4.2.2.2. Les mythes et le dévoilement des idéologies

Les mythes fonctionnent souvent chez Kirsch comme des révélateurs de tromperies idéologiques. Nous avons abordé le sujet lors de l’étude de clichés sociaux sur la lutte des sexes dans « Ruf- und Fluchformel ». Le je poétique fait état à maintes reprises d’une volonté de responsabilisation. C’est le cas dans sa dénonciation des exactions nazies, sujet latent du poème « Erdreich » (II, 99), que nous citons entièrement de nouveau :

‘1 Nachrichten aus dem Leben der Raupen
Der Kuckuck stottert und die gebackenen Beete
Zerreißen sich wenn ich Gießkannen schleppe
Die mir überantworteten Gewächse verlausten Gemüse
5 Hilflos betrachte, als ich vor Jahren
In meines Vaters Garten ging
Gab es die siebfachen Plagen
Höllisches Ungeziefer nicht und der Boden
Tat noch das Seine, der hier
10 Ist ein Aussteiger niederträchtig und faul
Ihn muß man bitten den Dung
Vorn und Hinten einblasen sonst bringt er
Nicht maln Pfifferling vor was müssen die Menschen
Das Erdreich beleidigt haben, mir erscheint
15 Siebenundzwanzig Rosenstöcke zu retten
Ein versprengter Engel den gelben Kanister
Über die stockfleckigen Flügel geschnallt
Der himmlische Daumen im Gummihandschuh
Senkt das Ventil und es riecht
20 Für Stunden nach bitteren Mandeln.’

Nous ne revenons pas sur les détails de la filiation du texte avec l’épisode de l’Exodeet le texte de l’Apocalypse,que nous avons détaillée dans la partie 4.1.2.3. sur les textes kirschéens dérivés. Ce qui est intéressant, c’est la fonction de révélateur du mythe biblique. En effet, à première vue, le texte met en scène un jardinier débordé par les parasites attaquant son potager, désespéré de ne pas voir fructifier la terre à laquelle il apporte tant de soins. Le recours à un niveau de langue familier (v. 11 à 13) propice à la caricature (v. 13) et la narration de l’anecdote familiale (v. 5 à 8) donnent à première vue une légèreté de ton suggérant l’attendrissement. Mais quel rôle peut donc jouer la référence apocalyptique dans ce contexte ? Pourquoi faire intervenir l’Exode dans une métaphore potagère ? C’est que la clé du texte réside dans les hypotextes mythologiques.

Le texte recouvre en effet plusieurs couches sémantiques, qu’il faut creuser pour faire remonter le sens profond à la surface. La lecture fait ainsi partie d’un processus psychanalytique thérapeutique de dévoilement du refoulé. La référence à l’Exode permet de comprendre le retour dans le jardin paternel comme une descente dans l’enfer de l’idéologie nazie. Cette plongée dans les profondeurs nauséabondes de l’âme humaine est annoncée au vers 2 et 3 dans l’image des carrés du potager qui se fendent sous l’effet de la sécheresse. L’ombre du père qui se déploie sous l’effet du souvenir donne sens aux motifs bibliques qui suivent : dans le langage idéologique nazi, la « vermine » (v. 8) désigne le peuple juif, considéré comme le parasite du monde civilisé aryen. Les sept fléaux renvoient sans doute à l’ensemble des moyens de torture mis en place dans le processus d’extermination des Juifs, le procédé d’abstraction rappelant celui de la formulation euphémistique nazie, à l’œuvre par exemple dans le concept de « solution finale ». Le retardement dans la place du négateur « nicht » (v. 8) qui met à jour une hésitation, comme on peut en avoir lorsqu’on fait appel à la mémoire, sert en réalité à souligner le dilemme du peuple allemand, tiraillé entre déni et responsabilisation, aussi bien sous le régime nazi que dans la période d’après-guerre. La métaphore filée se poursuit au vers 10 lorsque le je poétique qualifie le sol de « marginal », d’«ignoble », de « paresseux », autant d’allusions incompréhensibles si l’on ne prend pas conscience du parallèle avec le peuple juif. On sait l’attachement des nazis à l’idéologie du travail productif – que l’on songe à la formule surplombant la porte principale du camp de concentration d’Auschwitz, « le travail rend libre »  – et leur vision de la personne juive comme être vil et inutile, improductif car vivant de l’exploitation des autres. Rappelons également que les prisonniers des camps de concentration n’étaient épargnés que s’ils avaient assez de force pour travailler.

