5.2.1. « sisyphos »

‘sisyphos

nach Mattheuer


1 ich glaub gar du lachst
obwohl ich höre das scheuern
stets der bäume am Haus
stets wenn wind geht
5 und du trittst den stein
ich verfluche ihn nur ohne
macht
ich hinter dir hinter dir blieb
ich schweigend schreibend
10 am hange rollend rollend wie du

sisyphos gleich hab ichs wieder
ganz oben gleich der punkt
zwingender kehre da seh ich dich
nicht stehn seh dich gehn
15 und fort
ich hinke bin blind spucke
uns pathos unehrenhaft
lasse mich halten in armen
so schwach meiner frau
20 ich renn der klamotte nach

sisyphos, bergab
gehst auch du andrer-
seits ich bin hier hier hier
ich bleibe bleib bleibe
25 ich schreibe schreib schreibe
im ansatz klarer dann
stockend nun rennend
nach stoppuhr der klamotte nach
tiefer gehts ja nicht mehr
30 als anfang543

Grâce au titre, le poème se révèle d’emblée dans sa dimension interdiscursive, en se posant comme une interprétation du tableau Die Flucht des Sisyphos (1972) du peintre et sculpteur anticonformiste Wolfgang Mattheuer, figure de proue de l’École de Leipzig. En fait, ce dernier peignit dans les années soixante-dix trois tableaux consacrés à Sisyphe, mais il est indéniable que le texte se réfère au premier des trois, qui figure un Sisyphe de dos, en haut d’une colline, en train de franchir au pas de course une ligne de démarcation en direction d’une vallée située en contrebas. À côté de lui, énorme, trône un rocher à l’aspect lunaire. Entre le rocher et Sisyphe, un personnage énigmatique, le visage couvert d’un masque évoquant une divinité égyptienne, observe le fuyard. Le poème de Kolbe semble plonger dans les pensées de ce témoin anonyme et nous les restituer directement à la manière du stream of consciousness que Joyce utilise dans son roman Ulysse.

La présentation claire en trois dizains permet d’atténuer l’impression de chaos linguistique que suscite la première lecture du texte. L’absence de majuscules, de ponctuation, de connecteurs logiques renforce la déstabilisation du lecteur privé de tout repère syntaxique. Ce style minimaliste, typique des poètes du Prenzlauer Berg comme Papenfuß-Gorek et Sascha Anderson, radicalise encore le processus d’affranchissement de la langue de toute codification que l’on observe chez Sarah Kirsch. Dans ce texte cependant, nous ne parlerions pas d’une libération révolutionnaire du langage. En effaçant toute différentiation entre les catégories grammaticales, par exemple entre substantif et verbe, Kolbe semble plutôt suggérer un nivellement intellectuel sous la pression d’une réalité uniformisatrice et, par conséquent, paralysante. Dans cette RDA, car c’est bien de ce pays qu’il s’agit, le quotidien est d’une banalité si désespérante que les choses perdent leur substance pour devenir une sorte de magma indistinct. Dans le court texte « Kleine Reise », Kolbe expose son obsession pour la boue, dans laquelle il est née, qui lui colle constamment à la peau544, et c’est cette boue que semble retranscrire son langage poétique. L’obscurité apparente du langage renvoie sans doute également à la difficulté de communiquer dans un pays où la langue se soumet aux besoins de l’idéologie et a perdu toute signification. On pense à la « lettre de Chandos » d’Hugo von Hofmannsthal qui, certes dans le contexte très différent de la rupture culturelle au tournant du XXe, pose le problème de la crise du langage moderne, dans un passage où le jeune Lord Chandos explique avoir été dans l’incapacité de prononcer des mots abstraits, qui se sont désagrégés dans sa bouche comme des champignons moisis.

