4.2.2.1. Les mythes comme passerelle temporelle

Les mythes antiques et bibliques apparaissent chez Sarah Kirsch comme le moyen privilégié d’observer l’Histoire dans sa globalité, d’échapper à la vision nécessairement limitée de l’individu englué dans son actualité. Ce regard fonctionne comme une passerelle temporelle reliant les différentes époques de l’Histoire et permet de penser cette dernière dans sa continuité. À ce sujet, le poème « Die Erinnerung » (K)(II, 210) montre de façon exemplaire le processus d’élaboration du regard transhistorique.

‘1 Eine dreibeinige schwangere Katze
Humpelt über den Weg
Und Elstern chinesische Seidenpapiere
Spreizen sich in der Luft
5 Wenn ich Milch in die Kannen schöpfe
Seh ich durchs Spinnengitter
Der Urahn auf sonniger Heide schnitt
Kraut für das Schaf Gras für die Ziege.
In den Taschen nur Donnerkeile
10 Dachte er angesichts dieser Armut
Das Land erreichen hinter den Wassern.
Das Dreibein die Vögel durchkreuzen den Blick.
Ich gehe im Regen über die Wiesen.’

Trois temps forts marquent le texte : la mise en place du regard englobant (v. 1 à 6) précède la vision transhistorique elle-même (v. 7 à 11) avant que ne s’amorce le retour à la réalité (v. 12 et 13). Nous avons vu dans la partie sur l’étude formelle des motifs mythologiques le fonctionnement de la vision religieuse à travers l’étude du poème « Die Entrückung ». À partir du recueil Erdreich, le regard transhistorique se déclenche suivant des modalités proches, souvent par la conjonction d’une immersion dans la nature et d’une activité (travail manuel, promenade…). Il se signale également par une fusion des sens dans une perspective synesthésique. Dans « Die Erinnerung », plusieurs éléments concourent à son avènement : la rencontre de la terre (le chat) et du ciel (les oiseaux), le remplissage des brocs de lait, la démarche clopinante du chat signalant un déséquilibre, enfin la métaphore des pies comme pliages en papier de soie qui suggère la fusion de la vue et du toucher. Les éléments de l’air ou de l’eau ont une importance fondamentale dans la symbolique kirschéenne. L’eau se trouve souvent reliée à la sphère de l’inconscient, à la profondeur du moi et, par sa surface réfléchissante, à une réflexion sur l’interpénétration de l’extérieur et de l’intérieur. L’air quant à lui renvoie fréquemment à l’idée d’envolée euphorique de la création poétique, au déclenchement de l’imaginaire poétique tout-puissant. Notre texte n’échappe pas à la règle dans la mesure où la métaphore des pies en papier de soie volant dans les airs suggère la transformation du réel en papier lors de l’acte de création poétique ; le mouvement ascendant est donné au vers 3 par le passage aux iambes et aux anapestes, alors que le reste de l’avènement du regard transhistorique se caractérise par un rythme descendant. De la même manière, Sarah Kirsch utilise plusieurs fois l’image des corneilles noires pour symboliser les lettres tracées sur le papier, comme dans « Eremitage » (S). Signalons d’emblée l’importance du chiffre trois et du symbole de la croix qui procure à l’expérience d’atemporalité que va vivre le je poétique une dimension sacrée. Les trois étapes du texte, les trois pattes du chat, les trois éléments de la vision totale au vers 12 (les trois pattes, les oiseaux et le regard) ; l’idée de croix contenue dans le verbe « traverser » (« durchkreuzen » v. 12) et dans le motif de la toile d’araignée (v. 6) : tous ces motifs évoquent la religion et plus précisément la trinité divine chrétienne. C’est que le poème oscille entre Histoire et mythe à travers l’allusion au patriarche Moïse. Nous avons néanmoins pris le parti de parler d’un regard transhistorique parce que le personnage de Moïse n’apparaît pas en sa qualité de prophète mais en tant que berger et qu’ancêtre de l’humanité.