Cette interprétation éclaire sous un jour nouveau la fin du texte. Nous avions évoqué précédemment l’hypothèse d’une apocalypse future provoquée par des catastrophes écologiques, comme le suggèrent les motifs des produits toxiques et du bidon d’eau jaune. Si cette lecture reste plausible, elle s’enrichit du rapprochement avec le nazisme. Ainsi, cet ange de laboratoire gazant les vingt-sept rosiers ne pourrait-il être une métaphore du nazi exterminant le peuple juif, le chiffre vingt-sept rappelant les vingt-sept livres du Nouveau Testament centré sur Jésus, lui-même hébreu ? Cela expliquerait que le je poétique, qui se pose en sauveur des rosiers (v. 15), n’est pas l’ange exterminateur évoqué à la troisième personne du singulier (v. 16). « Erdreich » nous signifie que la pire menace pour l’humanité et pour le royaume terrestre se trouve en l’homme lui-même, dans les errements du dévoiement idéologique.

Si le rejet de l’idéologie nazie s’opère très tôt chez Sarah Kirsch, la confrontation avec l’idéologie est-allemande après l’installation en RFA suit des chemins plus tortueux. En effet, malgré les nombreux aspects intolérables de la vie en RDA, la poétesse associe à ce « petit pays », comme elle l’appelle, quantité de souvenirs heureux d’amitiés collégiales, de passions amoureuses, sans parler de son amour pour la campagne est-allemande, rappelé avec émotion dans Allerlei-Rauh :

‘[...] mais bientôt les allées rêveuses de tilleuls commencèrent comme deux cents ans auparavant à nous attirer à la campagne, l’ombre accueillante et vacillante du feuillage raviva des souvenirs très anciens tout comme les rues pavées qui existaient toujours, et l’immense paysage me rendit complètement folle, me plongea dans un état d’exubérante excitation, et je dis que c’était exactement ça, mon pays, tout était ok.503

Avant de quitter la RDA, Sarah Kirsch fait montre d’une conscience politique sans que l’on puisse parler chez elle d’un véritable engagement militant, ni en faveur du socialisme, ni dans le camp des dissidents. Elle ne semble s’intéresser à la politique que sous l’aspect de son impact sur l’individu. Son engagement est social plus que politique, encore moins idéologique. Dans le débat initié par la revue Forum autour de la question de l’impact de la poésie sur la société et sur les conséquences de la révolution technologique sur la poésie, elle explique qu’elle a « cessé de considérer comme un problème le fait de ne pas parler de problèmes économiques dans mes poèmes […] ». Elle regrette avant tout le fait qu’il « n’y ait que 24 heures dans une journée et qu’on ne trouve pas de bon cognac ni de papier carbone à Halle » ; il est « en conséquence aussi difficile […] d’écrire de bons poèmes qu’avant la révolution technologique »504. Dans ses deux premiers recueils écrits en RDA, le mythe sert avant tout à résister aux mécanismes oppressifs plus qu’à dénoncer véritablement un système idéologique précis, aussi Sarah Kirsch peut-elle recourir au mythe d’Icare pour soutenir l’engagement est-allemand contre la guerre au Vietnam dans « Schneelied ». La matière mythologique, comme celle des contes, semble correspondre à sa sensibilité artistique et s’intégrer parfaitement à son projet poétologique, notamment par sa capacité à se morceler, par son lien avec la sphère de l’irrationnel et par le plaisir qu’il procure de jouer avec des modèles contraignants, établis depuis des millénaires et appartenant à l’inconscient populaire.

