Qu’on nous permette avant toute chose de souligner combien il est difficile de ne pas s’égarer dans l’écheveau complexe que forment les multiples rééditions des recueils de Kunert, entre les ouvrages publiés à l’Est et ceux publiés à l’Ouest qui ne se correspondent pas en tout point, les compilations successives rassemblant deux à trois recueils ou des extraits de l’ensemble des recueils… Étant donné le caractère extrêmement prolifique de la création kunertienne, avec près d’une quarantaine de recueils poétiques publiés à ce jour, sans compter les romans, pièces radiophoniques et autres recueils mêlant essais, poèmes et nouvelles, on comprend que la traversée de cette œuvre considérable puisse poser quelques problèmes d’orientation au chercheur.
Nous nous sommes attachée à réfléchir aux formes d’intégration des motifs mythologiques, puis aux implications poétologiques du recours aux mythes, dans la perspective d’une résistance aux différentes formes que peut prendre l’autorité thétique dans notre civilisation postindustrielle. Nous avons fait le choix de ne pas analyser individuellement chaque figure mythologique employée, dans la mesure où ce travail a fait l’objet d’une étude approfondie par Marie-Hélène Quéval dans son article « Sisyphe ou La réception de l’Antiquité dans l’œuvre de Günter Kunert », que nous avons eu l’occasion de citer à plusieurs reprises dans ce travail.
Au cours de nos recherches, nous nous sommes aperçue du fait que Günter Kunert procède à une intellectualisation du matériau mythologique, dans le sens où il l’intègre dans une démarche réflexive de type philosophique ayant un objectif cognitif. Cette intellectualisation se marque également au niveau formel dans le recours fréquent à l’analogie, qui se fonde sur un rapprochement de type logique entre un phénomène du réel et un élément mythologique, à la comparaison, à l’association d’idées, à l’illustration, autant de procédés qui concourent à faciliter au lecteur la compréhension des rapports établis entre les motifs mythologiques et le réel. La banalité fréquente des rapprochements effectués participe également de cette démarche qui évite volontairement l’hermétisme malgré la complexité de certaines formules, afin de préserver un contact jugé essentiel avec le lecteur. Cela nous porte à dire que, s’il est évident que le poème kunertien perd à partir du milieu des années soixante sa fonction didactique, jugée idéologique, et son ton démonstratif, que l’utilité même du genre poétique est remise en question, il n’en demeure pas moins une volonté d’intégrer le lecteur dans une démarche de réflexion sur le monde qui l’entoure. En ce sens, il nous semble que la poésie de Kunert lance sans cesse un défi intellectuel au lecteur et qu’elle est porteuse d’une gravité de ton qui le pousse à dépasser le stade du simple plaisir procuré par la lecture.
En outre, nous avons voulu montrer que Günter Kunert utilise l’ensemble de la gamme des pratiques transtextuelles telles que Gérard Genette les a définies et, comme le remarque Hélène Boursicaut444, qu’il va jusqu’à dépasser ces catégories, notamment par la citation directe de noms d’auteurs avec lesquels il converse par le biais du texte, mettant ainsi en abyme le principe même de l’intertextualité. La conception de la littérature qui se dégage de cet usage de la transtextualité est celle d’une littérature considérée dans sa globalité, s’enrichissant sans cesse de nouvelles œuvres et étendant son réseau à l’infini. Les notions d’espace et de réseau se substituent à la vision diachronique d’une Histoire littéraire se découpant en époques successives. On comprend l’intérêt qu’a suscité chez Kunert un élément tel que le mythe, capable de jouer à plusieurs niveaux de transtextualité : l’hypertextualité avec l’imitation de la parabole (« Wie ich ein Fisch wurde »), l’intratextualité avec les variations sur Icare, Sisyphe, enfin l’intertextualité avec la référence, souvent vague, aux multiples versions d’un mythe par simple mention d’un nom mythologique par exemple. Le mythe constitue dans cette perspective un terrain de jeu de choix pour proposer une réflexion sur le phénomène littéraire de la transtextualité. À travers le recours au mythe, Kunert nous livre ainsi sa vision de la littérature comme une bibliothèque se renouvelant sans cesse et dans laquelle toutes les œuvres se valent, toute idée de hiérarchie se trouve alors bannie pour laisser la place à un dialogue infini entre les œuvres. S’il est vrai que Kunert affiche à l’occasion des préférences pour tel ou tel auteur, son œuvre n’en délivre pas moins un message d’ouverture qui entre en contradiction avec le concept d’héritage culturel choisi prévalant en RDA. C’est ainsi que son plaidoyer en faveur de la musique populaire445, du kitsch446, ses références par transtextualité au cinéma447 ainsi qu’à des sous-genres romanesques considérés souvent comme mineurs, à l’instar du roman de science-fiction448 prennent tout leur sens, celui de la résistance à une pensée unique en art.
