5.2.2. « Schöpfungsgeschichte mit Weib »

‘1 Stehend verschlungen ineinander wir
vorm Klo die halbe Treppe tiefer
ich teil dir grade mit ich müsse
jetzt dichten aber gleich
5 du zitterst Mädchen – darf nicht sein
ich muß schreiben mein Gedicht
den Auftrag an mich selbst erfüllen
der Kopf wird mir ganz klar davon
daß ich es sag – so wird er klar dafür
10 mir fallen Margueriten ein zu dem
was eben ich schreiben wollte
wie ein Gedicht oder zwei ich war
mir eben noch bewußt der Sache
einer schön bewußten eines Gegenstands
15 aber du dekadentes – wie alle
Weiber im Einfluß auf uns ja uns
es sind – Weib
na was wär mit der Schöpfung
wenn Gott gestanden hätt wie ich
20 vorm Klo so eng verknäult
mit einem schönen Weib
was wär mit der Schöpfung nun
der kosmischen Marguerite
sie wär wie dies Gedicht in dem sie ist
25 und ist sie denn nicht so?550

Nous avons voulu examiner un texte utilisant des motifs mythologiques bibliques et avons choisi « Schöpfungsgeschichte mit Weib » qui se place moins dans une perspective religieuse que les autres textes mentionnant Dieu, Satan ou le Christ. « Zyniker551 » par exemple se présente sous la forme d’une adresse virulente à Dieu qui le décrit comme le maître du cynisme dans son plaisir à créer des images utopiques, telles que le jardin d’Eden, pour entraîner l’homme dans des millénaires de luttes sanglantes. Les mythèmes bibliques demeurent aussi rares dans l’œuvre de Kolbe que ceux issus de la mythologie antique, et constituent donc également un phénomène marginal.

La structure du présent poème, beaucoup moins travaillée que celle de « sisyphos », imite le flux de pensées discontinu de la conscience. Cette conscience est celle du je poétique, proche du moi empirique de l’auteur en sa qualité de poète. L’aspect réaliste du stream of consciousness se traduit par le recours à un niveau de langue familier dans le lexique (« Klo » ; « Weib ») comme dans la syntaxe, par la contraction des articles ou par l’élision de la marque du cas (« vorm Klo » v. 2 ; « dies Gedicht » v. 24), les particules illocutoires (« auf uns ja uns » v. 16 ; « was wär mit der Schöpfung nun » v. 22) et le contactif « na » au vers 18 à valeur communicative, qui sert à relancer le contact en fin d’énoncé. Les tirets (vers 5, 9 et 15 à 17) entrent également dans cette perspective en mimant les sauts, les interruptions et les digressions d’une pensée qui s’élabore. En fait, le texte hésite constamment entre le monologue et le dialogue, on ne sait s’il rapporte les pensées du je poétique ou les paroles qu’il adresse à sa compagne. Sans doute est-ce parce qu’il s’agit avant tout d’une réflexion métalinguistique du je sur le poème qu’il est en train de créer et qu’elle procède à la fois d’un monologue intérieur et d’un dialogue avec l’extérieur, le réel.

Si le texte nous paraît d’un intérêt esthétique médiocre, il soulève tout de même quelques points intéressants. L’imbrication du matériau mythologique et prosaïque est portée dans ce texte à son paroxysme, notamment dans l’emploi de « Weib » qui synthétise la décadence qu’a connu ce terme entre son origine biblique et son acception vulgaire actuelle. D’ailleurs, l’ensemble du texte est traversé par un mouvement de dégradation blasphématoire du mythe de la Création et de la figure de Dieu. En cela, Uwe Kolbe ne fait que suivre, avec moins de virulence, la voie tracée par son aîné Karl Mickel, qui, dans son poème « Odysseus in Ithaka » de 1965, laisse Ulysse traiter Circé de « cochonne » (« Und Kirke fällt mir ein, wenn ich sie vögle / Die Sau […]552 »). La dégradation du mythe par Mickel a pour but de choquer les théoriciens bien-pensants du réalisme socialiste alors que chez Kolbe le choc n’est pas l’intention première. La désacralisation de la matière mythologique a déjà eu lieu en amont et cède la place à un regard de dérision porté sur le monde et sur soi. L’autodérision se remarque par exemple dans le décalage entre la noblesse de la nécessité presque vitale d’écrire (« ich müsse jetzt dichten » v. 3-4, « muß schreiben mein Gedicht » v. 6, « den Auftrag » v. 7) et le résultat, un poème sur l’absence d’une marguerite.