C’est une fois qu’elle est installée à l’Ouest que le mythe joue à plein sa fonction de révélateur d’idéologies, qu’il permet d’articuler la réflexion autour des notions de croyance, de manipulation, d’utopie et de s’interroger sur les différentes conceptions que l’on peut avoir de l’Histoire. Nous avons vu que les recueils composés à l’époque du passage d’une Allemagne à une autre, Rückenwind et Drachensteigen, contiennent peu d’éléments mythologiques, comme si la poétesse n’avait pas encore pris assez de recul à ce moment de sa vie pour travailler des problématiques d’ordre métaphysique. Le recueil Erdreich va lui en fournir l’occasion, notamment au travers de la description de son séjour aux Etats-Unis, terre de tous les maux selon les communistes, en 1981. Le recueil livre un véritable processus de délivrance intellectuelle, qui se cristallise de manière spectaculaire dans une scène de vomissement compulsif dans le poème « Die Verwandlung ». Il s’agit d’un retour à soi dans un moment d’épiphanie d’autant plus impressionnant qu’il se produit au milieu de la saleté new-yorkaise. À partir de cet instant, le je poétique semble trouver une clarté de vision qui débouche, en fin de recueil, sur l’élaboration d’une pensée historique pessimiste avec l’apparition d’une série de textes apocalyptiques, « Galoschen », « Erdreich », « Ausschnitt » et « Noah Nemo ». Mais, auparavant, la délivrance de l’emprise de l’idéologie se lit, entre autres, dans le traitement des mythes.

La découverte des Etats-Unis d’Amérique, diabolisés par le bloc communiste qui voyait en lui l’ennemi fondamental, l’antithèse incarnée, provoque un choc émotionnel et intellectuel salvateur. La catharsis qui débute avec le cycle « Death Valley », dont nous étudierons un texte plus tard, entraîne une prise de distance par rapport à toute forme idéologique, a fortiori celle du pays où elle se déroule. Le texte « Der Eislauf » (II, 68-69) confirme ainsi le rejet d’une pensée manichéenne en laissant affleurer une critique du capitalisme américain dans la description d’une scène de patinage au pied du Rockefeller Center, dont nous ne donnons que les premiers vers :

‘Vor dem Rockefeller Center dem gigantischen Steinbild
Eines Prometheus der sich gerade die Finger verbrennt
Der gewaltigen amerikanischen Weihnachtstanne
Läuft die Menscheit in Stahlschuhn auf brüchigem Eis.
Aber in diesem Land ist man sicher das Recht auf Glück
Steht in der blumengeschmückten Verfassung aus
Marmor
Vierzig Fuß weiter verzeichnet mit kopfgroßen Lettern.
Eine dramatische Tonfilmmusik hält mich hier fest
Ich warte auf höllische Blitze wenn die gelangweilte
Erde
Sich endlich auftut die geschminkten Schurken
verschlingt […]’

