4.2.1.2. Le chemin vers l’affirmation de soi

Dès le premier recueil Landaufenthalt, le traitement des mythes montre des thématiques qui se révèleront fondamentales dans l’œuvre de Sarah Kirsch : révolte de l’individu face à la pression de l’uniformité et de la conformité dans « Aufforderung », désir de réintroduire la magie, l’irrationnel dans un monde étriqué et désenchanté dans « Engel » et « Trauriger Tag », caractère utopique de ce désir dans « Wohin bin ich geraten hin », enfin regard pessimiste sur la course du monde dans « Musik auf dem Wasser ». S’il faut bien sûr garder à l’esprit que le je poétique et le moi réel sont deux entités distinctes, il est difficile de ne pas remarquer ici une grande proximité entre les deux. Ainsi, on peut dire que les poèmes reflètent à cette époque un processus de construction individuelle dans l’opposition avec une société déterminée, qui bien sûr renvoie à la RDA. Il est manifeste qu’à cette époque cette opposition est de type social et non politique. Ce n’est pas le système du « socialisme réellement existant » qui est l’objet de critiques, contrairement à ce que l’on peut voir chez Kunert, mais ses implications sociales dans la construction d’une communauté valorisant l’égalité jusqu’à l’uniformité. Situation intenable pour une sensibilité poétique éprise de liberté, attirée par les horizons lointains, et obligée de trouver sa place dans un quotidien vécu comme lénifiant ou paralysant. L’évasion n’est possible que par l’imaginaire, et l’on comprend l’importance que prend dans ce contexte le thème mythologique de la métamorphose, par exemple en tigre dans « Trauriger Tag » (I, 15).

‘Ich bin ein Tiger im Regen
Wasser scheitelt mir das Fell
Tropfen tropfen in die Augen […]

Aber es regnet den siebten Tag
Da bin ich bös bis in die Wimpern’

Les strophes 1 et 5 que nous citons sur les huit que compte le poème soulignent la médiocrité d’une pensée soumise à la contrainte de la conformité, d’où la répétition de « Tropfen » (v. 3) qui signifie « goutter » et « gouttes ». Les gouttes de pluie, symboles d’une monotonie écœurante, tombent dans les yeux du tigre, modifiant sa perception du monde et le menaçant de perdre son identité sauvage. La pluie persiste même le septième et dernier jour de la Création, au moment où, dans la Genèse, s’instaure une pause dans le déroulement narratif : en RDA, la progression de l’uniformisation semble inéluctable. Les larmes finales du tigre s’inscrivent dans l’ambiguïté, en ce qu’elles témoignent à la fois de la fragilité de l’individu qui se rebelle et de sa volonté de se protéger des effets insidieux de la pluie qui déforme son regard :

‘Und wenn ich gewaltiger Tiger heule
Verstehn sie: ich meine es müßte hier
Noch andere Tiger geben’

Si le tigre peut compter sur une relative compréhension de la part de ses compatriotes, le texte « Aufforderung » (I, 28) pousse à l’extrême le choix de l’isolement.

‘1 Denk nach Bruder und zähle dein Geld
Kauf einen schillernden Hahn verrate mich sag
Ich könnte Fische verstehen wüßte wie Gras wächst

Auf bittrer Erde erstorbener Dörfer, aber
5 Du hast es gesehn ich verriegle
Abends die Türen vertraue dir nicht und keinem
Computer

Hab einen steifen Rücken ein Maultier das störrisch ist
Noch im Kleefeld nicht frißt manchmal
10 Die Peitsche nimmt aber verdorben ist seit diesem Tag

Sag Bruder daß du mein Bruder nicht bist
Daß deine Fingerabdrücke den meinen fremd sind
verwahr dich
Und deine zahlreiche Sippe wenn sie dir lieb ist gegen

15 Mein einfältiges Schweigen’

Le poème composé de quinze vers libres disposés en cinq strophes de longueur inégale repose sur la variation du chapitre 26 de l’Évangile selon Matthieu, qui rapporte la trahison de Judas et la présentation de Jésus devant les grands-prêtres de Judée, puis, au chapitre 27, devant le gouverneur romain Ponce Pilate. Nombre d’éléments étayent cette filiation textuelle, comme la thématique de la trahison par la parole, les motifs du coq et de l’argent sale reliés respectivement aux apôtres Pierre et Judas, les faux témoignages invoqués pour condamner Jésus (Mt 26 : 59-61), sans oublier le silence éloquent de Jésus face à ses accusateurs (Mt 26 : 63 « Mais Jésus gardait le silence484 ») puis devant Ponce Pilate (Mt 27 : 12).

