Comme c’était le cas pour Kunert, des éléments autobiographiques importants sont mis en relation avec des motifs d’ordre mythologique lors de la transformation de parcelles de la vie réelle en matériau littéraire. Ce processus concerne notamment les personnes de l’entourage familial immédiat de Sarah Kirsch. Quand on sait le peu d’allusions faites à leur propos dans les textes poétiques, on saisit toute la mesure du phénomène. Nous avions déjà évoqué le cas de la figure paternelle, apparaissant dans une constellation idéologique emplie de négativité lors de notre analyse du poème « Erdreich ». Le père y est évoqué en relation avec les sept fléaux de l’Apocalypse et les dix plaies d’Égypte décrites par le Pentateuque dans l’épisode de l’exode du peuple hébreu :
‘[…] als ich vor JahrenDerrière le renvoi à ces hypotextes apocalyptiques se profile la thématisation de la culpabilité personnelle et collective face aux exactions commises par les nazis envers le peuple juif, comme on peut le voir dans l’ambiguïté de la position du négateur « nicht » qui semble refléter toute l’hésitation d’un peuple tiraillé entre le refoulement ou l’acceptation de son crime. Rappelons l’engagement très clair de Sarah Kirsch en faveur de la reconnaissance de la faute du peuple allemand ; aussi, lorsque nous parlons de culpabilité personnelle, nous pensons au poids que devait représenter pour la poétesse à la fois sa nationalité et sa filiation, d’où son changement de prénom. Encore que son véritable nom, « Bernstein », laisse penser qu’elle devait avoir des origines juives, dont son père s’efforça d’effacer toute trace sous le Troisième Reich477. Elle troque donc le prénom d’Ingrid, à consonance scandinave, contre celui, emblématique, de Sarah.
Le traitement de la figure maternelle dans le même recueil forme un contrepoint avec la représentation du père. Le long poème en vers libre « Medaillon » met en scène la mère de la poétesse dans son quotidien, occupée à soigner ses plantes, ses animaux et ses proches du matin au soir. L’adoption d’un ton de bavardage anodin permet d’insuffler de la vie à l’évocation de cette femme entièrement dévouée à son prochain, de contrebalancer le mouvement de canonisation enclenché, dès le titre, dans ce portrait d’une sainte pouvant rivaliser avec Saint François d’Assise. Il est intéressant de voir que le mythe, à nouveau, permet de prendre de la distance par rapport au « modèle » parental. Citons un court extrait de la fin de la première et longue strophe, comptant vingt-quatre vers (II, 79) :
‘Eine Nadel einfädeln, abends bringt meine MutterPar son travail incessant, la mère semble réconcilier le haut et le bas, l’idéal et le trivial, le sacré et le profane, comme le suggère l’expression « Himmel und Erde », quatre vers avant ce passage. Mais c’est un regard à la fois amusé et désabusé que la poétesse porte sur les sacrifices endurés par la mère, qui n’amènent qu’ingratitude, en parlant par exemple des chats errants qui, une fois nourris, lui battent froid (v. 12). La référence au mythe de Sisyphe sert à dévoiler le caractère absurde de l’utopie, non pour elle-même mais en ce qu’elle se révèle inadaptée aux réalités économiques, sociales et environnementales évoquées dans la deuxième et dernière strophe.
