Avec Uwe Kolbe, nous entrons de plain-pied dans l’« ère post-mythologique », caractérisée entre autres par la course au progrès technologique et l’importance de l’accumulation matérialiste. Le matériau mythologique, provenant du domaine de l’imaginaire irrationnel, est traité en conséquence avec distance, ce qui se marque dans le recours à l’ironie ou à la dérision. Cette évolution se lit déjà en creux dans l’œuvre de Günter Kunert, mais Kolbe radicalise encore le processus de détachement du mythe, même s’il souhaiterait faire le contraire :
‘« Le monde marche sur la tête », dit Christa Wolf. Partageant cet avis, je n’en ressens que plus l’anxiété. En dépit d’incommensurables obstacles, je veux parvenir à un langage précis, je veux me nourrir de chaque indice que je pourrai trouver de la continuité de la création dans l’Histoire. Même cette « langue au-delà de la croyance » ne peut exister sans l’intégration de l’ensemble de la tradition de l’Histoire culturelle.563 ’D’après ses dires, le langage poétique, non idéologique, « au-delà de la croyance » qu’il cherche à atteindre, que Mallarmé nommait l’absolu, ne peut faire fi des cultures passées et doit s’inscrire dans la continuité de la tradition culturelle. Mais dans ses poèmes domine le constat pessimiste selon lequel l’Allemagne de l’Est s’est coupée de cette tradition, mouvement que l’on perçoit à travers la destruction des mythes.
Ce processus se lit premièrement dans la marginalisation des motifs mythologiques. Ensuite, ceux-ci sont soumis à un mouvement de négation autodestructrice. Par exemple, l’oxymore d’un « Satan divin564 » déconstruit le matériau biblique pour l’annihiler. De la même manière, les chaînes de noms mythologiques, dont nous avons étudié un exemple dans le poème « T.V. », relativisent les mythes les uns par rapport aux autres, l’accumulation aboutissant à une destruction de leur puissance évocatrice :
‘Im Absoluten, Unendlichen, Leben – Tod –À cela s’ajoute la quasi-absence de mythèmes, les mythes étant souvent réduits aux noms de leur héros. N’étant plus du tout envisagés sous leur aspect narratif, ils semblent avoir perdu toute épaisseur intertextuelle et sont soumis à une intellectualisation, à une abstraction progressive. En ce sens, nous voyons apparaître dans certains textes ce que nous avons appelé le « degré zéro du mythe », état où le mythe n’est présent que dans la négation de lui-même, comme dans le titre « Das ganze Werk oder Sisyphos soundsovielter » ou dans l’extrait du poème « In der Sekunde » que nous venons de citer. Ce phénomène existe également chez Sarah Kirsch, par exemple dans les poèmes « Die Rückkehr » et « Schneewärme », dans lesquels on ne peut que poser l’hypothèse de la présence des mythes d’Ulysse et de Léto. Par ailleurs, le processus d’abstraction à l’œuvre dans l’usage des mythes peut se lire comme une caractéristique générationnelle, non liée seulement à Kolbe. Ainsi, le mythe de Cassandre n’apparaît-il plus que sous forme adjectivale dans le poème « ATEM LOS » de son collègue Ulrich Schacht :
‘ATEMLe mythe devient pur principe poétologique, les « formes cassandresques » renvoyant aux pierres qui aveuglent le regard et empêchent la compréhension du monde. Enfin, l’intérêt même des mythes est remis en question par une constante désacralisation et l’affleurement d’une pensée nihiliste, surtout dans les deux premiers recueils.
Tous les procédés que nous venons de décrire concourent à l’isolement de la matière mythologique qui progresse vers sa disparition. Nous pouvons interpréter cette analyse comme l’expression du sentiment d’être enfermé dans un système absurde qui n’a pas d’autre équivalent dans l’Histoire, ce qui explique qu’Uwe Kolbe ait tant envie de trouver autour de lui les signes d’une « continuité de la création ». La disparition de l’épaisseur intertextuelle des mythes, en détruisant la logique d’un réseau s’enrichissant au fil des siècles, suggère une conception pessimiste de la RDA comme erreur historique finalement. Bien sûr, il faudrait relativiser cette position par l’étude d’autres influences intertextuelles dans le texte kolbien comme celle de Baudelaire et de Klopstock, tous deux cités par Kolbe, mais cela nous éloignerait trop de notre sujet.