Sur un ton humoristique, que l’on devine à l’allusion au talent américain de la dramatisation, le je poétique met en place le décor de la scène de patinage sur la Rockefeller Plaza, en recourant à des éléments réalistes : le bâtiment du Rockefeller Center, la statue de Prométhée en or de huit tonnes à ses pieds, figurant le Titan offrant le feu aux hommes, la plaque en marbre où sont inscrits les principes en lesquels croyait John D. Rockefeller Jr., dont sa foi dans le libéralisme et la religion. Mais le texte montre rapidement que tout réalisme reste interprétation et creuse sous le maquillage ostentatoire des Américains pour tenter de saisir un portrait plus vrai que celui gravé dans le marbre. Le détournement amusant du mythe de Prométhée, qui se brûle les doigts au feu divin qu’il a dérobé, semble rappeler que le péché d’hybris peut être puni. Le texte aspire ainsi à dévoiler les aspects plus sombres des citoyens américains, qu’ils cachent sous leur assurance à toute épreuve et l’importance qu’ils accordent au paraître. Dans la suite du texte, le je poétique omniscient évoque la violence urbaine par les problèmes de drogue, de prostitution, du trafic incessant des voitures, tableau souterrain qui se creuse sous la glace de la patinoire idyllique du Rockefeller Center. Sans doute faut-il relativiser la portée critique de ce texte grâce à l’éclairage qu’apporte « Die Entfernung » (II, 72-73), dans lequel le je poétique tire le bilan de ce que lui a appris sa confrontation aux Etats-Unis, et dont nous citons la deuxième strophe :

‘Die Vogelfreiheit entzückte mich
Es war mir früher in meinem Land
So viel eingeblasen und vorgeschrieben
Daß ich die Scheißarbeit auf mich genommen
Ein bißchen davon zu glauben.
Die fröhliche neue Welt sorglos geschminkt
Ist wenigstens ehrlich. Niemand
Setzt auf Gerechtigkeit, jede Tugend
Ist brutal definiert wer zahlen kann zählt
Der Ausgelieferte darf untertauchen
Mitleid macht krank, das Elend
Wird nicht verfolgt es schläft auf der Bowery
Bis in den Mittag. Mein Selbstbewußtsein
Liegt ausgekotzt im Rinnstein, ich weiß
Was ich bin, fast nicht vorhanden
Ich bin ein frohes Geschöpf
Unter Brüdern und toten Engeln.’

Rarement un texte de Kirsch aura été aussi clair. « Die Entfernung » fonctionne comme une grille de lecture fournissant quelques clés à l’élucidation des poèmes d’Erdreich. La distance entre l’écrivain et le je poétique est minimisée pour souligner la dimension réaliste des textes. Cependant, le séjour en Amérique du nord n’en est pas moins fortement stylisé, comme nous le voyons dans la mise en exergue du vomissement comme révélation à soi. Si la dureté des mœurs américaines semble avoir séduit la poétesse, il faut remettre cette apologie dans le contexte de la prise de conscience d’avoir été trompée, manipulée en RDA. Une lecture attentive du poème « Der Eislauf » comme de la strophe ci-dessus nous laisse penser qu’elle est loin d’être ensorcelée par les sirènes du capitalisme à l’américaine ; l’allusion contenue dans l’expression « le joyeux nouveau monde » à l’ouvrage anti-utopique Brave new world d’Aldous Huxley, roman d’anticipation montrant les excès d’une société apparemment parfaite, celle d’un État mondial fondé sur le principe de l’eugénisme, qui n’est autre qu’une métaphore de notre société de consommation poussée dans ses manifestations extrêmes, montre la lucidité d’une pensée impartiale. Dans Erdreich, le je poétique affirme avant tout sa liberté de penser nouvellement acquise et son désir d’approcher la vérité des choses, de ne plus être dupe désormais de faux-semblants.

Au retour en Allemagne succède une confrontation directe avec le passé est-allemand, lors d’une brève traversée de la RDA présentée dans le cycle « Reisezehrung », qui forme un contrepoint à la première partie aux USA. Dans le texte liminaire du cycle (II, 85), les motifs des contes populaires du Petit chaperon rouge et des Sept petits chevreaux supplantent les motifs mythologiques :

‘1 Die Augen voll märkischer Landschaft
Das Heidekraut verschwendet sich
Die volkseigenen vogelähnlichen Elstern
Schwingen sich hoch empor. Die Bewohner
5 Winken ein bißchen von den Brücken
Schnurren exotische Automarken herunter
Und kehren zurück in die Häuser.