Seule une lecture attentive permet de saisir l’allusion à Moïse, personnage central de l’Exoderapportée par le Pentateuque. Nous voyons à nouveau à l’œuvre l’esthétique kaléidoscopique dans l’éparpillement des motifs, qui, pris un à un, paraissent anodins, et, une fois rassemblés, donnent une image mythologique cohérente. Ces motifs ne sont même pas des mythèmes : le lecteur doit les tisser ensemble pour obtenir le canevas complet. Dans le texte, ce sont les éléments du lait, de l’activité de berger, des pointes de la foudre, de la pauvreté et de la terre au-delà des eaux qui, mis bout à bout, évoquent indiscutablement Moïse. Ainsi, la Bible situe-t-elle la Terre promise, où coulent le lait et le miel (Exode3 : 17) au-delà de la Mer rouge ; c’est en gardant le troupeau de son beau-père Jéthro que Dieu apparaît à Moïse dans un buisson ardent ; la Bible signale sans cesse la pauvreté des Hébreux soumis au joug cruel de Pharaon ; enfin, la grêle et le tonnerre constituent la septième plaie envoyée au peuple égyptien (Exode9 : 23). La toile d’araignée et son motif en quadrillage est à comprendre comme une mise en abyme du procédé d’écriture kaléidoscopique qui découpe la réalité en parcelles et les recombine en une nouvelle image, ici celle de Moïse comme patriarche de l’humanité entière et pas seulement du peuple juif. Malgré l’importance de l’idée de trinité, le texte procède plus à un mouvement de désacralisation que de sacralisation, la dimension religieuse restant en arrière-plan. C’est pourquoi Moïse est présenté comme simple berger, effectuant des tâches triviales ; l’arme divine de la foudre se transforme quant à elle en outil (« In den Taschen nur Donnerkeile », v. 9). Rappelons que Moïse et l’épisode de l’exode tiennent une place de choix dans la poésie et dans la biographie de Sarah Kirsch, notamment par le surnom de « Moïse » donné à son fils, Moritz. On ressent toute la tendresse du regard que le je poétique pose sur l’ancêtre dans l’évocation harmonieuse de ses gestes maintes fois répétés par le parallélisme de structure au vers 8.

La vision s’interrompt de manière claire par un point au vers 11. Profitons-en pour souligner la clarté de la composition du texte alors que le peu de ponctuation peut donner l’impression trompeuse d’un discours poétique anarchique. L’alternance entre présent et prétérit de l’indicatif marque clairement le passage de l’actualité du je poétique au passé de la vision. De même, les vers correspondent à des unités sémantiques précises (sujet aux vers 1 et 3, verbe et complément aux vers 2 et 4, ou subordonnée au vers 5 et principale au vers 6) et des points séparent les moments de la vision, de la transition et du retour à la réalité. Enfin, les sonorités participent à la cohérence sémantique, comme nous l’avons vu plus haut. Seul le passage évoquant la Terre promise (v. 9-11) installe une relative confusion avec le retardement du complément du verbe « penser » (« dachte er […] das Land erreichen ») et le point au vers 8 qui semble couper abusivement le moment de la vision. Ces éléments servent en réalité à souligner le caractère utopique de la vision de la Terre promise, illusion d’optique comme mise entre parenthèses. La mise en abyme du regard utopique crée un lien supplémentaire entre Moïse et son descendant, tous deux capables l’espace d’un instant de s’extirper du flot du temps dans un moment de perception intense, faisant l’expérience de l’absolu.

Le regard transhistorique culmine une dernière fois au vers 12 dans l’expérience d’une perception totale, suggérée par le feuilletage du texte et le recours à un maximum de sonorités différentes :

‘Das Dreibein die Vögel durchkreuzen den Blick.’

Toutes les voyelles sont représentées, quant aux consonnes, les labio-dentales [d], [z], [n] et [v] côtoient la bilabiale [b], les vélaires [k] et [g], et l’alvéolaire [l] ; cette exubérance sonore semble suggérer le caractère absolu, totalisant de l’instant de la rencontre entre deux temporalités, celle du mythe et celle de l’homme.En un seul vers se trouvent aussi réunis la terre (le chat), le ciel (les oiseaux), le je poétique (le regard), la trinité et le motif de la croix, une véritable épiphanie poétique. Mais cette dernière contient déjà en elle son impossibilité, son caractère utopique, puisque les animaux, en rappelant le début du texte, mettent un terme à la perfection de la vision cyclique et annoncent le retour brutal à la réalité. Le caractère éphémère de l’expérience atemporelle se traduit dans la brièveté sèche du vers.

