Quatrième partie : Sarah Kirsch

Dans un entretien accordé en 1985, huit ans après son passage en Allemagne de l’Ouest, et reproduit dans l’anthologie Hundert Gedichte réunissant des poèmes de ses quatre premiers recueils, Sarah Kirsch s’exprime sur le fait qu’on puisse la désigner comme « auteur de RDA en exil » :

‘Non, je ne suis pas du tout exilée, ce serait une imposture de dire cela. C’est la même langue. Je n’éprouve pas de grandes difficultés à devoir m’adapter à une nouvelle mentalité. Je me considère comme un écrivain allemand, voilà tout. Il est faux de croire que je vais me sentir écrivain de RDA toute ma vie. Je dois beaucoup à ce pays, un pays qui m’a marquée d’une certaine façon, mais qui m’a aussi poussée à partir. Tout cela ne me semble pas si tragique. Je ne suis pas attristée de ne plus vivre là-bas. Et je n’ai pas du tout l’impression de vivre à l’étranger.449

À l’instar de son collègue écrivain Günter Kunert et d’autres écrivains est-allemands, Sarah Kirsch minimise dans les premières années de son installation en RFA la signification de ce qu’elle appelle son « déménagement »450. Sans doute souhaite-elle éviter ainsi toute récupération politique de son départ de RDA et échapper à l’héroïsation médiatique qui guette le transfuge politique. Car Sarah Kirsch ne se comprend ni comme une dissidente politique, ni comme une martyre du système socialiste.

Pourtant, la question qui nous occupe ici, à savoir son rapport aux motifs mythologiques issus des traditions antique et biblique, semble livrer au contraire l’image d’une poétesse fortement marquée par son expérience en République Démocratique d’une part, et faisant montre par ailleurs d’un intérêt indéniable aussi bien pour l’Histoire que pour le monde qui l’entoure dans son actualité la plus immédiate. Quelques années auparavant, alors qu’elle vivait en RDA, elle affirmait encore : « Si je n’avais pas d’intérêt pour la politique, je ne pourrais pas écrire un seul vers451 », et l’étude de la fonction des mythes dans son œuvre poétique confirme que ce moteur de la création poétique chez elle ne disparaît pas avec le départ de « son petit pays plein de chaleur », comme elle le dit dans le poème « Fahrt II » du recueil Landaufenthalt. Encore faut-il s’entendre sur le sens de l’« intérêt politique » que Sarah Kirsch manifeste à travers sa poésie : la voix d’une conscience qui s’efforce de lutter contre toute forme abusive de contrainte et qui reflète, par sa confrontation incessante avec son environnement, l’esprit d’une époque déterminée.

Notes
449.

Hans Ester, Dick van Stekelenburg, « Gespräch mit Sarah Kirsch », in : Sarah Kirsch, Hundert Gedichte: Eine Auswahl aus den Büchern ‘Landaufenthalt’, ‘Zaubersprüche’, ‘Rückenwind’, ‘Drachensteigen’ und ein Gespräch über ihre Gedichte, Ebenhausen, Langewiesche-Brandt, 1985, p. 128. « Nein, ich bin überhaupt nicht im Exil, das wäre doch hochgestapelt. Es ist dieselbe Sprache. Ich habe keine großen Schwierigkeiten, mich in eine andere Mentalität einleben zu müssen. Ich empfinde mich als einen deutschsprachigen Schriftsteller, weiter nichts. Es ist nicht so, daß ich mich nun mein Leben lang als DDR-Dichter fühle. Ich habe dem Land eine Menge zu verdanken, das Land hat mich auch irgendwie geprägt, aber es hat mich auch fortgebracht. Ich sehe das alles nicht so tragisch. Ich bin nicht traurig, daß ich nicht mehr dort lebe. Und ich fühle mich überhaupt nicht im Ausland. »

450.

Andrea Jäger, Schriftsteller aus der DDR: Ausbürgerungen und Übersiedlungen von 1961 bis 1989. Studie, Frankfurt am Main, Lang, 1995, p. 104.

451.

« Hätte ich keine politischen Interesse, ich könnte keinen Vers schreiben », citation figurant sur le rabat de la couverture de son recueil Zaubersprüche publié en 1973 à l’Est par le Aufbau-Verlag.