Wir sollen den Weg nicht verlassen
Keine Blumen abpflücken, den müden
10 Wandrer im Wagen nicht aufnehmen, sonst
Schnappt uns der Wolf. Hinter Schildern
Dichtbelaubten Büschen und Bäumen
Hat er Radarfallen aufgestellt und will
Uns schröpfen. Doch wir kennen ihn schon
15 Und seine weißgepuderten Pfoten.’
Wir sollen den Weg nicht verlassen
Keine Blumen abpflücken, den müden
Wandrer im Wagen nicht aufnehmen, sonst
Schnappt uns der Wolf. Hinter Schildern
Dichtbelaubten Büschen und Bäumen […]
Und seine weißgepuderten Pfoten.’

Le texte fait appel au mythe biblique en imitant la structure grammaticale des Lois que Dieu fait graver à Moïse dans la pierre (Exode34 et 35) : « Tu ne te prosterneras pasdevant un autre Dieu505 » (34 : 14) par exemple. Le « nous » renvoie bien sûr aux touristes, mais sert aussi à adapter le texte biblique à l’idéologie est-allemande, en remplaçant le « tu » plus individualiste par le « nous » de la communauté socialiste, symbolisant l’idéal d’une communion de pensée et d’intérêt qui doit prévaloir sur les instincts individualistes de chaque membre du groupe. Le mythe se déclare donc ici du côté du thétique, de la norme et de la loi par son caractère structurel contraignant. Son ambivalence fondamentale lui permet d’illustrer les deux pôles antithétiques de la libération sémiotique totale, à l’œuvre dans « Ruf- und Fluchformel » et de la contrainte politico-sociale. Mais le poème se clôt sur l’affirmation de la lucidité nouvellement acquise du je poétique, qui ne se laisse plus séduire désormais par les belles images tout droit sorties de contes de fées.

Un dernier texte termine, sur une note ambiguë, le processus de libération des chaînes idéologiques par la réécriture du mythe de Prométhée. Il s’agit de « Die Verdammung » du recueil Katzenleben (II, 206), qui succède au poème éponyme décrivant l’indépendance enviable des chats qui ne sont pas rattrapés par un passé douloureux. « Die Verdammung » poursuit cette réflexion sur les séquelles laissées par des années de manipulation idéologique en mettant en scène un Prométhée amorphe, incapable de quitter le rocher auquel il avait été enchaîné durant d’interminables années.

‘1 Weil ihm zu sterben verwehrt war
Angekettet dem heimischen Felsen der Blick
Auf die ziehenden Wolken gerichtet und immer
Allein die Bilder im Kopf stimmlos
5 Vom Rufen Anrufen Verdammen
Das Leben fristen war nicht zu bedenken
Göttliche Hinterlist nährte ihn so gewöhnte
Er sich langsam ins Schicksal nach Jahren
Sah er den Adler gern wenn er nahte und sprach
10 Stotternd mit ihm bei der Verrichtung

Oder mit entzündeten Augen verrenktem Hals
Weil der Flügelschlag ausblieb die niederen Wälder
Aufschub ihm angedeihn ließen um Tage
Harrte er des einzigen Wesens und glaubte
15 In der Leere des Winds der glühenden Sonne
Wenn der Fittiche Dunkel fürn Augenblick
Erquickung schenkte geborgen zu sein
Liebte den Folterer dichtete Tugend ihm an

Als die Ketten zerfielen der Gott
20 Müde geworden an ihn noch zu denken
Der Adler weiterhin flog weil kein
Auftrag ihn innezuhalten erreichte
Gelang es ihm nicht sich erheben den
Furchtbaren Ort für immer verlassen
25 In alle Ewigkeit hält er am Mittag
Ausschau nach seinem Beschatter. ’

Le texte se présente comme un des rares textes dérivés entièrement centrés sur un personnage mythologique. L’autre cas était celui intitulé « Salome », dans le recueil Zaubersprüche publié dix ans plus tôt. On remarque que ces textes proposent tous deux une réflexion distanciée sur le socialisme ; sans doute faut-il y voir un effet de la proximité de nature entre le discours mythologique et le discours politique, dans la mesure où tous deux peuvent devenir idéologiques, tous deux possèdent en eux la potentialité de basculer dans le dogmatisme.