Enfin, le je poétique repart sous la pluie, mais il garde le souvenir du court instant de plénitude. Ainsi, il se met lui aussi à boiter, ou plutôt à sautiller, comme le suggère l’alternance rythmique de l’iambe et de l’anapeste. Le rythme ascendant ainsi produit participe de l’impression générale de légèreté. Le pluriel et le son [w] des « prairies » (« Wiesen ») sont un rappel des eaux bibliques utopiques (« Wassern »), tandis que le terme de pluie (« Regen ») introduit un son inédit dans le texte, le [r] uvulaire en début de mot, comme pour signifier que la création poétique garde un impact jusque dans le réel. C’est d’une filiation de cœur dont nous parle « Die Erinnerung », celle reliant la poétesse Sarah Kirsch au peuple juif, dont elle choisit de partager le destin en changeant de nom. En même temps, l’éclatement du mythe, qui tend à effacer toute trace de l’hypotexte biblique, nous apprend que le destin de Moïse et de la communauté juive est celui de l’humanité : la quête désespérée, par-delà les souffrances, d’un avenir meilleur. Ainsi, l’éclat de mythologie contient une vision totalisante, le fragment renvoie à un tout.

Dans « Die Erinnerung », le mythe permet au je de s’extirper du flot du temps et de sa condition limitée d’humain. En fait, le texte met en scène ce que Sarah Kirsch décrit dans sa « philosophie du marais » (Moorphilosophie) comme la rencontre entre la nature archaïque du monde et la nature momentanée, finie de l’homme dans un moment de plénitude absolue502. Lors de ce choc entre nature et civilisation, le moi est élevé au-dessus de lui-même, capable d’avoir une vision d’ensemble du monde et de ses règles, de sa course et de sa finitude. Dans un sens proche, le regard transhistorique peut également se doubler d’un regard transgéographique, comme dans le septième poème du cycle « Reisezehrung » (E) (II, 91). Sarah Kirsch y évoque un retour imaginaire en RDA, lors d’une traversée de la zone de transit, l’accès au reste du territoire lui étant interdit. La mémoire du moi empirique et les mythes constituent deux pôles opposés, dont la mise en tension autorise le je poétique à circuler entre le réel et l’imaginaire. Ses anciens collègues et amis réels sont évoqués dans des poses ou en relation avec des motifs, des personnages symbolisant leurs spécificités stylistiques.

‘Czechowski kam klagend den Hauptweg entlang
O meine Leber rief er fressen die Geier
Ich weiß nicht wo ich fürderhin bin
Aus der Harfe des kopflosen Orpheus
Hörte Edi das Sirren und nickte.’

Le mythe va jusqu’à effacer l’ultime frontière entre morts et vivants, en faisant revenir à la vie Grabbe, Bobrowski, Brockes, Bettina von Arnim, tous illustres représentants d’un mouvement littéraire spécifique, respectivement le Vormärz, la modernité poétique du XXe siècle, l’époque baroque, enfin le Romantisme.

‘[…] Grabbe
Hatte den Finger ins Windlicht gesteckt
Und machte Elke eine lange Erklärung. […]’

Les mythes offrent donc au je poétique l’accès à une vision globalisante, qui efface les discontinuités temporelles et géographiques et replace l’individu au centre d’un univers perçu comme réseau. Mais cette prise de hauteur suppose le risque du fourvoiement dans l’utopie idyllique. Or le texte kirschéen ne cède jamais à cette tentation, sauf à quelques rares occasions dans les recueils de « jeunesse » Landaufenthalt et Zaubersprüche. En règle générale, le je poétique est rappelé à sa condition empirique par un retour au réel, ne serait-ce que sous forme fragmentaire. Ainsi, dans l’ultime vers de « Reisezehrung 7 », les ombres des amis réels et littéraires s’éparpillent aux quatre vents. La vision globalisante implique donc nécessairement la confrontation avec le réel, d’où va naître une réflexion sur les modalités de la relation du moi réel et du je poétique au monde.

Notes
502.

Sarah Kirsch, Allerlei-Rauh, vol. 5, p. 98.