Parallèlement, l’étude de la dimension intertextuelle du matériau mythologique nous a permis de souligner un mouvement inverse à cette ouverture, marqué par l’introduction d’une discontinuité dans le texte poétique. L’accentuation de l’hétérogénéité, qui culmine dans le poème « Totenbeschwörung » avec l’emploi de barres obliques balafrant le texte, se présente comme une constante de l’œuvre poétique de Kunert. Elle se manifeste dès le recueil Verkündigung des Wetters de 1966 par le biais de la technique du patchwork. Celle-ci consiste en général à refléter par des moyens textuels la fragmentation du monde réel actuel qui n’est pas perceptible dans son unité par l’homme de la civilisation postindustrielle. En ayant rejeté la pensée mythologique, c’est-à-dire prélogique, et en vouant un culte à la pensée rationaliste et instrumentale telle que la définit Herbert Marcuse, l’être humain se condamne à une vision limitée (d’où l’aspect fragmentaire de la connaissance acquise) d’un monde qui lui apparaît dans sa froide indifférence. D’autres techniques comme l’exhibition de la référence biblique dans le poème « Schofar », qui va jusqu’à indiquer le numéro du verset du livre de Josué sur lequel prend appui le texte, ou l’emploi de la citation-absorption modifiée, qui transforme une citation célèbre, s’inscrivent dans cette démarche de collage répandue dans l’esthétique postmoderne.
Par ailleurs, nous avons montré que sa conception de la poésie se construit dans un premier temps par la confrontation avec le système thétique de la RDA dans sa dimension politique mais aussi sociale et esthétique. Par le biais du mythe, son écriture fait clairement son entrée dans l’ère de la modernité poétique, aussi bien sur le fond, avec l’introduction des théories freudiennes, de la philosophie marcusienne, du rejet partiel de la philosophie nietzschéenne, que dans la forme avec le recours à des techniques poétiques s’opposant au concept de la linéarité et à la canonisation de certains pans de l’Histoire littéraire, typiques de l’esthétique socialiste. En même temps, la désacralisation du matériau mythologique ouvre la voie à des poètes comme Mickel, et plus tard Kolbe. Après son départ de RDA, sa conception du je poétique-prophète peut effectivement être qualifiée de classique, par rapport à des poètes plus expérimentaux comme Hilbig ou Bert Papenfuß-Gorek, mais il n’est en aucun cas un poète antimoderniste ou régressif, comme le montre le traitement ironique des mythèmes et personnages mythologiques, l’ancrage de ceux-ci dans le monde réel ainsi que le rejet de l’utopie politique. Sa poésie des années quatre-vingt porte également les traces de l’esthétique postmoderne par le développement d’un discours apocalyptique et la systématisation de techniques de fragmentation textuelle.
Remarquons pour finir que, dans sa poésie de jeunesse, Kunert s’oppose plus au contenu du dogme du socialisme réellement existant qu’à ses formes. Son langage poétique, encore didactique et idéologique à l’époque, demeure en fait lui-même prisonnier du thétique. C’est en grande partie avec le travail sur le langage mythologique, à partir de la deuxième moitié des années soixante, que l’écriture kunertienne trouve sa voix propre en s’affranchissant des cadres de pensée du socialisme (didactisme, héroïsme, utopie historique etc.), autrement dit c’est le dévoiement du langage mythologique qui lui permet de se détacher des contraintes de l’ordre symbolique et de les mettre en péril. Rappelons que dans ses écrits de jeunesse, le poète n’utilise quasiment pas d’éléments mythologiques : c’est par le mythologique qu’il trouve le moyen de donner voix à une résistance intellectuelle. Enfin, nous avons posé la question du ressassement thématique auquel nous semble aboutir la réception des motifs mythologiques dans la poésie kunertienne des années quatre-vingt-dix, qui paraît être marquée de plus en plus par une certaine résignation empreinte d’amertume, que seule peut surmonter la certitude de la nécessité de l’écriture.
Hélène Boursicaut, « Jeux de miroir : quelques remarques sur l’intertextualité chez Günter Kunert », in : Lectures d’une œuvre : Günter Kunert, op. cit., p. 94.
Cf « Orpheus IV et VI » in : Warnung vor Spiegeln, op. cit., p. 34 et 36 ; « Ich möcht so gern Dave Dudley hör’n » et « …doch AFN ist weit » in : Verspätete Monologe, op. cit., p. 66 et 67.
Cf « Kitsch I » in : Verspätete Monologe, op. cit., p. 65.
Cf « Sequenz » in : Im weiteren Fortgang, op. cit., p. 79, référence à Chaplin.
Cf « Gravitationelle Verbannung » avec référence à l’auteur de 2001, l’Odyssée de l’espace Arthur C. Clark, in : Im weiteren Fortgang, op. cit., p. 57.