« Die Verdammung » se présente comme un long poème narratif disposé en trois strophes composées en vers libres, d’abord un dizain suivi de deux octains. Le sujet est le Prométhée enchaîné à son rocher, puni par Zeus pour avoir dérobé le feu, mais, contrairement au héros eschyléen, celui-ci n’a même plus la force de parler ni de se défendre. L’archaïsme de la langue, qui se manifeste dans le recours à des structures inusitées et soutenues comme « accorder la jouissance d’un délai » (« Aufschub ihm angedeihn ließen » v. 13) ou l’antéposition du génitif (« der Fittiche Dunkel » v. 16), font surgir du passé un autre hypotexte, celui du « Prometheus » de Goethe, composé pendant sa période Sturm und Drang. Mais le Prométhée de Kirsch se révèle profondément anti-goethéen : l’hymne glorifiant le Titan iconoclaste cède la place à une élégie lente et pesante, montrant l’ancien voleur de feu prisonnier de sa souffrance. Le caractère élégiaque se lit aisément dans cette longue plainte qui se déroule sur les trois strophes dans un seul souffle, sans qu’aucun signe de ponctuation ne vienne l’interrompre jusqu’au point final. L’utilisation de la troisième personne du singulier frappe par sa rareté : on peut y lire le signe de l’épuisement du Titan, incapable de prononcer encore la moindre parole. La première strophe insiste d’ailleurs sur la mutité du prisonnier, qui a auparavant utilisé toutes les fonctions du langage pour tenter de se sauver. La gradation dans la juxtaposition des trois verbes substantivés « appeler » « invoquer » et « maudire » (v. 5) souligne en effet la tentative de Prométhée d’apaiser Zeus par la parole, de le séduire pour finir par maudire l’impitoyable et inflexible bourreau. Contrairement au Prométhée enchaîné d’Eschyle et au « Prometheus » de Goethe, « Die Verdammung » intervient après la révolte de Prométhée, au moment où ce dernier s’habitue à sa torture. Il rappelle en fait davantage la version que propose Kafka dans sa courte nouvelle Prometheus, publiée à titre posthume :

‘Von Prometheus berichten vier Sagen: Nach der ersten wurde er, weil er die Götter an die Menschen verraten hatte, am Kaukasus festgeschmiedet, und die Götter schickten Adler, die von seiner immer wachsenden Leber fraßen.
Nach der zweiten drückte sich Prometheus im Schmerz vor den zuhackenden Schnäbeln immer tiefer in den Felsen, bis er mit ihm eins wurde.
Nach der dritten wurde in den Jahrtausenden sein Verrat vergessen, die Götter vergaßen, die Adler, er selbst.
Nach der vierten wurde man des grundlos Gewordenen müde. Die Götter wurden müde, die Adler wurden müde, die Wunde schloß sich müde.
Blieb das unerklärliche Felsgebirge. - Die Sage versucht das Unerklärliche zu erklären. Da sie aus einem Wahrheitsgrund kommt, muß sie wieder im Unerklärlichen enden. ’

Le texte de Sarah Kirsch procède à la synthèse de la nouvelle kafkaïenne en reprenant l’idée d’un Prométhée oublié (au vers 12, l’aigle se fait attendre pendant plusieurs jours), pour lequel son bourreau n’éprouve plus qu’une indifférence méprisante (v. 20) et qui finit par demeurer sur son rocher même après avoir été délivré. La poétesse poursuit le mouvement entamé par Kafka d’une psychologisation du mythe. Le caractère absurde de la nouvelle disparaît néanmoins pour laisser place à une réflexion sur les mécanismes d’oppression de l’individu, de manipulation idéologique et sur les séquelles psychologiques qu’ils entraînent.

