4.1.2.3. Les textes dérivés

- le texte apocalyptique : Type « Erdreich »

Nous ne proposons qu’un commentaire assez court du texte « Erdreich » (II, 99), le thème apocalyptique ayant déjà été abordé au début de notre analyse formelle. Par ailleurs, les textes entrant dans cette catégorie sont : « Die Engel » (Z), « Das schöne Tal » (D), qui propose encore une vision positive du Déluge en ce qu’il permet la création d’un locus amoenus, véritable refuge amoureux pour un couple lors d’un voyage en voiture, « Noah Nemo » (E), « Anhaltender Niederschlag » (K) et « Die Flut » (S).

‘1 Nachrichten aus dem Leben der Raupen
Der Kukuck stottert und die gebackenen Beete
Zerreißen sich wenn ich Gießkannen schleppe
Die mir überantworteten Gewächse verlausten Gemüse
5 Hilflos betrachte, als ich vor Jahren
In meines Vaters Garten ging
Gab es die siebfachen Plagen
Höllisches Ungeziefer nicht und der Boden
Tat noch das Seine, der hier
10 Ist ein Aussteiger niederträchtig und faul
Ihn muß man bitten den Dung
Vorn und Hinten einblasen sonst bringt er
Nicht maln Pfifferling vor was müssen die Menschen
Das Erdreich beleidigt haben, mir erscheint
15 Siebenundzwanzig Rosenstöcke zu retten
Ein versprengter Engel den gelben Kanister
Über die stockfleckigen Flügel geschnallt
Der himmlische Daumen im Gummihandschuh
Senkt das Ventil und es riecht
20 Für Stunden nach bitteren Mandeln.’

« Erdreich » repose sur la mise en parallèle du je poétique, jardinier attentif à l’épanouissement de ses plantations, avec le Dieu de l’Ancien Testament, Créateur de la terre et de l’humanité. Ainsi le jardinier pose-t-il un regard attendri, paternel sur ses créations potagères. Le texte dépasse rapidement la thématique créationniste pour s’interroger sur l’avenir de l’humanité, réel sujet d’« Erdreich », sombre et préoccupant, qui se cache sous l’apparente légèreté du ton familier des bavardages et commérages (v. 1 et 13). Sur un ton empli de scepticisme, le jardinier, image également du poète créateur, avoue son inquiétude face à l’ampleur de la tâche à accomplir, celle de sauver le monde – rien de moins ! Le glissement d’un statut de Dieu créateur à celui de Christ sauveur de l’humanité se produit au vers 15 par le biais du motif des vingt-sept rosiers à protéger, nombre renvoyant aux vingt-sept livres que compte le Nouveau Testament. Comme nous le verrons dans la deuxième partie de ce travail, « Erdreich » peut se lire aussi comme un travail de mémoire sur le passé nazi de l’Allemagne, implicitement évoqué aux vers 5 à 8. Les « sept » fléaux de l’Apocalypse de Jean et les dix « plaies » envoyées par Dieu dans l’Exodepour punir Pharaon de ne pas libérer le peuple hébreu de son joug, hypotexte latent auquel fait allusion le terme de « vermine » (Exode8), ne sont pas associés par hasard à la figure du père du je poétique, qui possède des accents indéniablement autobiographiques. On sait que Sarah Kirsch entretenait une relation problématique, conflictuelle avec son père, qui défendait des idées antisémites, et qu’elle choisit le nom de Sarah Kirsch en signe de protestation contre son père et contre les horreurs dont fut victime le peuple juif sous le régime nazi472. Ainsi, le terme ambivalent de « vermine » rappelle-t-il l’image que propageaient les nazis du peuple juif. En outre, l’apparition retardée de l’adverbe de négation « nicht » (v. 8) peut évoquer la difficulté des Allemands à regarder leurs exactions en face, contrairement au je poétique, et à la poétesse, qui affrontent courageusement leur passé. Dans la métaphore finale du texte, complexe, un ange exterminateur au service de Dieu met à mort la Création. Mais il ne faut pas s’y tromper : dans ce texte en vérité profondément agnostique, la terre ne reflète que l’image de l’homme et c’est lui qui est désigné comme le seul responsable de la catastrophe ultime. Le motif du jerrican jaune, comme ces bidons d’eau potable distribués en cas de catastrophe naturelle, allié à l’idée d’empoisonnement laissent à penser que c’est au devant d’une Apocalypse de type écologique que se dirige l’humanité. Nous approfondirons cette interprétation par la suite.

- la vision religieuse ou profane : Type « Die Entrückung » (K)

Pour ce type, nous pensons à des poèmes comme « Die Erinnerung » (K) et « Der Winter » (K)pour la vision religieuse et « Luft und Wasser » (S) pour la vision profane, texte aux accents fantastiques dans lequel le je poétique découvre son double dans les eaux d’un marécage. Ces textes ne sont pas tous des dérivations, dans le sens où la vision peut tenir plus ou moins de place dans le poème, mais comme à chaque fois elle en est un élément fondamental, nous avons tranché en faveur des dérivations. Cette incertitude n’est pas gênante, car, au-delà du fait qu’elle souligne une certaine imperfection du système de classement, elle permet de dire que Sarah Kirsch recourt quelquefois à des formes hybrides d’intégration des motifs mythologiques, qui hésitent entre coprésence et dérivation. Il est évident pour nous que le système proposé par Gérard Genette sur lequel nous nous appuyons dans notre travail est perfectible, sans doute trop générique pour pouvoir prendre en compte l’ensemble des nuances proposées par les textes. Mais il nous permet d’effectuer une première sélection qui suffit à notre propos, dans le sens où nous ne nous consacrons pas uniquement à l’étude des formes, mais aussi au sens donné à l’emploi des mythes par les poètes de RDA.