La première strophe s’ouvre sur un je poétique doutant de ce qu’il voit. Cette incertitude fondamentale est caractéristique de la poétologie d’Uwe Kolbe, qui se fonde sur le concept du peut-être. On peut y lire une réaction allergique au manque d’alternative propre à la vie en RDA. Une existence se déroulant dans un univers prédéfini, sans choix réel, mais exigeant toujours de la part de l’individu un engagement clair :

‘[…] l’absence d’une alternative réelle, concrète avait fait de moi un handicapé.545

L’aspect hermétique de ses images poétiques et de son style découlent donc aussi de son aversion envers toute forme de fixation, de catégorisation et de choix. L’absurdité des pensées du je poétique est soulignée par l’illogisme de la relation de concession induite par la conjonction « bien que » (v. 2) qui relie les propositions des vers 1 à 4. Confusion et incertitude imprègnent son discours.

Quelle est la nature de ce rocher qu’il maudit aux vers 6 et 7 ? On peut l’interpréter comme le boulet du socialisme qu’il traîne avec lui et dont il ne peut se débarrasser, comme la suite du poème permet de le penser. Sans doute est-ce un morceau de ce mur qui influence le style de Kolbe alors qu’il n’est même pas encore fixé :

‘Je sais que mon morceau de mur écrivait avec moi alors même que je ne me doutais encore de rien, alors que tout n’était encore qu’une quête inconsciente.546

Plus tard, l’auteur décrit l’utopie socialiste comme une malédiction dont les racines plongent dans le « principe de l’espoir » développé par Ernst Bloch dans son ouvrage éponyme547. Le rocher représente aussi ce poids mort de l’utopie qui emprisonne le peuple est-allemand dans une cage idéologique dont les barreaux sont cachés sous le voile d’un avenir prometteur, idyllique. Kolbe insiste dans ses essais sur le sentiment d’impuissance terrible auquel il était confronté quotidiennement et qui trouve un écho aux vers 6 et 7. Rapidement, la langue bascule vers un minimalisme extrême avec la disparition des verbes conjugués, à l’exception du verbe d’état « restai » (v. 8), présents uniquement comme participes I, autrement dit sous une forme adjectivale (v. 8-10), ce qui suggère également l’impuissance due à l’inaction. La langue poétique se met à rouler comme un rocher, comme l’évoquent les parallélismes de structure au vers 8 avec la répétition de pronoms personnels et de l’adverbe « derrière » et de participes I au vers 9. Le vers 10 suggère même le retournement du rocher ayant buté sur un obstacle avec une structure proche du chiasme : « à flanc de coteau roulant roulant comme toi ». De même, dans ces trois derniers vers, la longueur irrégulière des mots (par exemple entre « ich » et « schweigend »), alliée au nombre irrégulier de termes par vers semblent imiter la course de Sisyphe dévalant la longue pente vers la liberté, que le je poétique ne peut partager que par l’écriture.

L’impression d’une pensée qui s’effiloche s’accentue encore dans la deuxième strophe. Après avoir posé le nom de « sisyphe », le je poétique semble perdre le fil de son (absence de) raisonnement, déstabilisant le lecteur en lui donnant le sentiment que le texte se dérobe sous ses pas. La pensée revient péniblement au sommet de la colline, qui n’est autre que le but affiché du socialisme, l’atteinte du point culminant de l’Histoire. Au moment où l’utopie va enfin se réaliser, où le je poétique effleure le « tu » de Sisyphe dans la matière textuelle, comme nous le montre l’accolement, unique dans le poème, des deux pronoms personnels au vers 13 (« da seh ich dich »), le négateur « nicht » placé en début du vers 14 annihile le processus de concrétisation. L’ampleur de la déception se lit dans la rime interne opposant « nicht stehn » et « dich gehn ». Car celui qui traverse la frontière, qui transgresse l’obligation de revenir (« der punkt zwingender kehre », v. 12-13) devient un traître aux yeux de l’État et de ceux qui, par manque de courage ou par espoir, restent de l’autre côté. Ce point de retour est aussi à comprendre dans un sens métaphorique, philosophique. Il signale une pensée enfermée dans un système, contrainte au solipsisme, comme obligée de rebondir contre les murs de l’idéologie. C’est sans doute une des explications à la métaphore de l’ombre carrée que projette le crâne du je poétique dans le poème « Der kantige Schatten meines Kopfes ». Le sentiment d’abandon que ressent le je est à la hauteur de la colère qu’il exprime dans la deuxième partie de la strophe. Le langage se fait invective, crachat (v. 16), réaction si humaine traduisant un désespoir profond. La dimension berlinoise du texte, qui appuie notre hypothèse selon laquelle l’ombre du mur de Berlin plane sur lui, transparaît dans l’emploi dialectal de « Klamotte » (v. 20), désignant un bloc de pierre. Il est possible que le sens de « facétie niaiseuse » affleure également dans ce terme, soulignant l’absurdité d’une quête qui ne mène nulle part, contrairement à la course de Sisyphe. Uwe Kolbe a réellement vécu cette situation de proches ayant pris la décision de partir, un choix qu’il ne comprend pas jusqu’à ce qu’il passe lui-même une journée à Berlin-Ouest en avril 1982 :