En ce sens, le mythème du Prométhée enchaîné se lit comme une métaphore de la situation de l’individu en RDA soumis à la pression d’un système autoritaire tentaculaire. Le texte s’attache à dénoncer le caractère totalement arbitraire des contraintes imposées, en montrant par exemple que l’aigle interrompt la torture pour des raisons administratives, la hiérarchie ne lui ayant pas signifié d’ordre contraire. Ces allusions pointent clairement du doigt le système est-allemand, connu pour la lenteur et la lourdeur de son appareil bureaucratique. On peut par ailleurs lire cette séquence comme un hommage non voilé à l’œuvre de Kafka, très critiquée en RDA jusque dans les années quatre-vingt. Au cours de ses années d’emprisonnement, Prométhée développe ce qu’on pourrait appeler dans la psychologie moderne le syndrome de Stockholm. La torture a brisé toute velléité de résistance et fait naître un amour malsain envers le bourreau et envers l’instrument de sa volonté arbitraire, l’aigle. Sarah Kirsch s’applique à décrire en détail les effets de la manipulation idéologique sur l’individu, étape par étape : d’abord la révolte (v. 5), la tentation du suicide (v. 6), l’acceptation (v. 7-8), la reconnaissance (v. 9), l’abandon de toute dignité (v. 10), l’auto-persuasion (v. 17) lorsqu’il croit trouver dans l’idéologie un refuge, la célébration (v. 18), enfin la disparition de toute résistance (v. 23-24).

Ces différentes étapes, la poétesse les connaît bien pour avoir elle-même vécu dans un système autoritaire. Mais il ne faut pas faire d’amalgame trop rapide entre ce Prométhée et Sarah Kirsch elle-même. S’il peut être considéré comme une des projections de son moi autobiographique, il n’en reste pas moins une distance importante, soulignée par l’emploi inhabituel de la troisième personne. Sarah Kirsch semble parler davantage au nom des victimes oubliées du socialisme, de ces dissidents politiques qui croupirent des années dans les prisons secrètes ou qui disparurent purement et simplement. En comparaison de ces vies brisées, la poétesse a bénéficié d’avantages non négligeables au cours de sa vie en RDA. Ainsi, malgré les critiques, ses textes étaient publiés à l’Est comme à l’Ouest, même, chose inouïe, après son départ en RFA. Elle fut également autorisée à voyager non seulement dans les pays amis mais aussi en dehors du bloc socialiste, en Suisse, en Italie, en France, en Autriche et à Berlin-Ouest506. Mais le personnage littéraire du Titan et le moi autobiographique de la poétesse se rejoignent au niveau du sentiment de déliquescence intérieure que l’individu ressent lorsqu’il est soumis à des contraintes qu’il n’a pas choisies et qui lui paraissent arbitraires et infondées.

‘J’ai parfois pensé que c’était à cause de ma situation personnelle, de ces histoires d’amour ratées. Plus tard, je me suis rendue compte que c’était la RDA qui me détruisait, qui voulait détruire ma fierté. Je ne m’en suis rendue compte que des années après, alors que je m’étais installée à l’Ouest.507

De même, Sarah Kirsch a souvent thématisé dans ses textes la menace de l’aphasie qu’elle ressentait en Allemagne de l’Est :

‘Je n’aurais pas pu continuer à écrire en RDA, j’étais comme paralysée là-bas.508