Signalons qu’un texte de vision ne constitue pas en soi un texte à motif mythologique. Nous n’avons ainsi retenu que les textes ayant un rapport plus ou moins allusif à un mythe ou présentant un lexème mythologique. En ce qui concerne les visions religieuses, elles font toutes référence à Dieu, le texte « Luft und Wasser » quant à lui fait écho, selon nous, au mythe de Narcisse473. Mais revenons au texte « Die Entrückung » (II, 189) :

‘1 Die Sonne schleudert unbarmherzige Hitze
Dem Grabenden auf den gebeugten Rücken
Flüche hört er verschollner Gestalten
Den uralten Kuckuck und das Gewese
5 Der frommen einfältigen Lerchen er sieht
Im weißen brechenden Licht
Wolkenlos Gottes Thron, auf den Stufen
Die heiligen Ackerpferde stehn
Die nun allerorts fehlen.’

Les textes de vision sont fortement représentés dans le recueil Katzenleben, l’immersion du je poétique dans le monde rural semblant créer les conditions propices à la libération de l’imagination et de l’intuition. Les visions faisant intervenir une imagerie religieuse ne reposent pas toutefois sur des épisodes ou métaphores bibliques précis. « Die Entrückung » débute sur la mise en place des conditions qui vont permettre l’avènement de la vision. En effet, comme c’est le cas pour le texte « Die Erinnerung », c’est par la combinaison d’un travail manuel et d’une immersion dans la nature que naît la vision. Le caractère atemporel de l’action de creuser la terre, geste que l’humanité répète depuis des siècles, et du coucou « très ancien » (v. 4), qui a traversé les siècles, permet au personnage, peut-être un paysan, d’interrompre un moment le cours du temps. Comme dans « Galoschen », c’est paradoxalement par la sollicitation du sens de l’ouïe que s’amorce la vision (v. 3 à 5), procédé qui n’est pas sans rappeler la superposition de l’ouïe et de la vue à l’œuvre dans un passage de l’Exode (20 : 18), alors que Moïse rapporte au peuple les termes de l’alliance proposée par Dieu474. Enfin peut s’épanouir l’épiphanie dans toute sa splendeur. Le retour à la réalité au dernier vers, dépourvu de toute brutalité comme le suggèrent l’absence de ponctuation et la correspondance métrique des vers 7 et 9 utilisant l’anapeste, baigne le texte d’une atmosphère mélancolique. La vision révèle les carences, l’appauvrissement de l’époque actuelle en l’opposant à un âge d’or d’abondance, qui demeure indéterminé. En ce sens, les chevaux peuvent renvoyer aux nombreux chevaux de trait qui peuplaient autrefois les campagnes et simplifiaient le travail de labourage, que le paysan effectue seul au début du texte. Mais s’arrêter à cette interprétation reviendrait à se laisser aveugler par l’apparente simplicité du poème, à l’instar du paysan aveuglé par la lumière éblouissante de la vision. Sous la surface du texte se cache un autre sens, rappelant que seule la nature, par sa beauté et sa simplicité, peut prétendre à la sacralisation, comme le laisse entendre la métaphore des alouettes pieuses et simples (v. 5). Le caractère burlesque de la mention des jurons (v.3) qu’entend le paysan et qui le font basculer dans l’irrationnel ainsi que le titre du poème, « l’absence », dans le sens de « avoir une absence », introduisent un ton agnostique dévoilant la vision pour ce qu’elle est, une illusion. D’ailleurs, n’est-ce pas le soleil et sa chaleur impitoyable qui ont donné naissance à cette hallucination ?

- la concentration sur un personnage : Type « Salome » (Z)

Il n’existe que deux textes de ce type chez Sarah Kirsch, « Salome » du recueil Zaubersprüche et « Die Verdammung » dans Katzenleben centré sur le mythe de Prométhée. Nous renvoyons pour « Salome » au commentaire que nous avons proposé au début de cette partie et reviendrons plus loin sur la réinterprétation du mythe prométhéen.

Notes
472.

Birgit Lermen, Matthias Loewen, op. cit., p. 315.

473.

Nous avons tenté de montrer ailleurs les résonances du mythe de Narcisse dans l’œuvre de Sarah Kirsch dans un article intitulé : « Dans la profondeur du miroir : Le mythe de Narcisse dans l’œuvre poétique de Sarah Kirsch », in : Textures, Université Lumière Lyon 2, vol. 9, 2003, p. 251-269.

474.

La Bible : Édition intégrale, op. cit., p. 194 : « Tout le peuple percevait les voix, les flamboiements, la voix du cor et la montagne fumante ; le peuple vit, il frémit et se tint à distance. »