Si les recueils Hineingeboren et Abschiede und andere Liebesgedichte développent des visions très proches d’un monde léthargique asphyxiant basculant dans l’absurde et le néant, Bornholm II introduit une rupture en défendant des positions plus complexes. Depuis le dernier recueil, Uwe Kolbe a eu l’occasion de sortir de RDA plusieurs fois à l’occasion de conférences et pris conscience de l’ampleur des contraintes qui pesaient sur lui dans son pays. Le choc de la confrontation avec le bloc de l’Ouest se répercute sur ses textes et son style, qui se fait encore plus hermétique, comme pour absorber la complexité de l’époque. De nouvelles thématiques apparaissent, dont la tension entre désir de fuite dans un monde rêvé et attachement pour son petit pays, placé sous le signe de l’enfance, comme le souligne le titre du recueil, donné également à la deuxième partie de l’ouvrage. L’évocation de la vie en RDA et à Berlin gagne ainsi en épaisseur et en intensité. L’image de la capitale, qui prend une dimension maternelle, se teinte d’une ambiguïté œdipienne, oscillant entre froide indifférence et joie de vivre : « Ich treibe einen Stollen in die Mutter / Berlin, […] Mutter, dein Schweigen so lind. » dit le poème « Der Grund », ou « Rings / Festvorbereitung, Frieden und Singsanggebeutel, / rumoren zauberhafte Zeiten » (« Herkunft »). De ce fait, il n’est pas étonnant que la RDA soit placée sous l’égide de la déesse imaginaire « Ambivalence », dont parlait déjà Kunert : « Ambivalentia, Göttin des Lands und der Zeit, / dieser Stadt in deinem Brummkopf » lit-on dans « Die Krankheit im Frieden » 559. Dans le même sens, la métaphore d’un monde constamment en mouvement, qui se dérobe et qui tangue traverse le recueil de part en part. Cette impression d’instabilité est rendue sur le plan formel par l’arythmie des vers, l’importance des parenthèses et la prédominance des longs poèmes en vers libres non rimés imitant le langage parlé.
Au niveau des mythes, les motifs se diversifient tout en restant minoritaires dans l’ensemble. L’hydre, Babel et Tantale apparaissent furtivement au détour d’une strophe. Le mythe d’Orphée fait l’objet quant à lui d’un poème entier, « Flüchtiger weiblicher Schatten », sans que le nom du poète musicien de Thrace soit prononcé une seule fois. De manière générale, les mythes se placent du côté de l’hédonisme, du plaisir, du jeu, thèmes nouveaux, opposés au langage idéologique des journaux et de la télévision, comme en témoigne le poème en prose « Ein Gruß560 » :
‘In den Zügen kommt, auf den Straßen galoppiert, über die Weinberge fliegt, durch die schlammigen Flüsse schnellt, über Kirchen und Domtürme schreitet die heidnische Gottheit […].On retrouve l’idée présente dans les œuvres de Kunert et surtout de Kirsch que les mythes, en tant que mode d’expression du sémiotique, possèdent une force subversive. Ce sémiotique se lit entre autres dans l’importance accordée au phénomène corporel du déplacement et à celui pré-langagier du rire. En revanche, Kolbe se démarque de ses aînés en plaçant le langage idéologique à mi-chemin du sémiotique et du thétique, alors que chez ces derniers il est relié au thétique en tant qu’expression de l’autorité, même si celle-ci est absurde. On se rappelle que Kunert désigne le langage idéologique comme « langage de la marâtre » des contes (Stiefmuttersprache), soulignant ainsi l’aspect arbitraire, traître et néfaste des règles édictées par le pouvoir. Sarah Kirsch quant à elle recourt à la structure codifiée immuable des lois dictées à Moïse par Dieu pour signifier la rigidité extrême des règles en vigueur en RDA. En comparant les idéologues est-allemands à des « prêtres de l’eau », Kolbe unit de façon intéressante le thétique dans l’aspect rituel au sémiotique de l’élément aqueux. En effet, le thétique étant à considérer comme un cadre, une limite, il entre en tension avec l’insaisissabilité de l’eau, élément du diffus et du mouvement. Nous observons un procédé similaire dans le poème « Flüchtiger weiblicher Schatten », qui compare le langage idéologique à un « pater noster baveux » :
