zündung. »
Wolfgang Maaz, « Berlin – Kunerts Antike », in : Mythen in nachmythischer Zeit, op. cit., p. 236. « Aufgrund dieser Vita dürfte jede Zeile, die Kunert publiziert, politisch sein. »
Günter Kunert, « Für wen schreiben Sie? », in : Die Schreie der Fledermäuse, op. cit., p. 331.
Günter Kunert, « Sisyphos 1982 », in : Stilleben, op. cit., p. 85. « Den Stein endlich zurückrollen lassen / wohin er gehört. »