À la fin du poème résonne l’écho des lectures hégéliennes de Kolbe. L’image de la marguerite absente rappelle la célèbre phrase de Mallarmé, pour qui le mot poétique est l’absence de la chose :

‘Je dis : une fleur ! et, hors de l'oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d'autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l'absente de tous bouquets.553

Mallarmé veut vider le mot de son sens trivial impur pour ne laisser subsister que son enveloppe poétique, l’élever au rang d’idée pure, et ainsi atteindre l’absolu du Beau. Sa théorie esthétique s’inspire de l’idéalisme hégélien. Selon la phénoménologie de l’esprit hégélienne, le chemin de la conscience vers le savoir absolu suit plusieurs étapes. On accède à l’étape suivante par le biais de la dialectique, dont le noyau est la négation de chaque objet et de chaque état de conscience, jusqu’à ce qu’on atteigne le savoir absolu. Dans cet ultime stade, l’opposition du sujet et de l’objet est surmontée, de sorte que les deux sont connus comme indissociables. Le premier acte de l’esprit est par conséquent de nier le donné, de l’annihiler dans ses manifestations actuelles afin de l’absorber en soi par le travail de la pensée. C’est cette théorie qu’applique Kolbe dans « Schöpfungsgeschichte mit Weib », lorsqu’il tente de sortir la marguerite des limbes de sa conscience, et l’absence de marguerite cosmique n’est autre que la connaissance absolue de la marguerite. Kolbe emprunte ainsi la voie tracée par Mallarmé en débarrassant la fleur de son enveloppe contingente impure pour la transformer en idée pure (« mir eben noch bewußt der Sache / einer schön bewußten eines Gegenstandes »), l’emboîtement des groupes au génitif mimant la progression par étapes vers le savoir absolu. La nouvelle intrusion du prosaïque étreignant l’idée pure de Dieu (v. 19-20) ne fait qu’illustrer la théorie hégélienne de la coïncidence totale, dans le savoir absolu, entre le sujet connaissant et l’objet connu, et avec l’acte de pensée par lequel cet objet s’engendre.

L’acte poétique permet donc d’atteindre une forme de connaissance. Mais il est vrai que la force du mouvement trivial qui sous-tend le poème tente de mettre en échec l’ensemble du processus philosophique en le plaçant sous le signe de l’autodérision. On est bien loin dans ce texte d’atteindre le langage poétique absolu voulu que Mallarmé appelle de ses vœux ! Dans ce contexte, l’avilissement du matériau mythologique millénaire, renforcé par la dimension agnostique du texte, signale l’action abrutissante d’une réalité linéaire qui fonctionne comme une entrave à la réflexion philosophique et à l’épanouissement de l’imaginaire. À nouveau, le mouvement de destruction que traduit le mythe n’est pas l’expression d’un choix mais d’une contrainte.

Notes
550.

Id., « Schöpfungsgeschichte mit Weib », in : Hineingeboren, op. cit., p. 100.

551.

Ibid., p. 116.

552.

Karl Mickel, « Odysseus in Ithaka » (1965), in : Schriften I: Gedichte 1957-1974, Halle, Leipzig, Mitteldeutscher Verlag, 1990, p. 76.

553.

Stéphane Mallarmé, « Crise de vers », in : Igitur. Divagations. Un coup de dés, Paris, Gallimard, 1976, p. 251.