‘[…] während die lauen GenießerSi Kunert insiste sur le caractère infantilisant du langage du pouvoir, Kolbe en souligne l’infantilité, l’inconséquence et la versatilité à travers la métaphore liquide. En même temps, l’image du béton au vers précédent rappelle le caractère thétique de cette inconstance idéologique, la rendant intolérable. Il nous semble que l’on peut interpréter cette divergence dans la perception de l’idéologie comme l’expression d’une mutation sociologique, dans la mesure où, dans les années quatre-vingt, le discours idéologique n’entraîne plus ni la peur ni la haine, seulement un mépris narquois empreint de dégoût. L’historien Stefan Wolle observe en ce sens un changement dans la relation des jeunes est-allemands à leur État, où l’indifférence l’emporte sur l’engagement subversif :
‘Aux combattants et aux sceptiques succédèrent dans les années quatre-vingt les indifférents. […] L’important à leurs yeux n’était pas de s’opposer ou d’améliorer la société, mais de mener une révolte apolitique et anarchique contre des schémas existentiels prédéfinis. Ils [les jeunes artistes ; C.F.] ne défiaient pas l’État et ses instances, mais l’ignoraient et se refusaient dès le départ à suivre le cursus habituel menant d’une institution à une autre. […] Ils s’imaginaient en voyage, avant de quitter réellement le pays pour nombre d’entre eux, et s’appliquaient ainsi à nier le système de la façon la plus radicale possible tout en pratiquant une capitulation totale. Bien que cette attitude pleine de panache supposât de se tromper soi-même de façon assez grossière, c’était peut-être en fin de compte la manière la plus efficace de résister.562 ’Le poème « Ein Gruß » présente les deux pôles antithétiques du discours mythologique, capable de libérer l’être comme de l’enfermer dans des rituels dogmatiques. En reliant l’idéologie au monde sémiotique pré-langagier dans la métaphore aqueuse, le texte la démystifie et l’exclut du champ du pouvoir. Ce faisant, il fait montre d’une évolution des comportements sociaux en RDA vers un désinvestissement des polémiques menées au niveau thétique. Ainsi, on remarque un changement important depuis l’époque de « Das ganze Werk oder Sisyphos soundsovielter », qui suppose encore une confrontation avec le système par la violence. Cela ne signifie pas pour autant l’épuisement de la résistance contre les institutions, elle change seulement de forme en se coupant du thétique et en se réfugiant dans le sémiotique, dans l’ego. On pourrait parler finalement d’une résistance par l’absence de résistance, qui, en niant le thétique, arrive effectivement à le rendre impuissant. Un système ne peut exister qu’à la condition qu’on le reconnaisse.
Uwe Kolbe, « Der Grund », « Herkunft » et « Die Krankheit im Frieden », in : Bornholm II, Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1987, resp. p. 57, p. 46 et p. 71.
Id., p. 77.
Uwe Kolbe, « Flüchtiger weiblicher Schatten », op. cit., p. 39, v. 12-16 sur vingt-trois vers au total.
Hans-Hermann Hertle, Stefan Wolle, Damals in der DDR: Der Alltag im Arbeiter- und Bauernstaat, München, Wilhelm Goldmann Verlag, 2006, p. 382. « Auf die Kämpfer und die Zweifler folgten in den Achtzigerjahren die Gleichgültigen. […] Es ging ihnen nicht um Opposition oder Verbesserung der Gesellschaft, sondern um eine apolitische, anarchische Revolte gegen vorgeprägte Lebensmuster […]. Sie [die jungen Künstler; C. F.] forderten den Staat und seine Instanzen nicht heraus, sondern ignorierten ihn und traten den langen Marsch durch die Institutionen erst gar nicht an. […] Sie befanden sich auf einer mentalen Ausreise, der oft auch die reale Ausreise folgte, und praktizierten damit zugleich die radikalste Form der Verneinung und eine totale Kapitulation. Obwohl der hohe Gestus ein leicht durchschaubarer Selbstbetrug war, bedeutete er vielleicht doch die beste Form des Widerstehens. »