‘Je restai encore quatre, cinq années de plus en RDA. Mais une chose par exemple avait changé : je ne demandais plus à aucun ami, à aucune famille de rester lorsque j’entendais parler d’une demande de sortie de territoire.548

La troisième strophe s’applique à décrire la distance insurmontable qui s’installe entre le je et Sisyphe à la suite de la transgression. Cette frontière géographique comme spirituelle se traduit typographiquement dans le tiret qui clôt le vers 22 et sépare irrévocablement les deux camps, le « je » et le « tu » disposés de part et d’autre de l’expression « d’un autre côté » (« du andrer – seits ich », v. 22-23). Dans le camp du je, la pensée solipsiste s’amplifie comme le soulignent les répétitions aux vers 23, 24 et 25. Il s’engage une véritable lutte au niveau de l’écriture, qui aligne péniblement les mêmes mots, comme pour gagner du terrain sur le néant symbolique de la feuille blanche. L’écriture devient survie, mais une survie misérable sous le joug de la répétition : le je est devenu le vrai Sisyphe. Dans ce monde apathique paralysant, l’idée même d’alternative a disparu, comme s’est évaporé le pronom « tu » renvoyant à Sisyphe.

Le cerveau s’embrouille, le temps se dérègle et la course folle se poursuit. Le poème se termine par un procédé habituel chez Kolbe, qui pose une assertion pour la contredire ensuite : « on ne peut plus aller plus bas / comme commencement ». Les notions antithétiques de départ et d’arrivée fusionnent sous la contrainte de la comparaison, sans toutefois déboucher sur un non-sens. En effet, l’image du cycle qui surgit traduit à nouveau l’enfermement, en la reliant cette fois à la malédiction de la naissance. Dès l’aube de sa vie, l’enfant qui naît en RDA se trouve pris au piège dans les profondeurs d’un système qu’il n’a ni choisi, ni contribué à construire. « sisyphos » révèle l’ampleur du désespoir de ceux qui sont « nés à l’intérieur ».

Du mythe de Sisyphe, il ne reste que le mythème de la punition du rocher répétée jusqu’à l’absurde. Par l’absence de majuscule, même le matériau mythologique semble soumis à l’action paralysante de l’uniformisation et perd le caractère glorieux lié à son atemporalité. On observe ainsi que la force créatrice du mythe, encore puissante dans l’œuvre de Sarah Kirsch, approche dans ce texte de ses limites. La vision des jeunes auteurs est bien plus noire que celle de ses aînés, dans la mesure où même l’acte de création poétique est remis en doute. Chez Kirsch, l’esprit demeure libre dans l’univers de l’imaginaire, tandis que chez Kolbe la pensée est minée par une idéologie qui parvient à déformer jusqu’à l’imaginaire de l’individu, censé être son ultime espace de liberté.