Le texte se construit autour de deux pôles majeurs, reflétés par la structure métrique : la position de défi, annoncée dès le titre et associée au rythme ascendant du vers (v. 1 et 2 par exemple) entre en conflit avec la thématique de la trahison et du mensonge reliée au rythme descendant (v. 3 et 4). La récurrence des verbes à l’impératif, qui imite le parler du Christ, ainsi que la répétition du verbe à l’impératif « dis », qui varie le « Tu l’as dit !485 » lancé par Jésus à ses accusateurs et à Judas (Mt 26 : 25) permet d’établir de façon certaine le lien entre le je poétique et la figure du Christ trahi. Deux groupes sont nettement discernables, qui opposent d’un côté la voix isolée d’un je poétique christique accusé à tort, de l’autre un groupe de traîtres se distinguant par son nombre (v. 14). Dès l’ouverture du texte, les deux figures bibliques de Judas et de Pierre, qui ont tous deux renié Jésus, fusionnent par le rapprochement des motifs du coq et de l’argent rappelant les trente deniers offerts à Judas pour l’arrestation de Jésus. La parcellisation des motifs mythologiques sert ainsi à multiplier dans un effet de réfraction le nombre des ennemis de Jésus sous l’apparente unité du terme « frère ».

Il s’agit d’une allusion claire au concert de voix hostiles qui, unies dans la défense des intérêts socialistes, s’élevèrent contre la poétesse lors du « procès » intenté contre les artistes déviants à l’occasion du onzième rassemblement du comité central du SED, à la fin de l’année 1965. D’autres éléments, comme le champ de trèfles, symbole de l’utopie communiste chez Sarah Kirsch dans le poème « Grünes Land » (Z) (I, 129) ou la référence à la révolution technologique dans laquelle s’est engagée la RDA à partir de 1965 par la mise en exergue du terme « ordinateur » (v. 7) confirment l’hypothèse que le texte a pour toile de fond l’Allemagne de l’Est. Par ailleurs, les vers trois et quatre, reliés par un enjambement, soulignent que c’est en tant que poète que le je est attaqué, dans ses liens avec le monde de l’irrationnel, la tendance à négliger le réel étant effectivement un des reproches faits à la poésie de Kirsch par les critiques littéraires socialistes486.

C’est une situation de crise individuelle profonde que dépeint « Aufforderung ». Une relation paranoïaque au monde se développe, marquée par le repli sur soi (v. 5-6) et l’incapacité à distinguer entre ami et ennemi, suggérée par la seule accentuation flottante du texte au début du vers 11 : deux syllabes accentuées se suivent pour signifier la confusion du je poétique. Car la parole politique du « frère » socialiste, soucieux du bien de sa communauté, ne correspond pas à ses actes. C’est ainsi que le terme « frère » apparaît trois fois, comme Pierre a renié par trois fois le Christ. Le derniers vers, mis en valeur par son isolement, contient toute l’ambiguïté d’une victoire qui se révèle échec. En effet, le silence final, triomphe du je sur la parole trompeuse de ses ennemis, signifie en même temps son aphasie, autrement dit la condamnation la plus cruelle possible pour un poète.

Les motifs mythologiques disséminés dans le poème sous forme de fragments s’assemblent donc au fil du texte pour ne former qu’à la fin une image dans sa complétude. Comme on le voit, ce principe de construction kaléidoscopique, qui sous-tend l’ensemble de l’œuvre kirschéenne, imprègne son style dès son premier recueil. Le caractère fragmenté des mythes, plurifonctionnel, peut être interprété dans ce texte comme le reflet d’une personnalité menacée d’explosion sous la pression des contraintes extérieures, qui va chercher dans l’acte de création poétique le moyen de sa survie.

Notes
484.

La Bible : Édition intégrale, traduction œcuménique, Paris, Éditions du Cerf, 2004, p. 2395.

485.

Id., p. 2393.

486.

Michael Franz parle ainsi d’« empirisme abstrait » dans son article « Zur Geschichte der DDR-Lyrik », in : Weimarer Beiträge 15 (1969), p. 1203. Cité par Bunzel, op. cit. p. 12.