C’est encore par le biais du mythe, cette fois shakespearien, que Sarah Kirsch décrit sa relation avec le poète ouest-allemand Christoph Meckel dans le poème « Datum » (I, 171) : « Herzschöner wollen wir Julia und Romeo sein? ». L’inversion de l’ordre de succession traditionnel des prénoms du couple légendaire renvoie évidemment à la volonté de renverser la hiérarchisation habituelle entre sexe fort et sexe faible, typique d’une société patriarcale, idée qui pourra être relativisée dans d’autres textes478. Un autre rapprochement marquant concerne le fils de Sarah Kirsch, Moritz, né en 1969, surnommé « Moïse », son « bébé de l’eau479 ». D’après la poétesse, Moritz se serait lui-même donné ce surnom à l’époque où il n’arrivait pas encore à prononcer la lettre « r ». Mais la dimension biblique du prénom joue un rôle indéniable, notamment lorsqu’elle l’emploie pour parler de son départ en Allemagne de l’Ouest, stylisée ainsi en Terre promise :
‘Ce pays minuscule, il m’a bâillonnée et tourmentée. Je ne peux que prendre mes distances par rapport à tout ça et me féliciter encore et toujours d’avoir pu en partir avec Moïse.480 ’On saisit alors l’implication autobiographique d’un poème tel que « Die Erinnerung » (II, 210), dans lequel le je poétique fait revivre le prophète Moïse, désigné de façon détournée comme « l’ancêtre originel » (« der Urahn »), le temps d’une vision transtemporelle. Entre parenthèses, remarquons comment l’écoulement des années joue sur la perception de sa propre vie : une dizaine d’années plus tôt, Sarah Kirsch refusait de parler d’exil pour son installation à l’Ouest, alors que dans Das simple Leben, sorte de journal intime en prose publié en 1994, elle rapproche cet événement, certes de manière très sous-entendue, de l’épisode biblique de l’exode. De manière générale, cette rupture autobiographique est fortement stylisée chez Kirsch, que ce soit par une anacoluthe dans son dernier poème écrit à l’Est, « Trennung », qui coupe brutalement une citation de Marie-Luise Kaschnitz, comme si le je poétique, menacé d’aphasie, n’avait plus la force de prendre en charge l’acte de création poétique481, ou par le recours au mythe, avec la référence à l’exode ou à la métamorphose animalière :
‘La mobilité a été mon salut. […] Des ailes m’ont poussé et un jour, je suis devenue cygne et je me suis envolée.482 ’Le mythe de la métamorphose en cygne se mêle dans cette citation extraite de la narration Allerlei-Rauh à l’univers du conte populaire par l’allusion au Voile dérobé de Johann Karl August Musäus, qui fut une des sources d’inspiration du livret du Lac des cygnes. L’imbrication des deux univers du mythe et du conte est d’ailleurs clairement montrée par Musäus qui établit lui-même une filiation entre son héroïne Zoé capable de se transformer en cygne et son ancêtre grec Zeus, qui fit de même pour séduire Léda. Peut-être peut-on lire cette sur-motivation de certains événements autobiographiques comme la tentative de déchiffrer le sens caché de son existence, ou, d’un point de vue plus pessimiste, le désir de lui en conférer un a posteriori :
‘J’avais plusieurs vies, qui se distinguaient fortement les unes des autres.483 ’Birgit Lermen, Matthias Loewen, op. cit., p. 315.
C’est Helmut Fuhrmann qui a le premier attiré l’attention sur cette inversion dans son article « Lyrik in der DDR – DDR in der Lyrik. », in : Wirkendes Wort 46 (1996), p. 470. Cité par Wolfgang Bunzel, op. cit., p. 14.
Sarah Kirsch, Das simple Leben, vol. 5, p. 283.
Ibid., p. 293.
Id., « Datum », in : Rückenwind, vol. 1, p. 17. « Wenn ich in einem Haus bin, das keine Tür hat / Geh ich aus dem Fenster. / Mauern, Mauern und nichts als Gardinen / Wo bin ich denn, daß ».
Id., Allerlei-Rauh, vol. 5, p. 36. Cité par Bunzel, op. cit., p. 24. « Mobilität ist mein Segen gewesen. […] Sind mir darüber Flügel gewachsen und eines Tages war ich ein Schwan auf und davon. »
Id., p. 36. Cité par Bunzel, ibid. « Ich hatte mehrere Leben, die sich stark voneinander unterschieden. »