Le mythe de Sisyphe fait l’objet d’un deuxième poème dans le même recueil. « Das ganze Werk oder Sisyphos soundsovielter549 », dédié à son ami écrivain Frank-Wolf Matthies. Le processus de minimalisation du mythe à l’œuvre dans « sisyphos » s’y radicalise, Sisyphe n’apparaissant plus que dans le titre. Si nous comparons celui-ci avec le titre d’« Icare 64 » donné par Günter Kunert à l’un de ses textes, nous remarquons que la désacralisation du mythe atteint un nouveau stade avec Uwe Kolbe. Tout en se présentant comme une énième variante du mythe d’Icare, « Icare 64 » insiste malgré tout sur la validité du mythe pour décrire une situation contemporaine en l’année 1964. Chez Kolbe, le mythe perd toute son importance, tout son sens, il n’est plus qu’un texte de plus dans un amas littéraire absurde et vain. Le titre récuse jusqu’au « plaisir du texte », en soulignant par avance l’inutilité de la lecture. On pourrait avancer l’idée que le texte de Kolbe met en scène le « degré zéro » du mythe, qui signifie la réduction du mythe à un nom banalisé qui n’a plus de signification si ce n’est celle de traduire l’absurde.

‘Ich schlage auf die Litfaßsäule
und auf den Zeitungskiosk ein,
ich hau auf den Gerümpelhaufen,
den nassen Straßenkater und
die Häuserecken nieder, die Balkone.’

Le texte se poursuit dans la même veine dans les quarante-six vers qu’il compte au total, interrompant sa litanie de violences par l’image finale d’une coquille qui se brise (« und meine Schale bricht. », v. 46). La réduction du mythe de Sisyphe à un pré-texte pose la question de la validité du terme d’intertextualité quand est atteint le « degré zéro » du mythe. L’interaction entre deux textes semble trouver ses limites, sans toutefois entraîner la libération de l’hypertexte, qui nie lui-même son intérêt dès le titre. Nous sommes donc en présence d’un double aveu d’échec : celui de l’impuissance du matériau mythologique à produire une force créatrice et celui de l’incapacité du texte poétique, clairement postmoderne dans ce cas précis, à nouer un dialogue avec la littérature environnante, à se placer dans une perspective diachronique et synchronique de la littérature. Même l’aspect intratextuel est minimisé par le fait que le poème « Das ganze Werk oder Sisyphos soundsovielter » n’apparaît que vingt pages après « sisyphos », comme pour prévenir toute tentative d’interpréter l’un par rapport à l’autre. Dès lors, le texte s’auto-exclut du réseau intertextuel et affirme sa marginalisation. La dimension nihiliste qui découle d’un tel traitement du mythe est indéniable. Mais elle ne témoigne pas de la volonté de Kolbe de détruire le mythe, le nihilisme étant posé comme une conséquence malheureuse de l’action du système en place, comme nous le verrons par la suite. Le processus de négation des mythes ne fait que traduire l’abandon de la valeur, du sens et du désirable qu’entraîne chez l’individu l’hyper-répression du régime est-allemand.

Notes
543.

Uwe Kolbe, « sisyphos », in : Hineingeboren: Gedichte 1975-1979, Berlin, Weimar, Aufbau-Verlag, 1980, p. 50-51.

544.

Uwe Kolbe, Renegatentermine, op. cit., p. 56-57.

545.

Id., p. 213. « […] das Fehlen einer wirklichen, lebendigen Alternative hatte mich zum Krüppel gemacht. »

546.

Id., p. 168. « Ich weiß, daß mein Brocken Mauer schon mitschrieb, als ich noch nichts davon ahnte, als alles noch unbewußtes Finden war. »

547.

Id., p. 51-52.

548.

Id., p. 213. « Ich blieb noch weitere vier, fünf Jahre in der DDR. Nur eines war z.B. weg: Ich forderte keinen Freund, keine Familie mehr auf zu bleiben, wenn ich von einem Ausreiseantrag hörte. »

549.

Uwe Kolbe, « Das ganze Werk oder Sisyphos soundsovielter », in : Heineingeboren, op. cit., p. 70-71.