Par conséquent, on reconnaît quelques parallèles entre la figure du Prométhée kirschéen et la poétesse elle-même, notamment dans cette menace d’une perte de soi et de son étincelle créatrice. Ce n’est pas par hasard que Kirsch fait le choix du mythe prométhéen pour mettre à jour le fonctionnement du système hyper-répressif est-allemand. On sait que ce mythe du rebelle qui ose défier les dieux pour apporter aux hommes les bienfaits du progrès bénéficie d’une place particulière dans l’idéologie socialiste en ce qu’il glorifie la lutte révolutionnaire, serait-ce au prix du sacrifice de soi. En ce sens, le poème « Die Verdammung » pourrait être interprété d’une autre manière comme le bilan désastreux d’une politique mise en place depuis plus de trente ans. Si l’on considère que Prométhée symbolise l’homme socialiste, on peut lire en lui le désastre annoncé d’une société livrée aux agressions de l’autorité, qui a perdu toute force de vie et toute liberté de réflexion, enchaînée à un gouvernement indifférent et cruel qui a perdu de vue depuis bien longtemps les objectifs premiers du socialisme. Le texte met en scène l’absence de communication entre le bas et le haut du système : le lien entre les deux n’est plus que bureaucratique, les élites ont perdu toute réalité aux yeux du peuple, ce que souligne la dématérialisation de Zeus, présent dans le texte seulement sous la forme d’une brève allusion sans que soit jamais prononcé son nom. La tension qui s’établit entre le terme d’« ange gardien » (« Beschatter » v. 26), employé de manière antiphrastique, et celui de « bourreau » (« Folterer » v. 18) clôt le texte sur le constat amer de l’aveuglement du peuple est-allemand, vision pessimiste que viendra contrecarrer l’Histoire quelques années plus tard.

Notes
503.

Sarah Kirsch, Allerlei-Rauh, vol. 5, p. 80. « [...] aber bald begannen die träumerischen Lindenalleen wie vor zweihundert Jahren ins Land uns zu ziehen, der flirrende winkende Blätterschatten rief die frühsten Erinnerungen wach wie gleichfalls die gepflasterten Straßen, die es noch gab, und die große gewellte Landschaft machte mich wahllos verrückt, rappelig übermutig, und ich sagte, dies sei genau so mein Land, tutti paletti. » La dernière expression varie la formule « alles paletti », utilisée en priorité par une population jeune et signifiant que tout est en ordre.

504.

Forum 10, H. 10 (1966), p. 22. Cité par Wolfgang Bunzel, op. cit., p. 10. « Sarah Kirsch antwortete darauf, sie habe sich ‘abgewöhnt, wichtige ökonomische Probleme in meinen Gedichten aus Einsicht in die Notwendigkeit zu vermissen’ [...]. Am meisten bedauere Sie, ‘daß der Tag nur 24 Stunden enthält, es in Halle keinen guten Kognak und kein Kohlepapier gibt’; es sei ‘demzufolge ebenso schwer [...] wie vor der technischen Revolution, gute Gedichte zu schreiben’ ».

505.

La Bible : Édition intégrale, traduction œcuménique, Paris, Éditions du Cerf, 2004, p. 215.

506.

Wolfgang Bunzel, op. cit., p. 13.

507.

Sarah Kirsch, « Selbstauskunft. Sarah Kirsch im Gespräch mit Wolfgang Heidenreich » (August 1993), in : Peter-Huchel-Preis. Ein Jahrbuch 1993: Sarah Kirsch. Texte – Dokumente – Materialien, Baden-Baden, Zürich, Elster Verlag ,1995, p. 52. Cité par Bunzel p. 17. « Ich hab manchmal gedacht, es ist die persönliche Situation, verkrachte Liebesgeschichten. Später habe ich gemerkt, es war die DDR, die mich kaputt gemacht hat, die meinen Stolz kaputt machen wollte. Das hab ich nach Jahren erst gemerkt, als ich dann im Westen war. »

508.

Mathias Schreiber, « ‘In der DDR könnte ich nicht mehr schreiben’. Plädoyer für eine persönliche und vielstimmige Literatur: Gespräch mit der Lyrikerin Sarah Kirsch », in : Kölner Stadt-Anzeiger, 17.1.1978. Cité par Bunzel p. 17. « In der DDR hätte ich nicht mehr schreiben können, da war ich wie gelähmt. »