Comme c’était le cas pour Sarah Kirsch, le pessimisme historique nous amène à interroger l’œuvre kolbienne sous l’angle de la postmodernité. Les structures lâches de nombre de ses textes, qui s’appuient sur une technique d’accumulation qui semble contingente, que nous avons vue à l’œuvre à travers le stream of consciousness,l’insaisissabilité du je poétique, le rejet de l’idéologie et de l’utopie politiques et la description de la course apocalyptique du monde vers le néant sont autant de signes révélateurs d’une esthétique postmoderne. Toutefois, d’autres traits de son écriture nous paraissent relever avant tout d’une conception moderne de la poésie telle qu’elle a été définie au XIXe siècle par Baudelaire puis par les symbolistes. Prenons le cas de l’hermétisme fragmentaire kolbien. Il est certain que le recours à l’hermétisme n’a rien en commun avec l’affirmation de l’autosuffisance de l’œuvre d’art que défendent les tenants de l’« art pour l’art ». Mais il nous semble qu’il ne s’inscrit pas non plus dans le cadre de l’esthétique postmoderne, qui voit dans la fragmentation et l’hétérogénéité des images l’expression de la complexité du monde postindustriel, dont on ne peut percevoir le sens et qui apparaît à l’homme dans sa disparité et sa discontinuité. En effet, l’écriture hermétique revêt un autre sens dans le contexte spécifique de la RDA. Il s’agit de redonner de la profondeur et du mystère à une réalité vécue comme linéaire, unidimensionnelle :
‘Sind nur noch siebente TageOn le voit, tout processus créatif a déserté la RDA. Le citoyen est pris dans le renouvellement cyclique interminable du septième jour de la Genèse, celui du repos du Seigneur. La voûte céleste quant à elle a perdu toute profondeur pour devenir une feuille argentée, désespérément plate. Nous pensons qu’au-delà de la critique de la dimension rationaliste de l’idéologie est-allemande, qui, en combattant la religion et les mythes, tente en réalité d’amputer les citoyens de leur capacité à imaginer et à rêver, le texte souligne l’appauvrissement du langage poétique, qui se contente de métaphores faciles et qui se soumet au diktat de l’intelligibilité. Dans ce contexte, la fréquente référence à la poésie baudelairienne et mallarméenne prend tout son sens. La poésie kolbienne se réclame de la poésie moderne française qui pose l’incompatibilité essentielle du langage poétique et du langage courant de la communication. Les aspects de la crise du langage et de la quête d’un langage poétique non-idéologique rattachent clairement Kolbe aux interrogations portées par la modernité poétique au XIXe siècle.
Par ailleurs, et c’est selon nous un point essentiel de la poésie kolbienne, la recherche du sens est constamment réaffirmée, notamment à travers le recours à la philosophie hégélienne. Or, on sait que le courant postmoderne affirme que l’esthétique n’a pas de prétention cognitive. Il est à noter également que les motifs mythologiques sont ceux qui sont le moins marqués par l’hermétisme. Il semble que, malgré les tentatives de les annihiler, les mythes gardent une puissance évocatrice, comme si, même réduits à l’état d’éclat, ils continuaient de rayonner. Ainsi, ils ne sont jamais complètement coupés du sens, Sisyphe fonctionnant comme allégorie de l’absurde, Circé et Méduse comme allégories de la femme fatale, etc. Nous pensons que les mythes gardent une contrainte de sens qui agit comme un frein à l’éclatement sémantique postmoderne. Les textes de Kolbe nous paraissent donc relever à la fois de l’esthétique moderne et postmoderne, selon les critères envisagés. C’est pourquoi nous proposons de parler d’une postmodernité spécifique, déterminée par les circonstances sociopolitiques dans lesquelles elle a surgi. Nous reviendrons sur ce point dans l’étude synthétique suivant cette partie.
En ce qui concerne notre problématique du rapport entre thétique et sémiotique, nous pouvons souligner deux aspects principaux du traitement des mythes par Kolbe. D’un côté, le mythe permet la confrontation avec les lois thétiques, d’un autre côté, il signale le risque de la tentation de repli dans le sémiotique et le désinvestissement de la sphère du thétique. Dans un premier mouvement, la sphère corporelle pré-langagière du sémiotique se manifeste dans le recours à la violence physique (« Das ganze Werk oder Sisyphos soundsovielter »), à la trivialité et à la sexualité (« Schöpfungsgeschichte mit Weib », enfin à l’affirmation hédoniste (« Gründliche Sicherheit », dont nous citons un extrait) :
‘Sie [die Götter; C. F.] nur riefen die Natur,Cet extrait indique déjà l’ambivalence de l’attitude hédoniste, dans la mesure où le je poétique se coupe du questionnement existentiel en s’adonnant exclusivement au principe du plaisir. La remise en cause du thétique par les forces subversives du sémiotique implique donc le risque de l’isolement dans la sphère individuelle. D’autre part, et c’est un point capital, les mythes soulignent l’aspect sémiotique du langage idéologique, comme nous l’avons vu avec le poème « Ein Gruß ». Ils indiquent de cette manière son caractère infantile et régressif, lui niant tout intérêt. Face à cette mascarade d’un thétique qui n’en est pas un, fondé sur l’arbitraire et sur l’irrationnel, le je poétique n’a de recours que le refuge dans le sémiotique, car il ne peut combattre ce faux thétique par la raison. Le repli dans le sémiotique apparaît simultanément comme une nécessité de survie et comme une condamnation à l’exclusion sociale. C’est ce que Stefan Wolle indique en parlant de l’ambiguïté de la négation du système, qui suppose en même temps une capitulation. Mais le traitement kolbien des mythes révèle que la capitulation n’est pas totale. En effet, le je poétique se trouve constamment pris entre le désir de tourner le dos à la société et de la mettre en perspective par la réflexion. Cette tension se lit dans son hésitation entre nihilisme et hégélianisme, entre la négation et le questionnement. La fin du poème « Gründliche Sicherheit » que nous citons plus haut nous montre bien que le questionnement persiste malgré la perspective de l’échec.
Le langage poétique se fait le reflet de cette tension à travers la révolte contre les codes poétiques traditionnels, la volonté de trouver un langage pur et le constat d’une perte de sens s’exprimant dans les procédés de négation des mythes. On peut dire que le champ poétique fonctionne comme une métaphore de la sphère sociopolitique est-allemande. Contrairement à ce que l’on voit chez Sarah Kirsch, la dimension de la composition du texte poétique est niée par l’imitation du stream of consciousness, par l’absence de rimes, par la négation de l’alternance métrique, par la technique d’accumulation ou d’apposition que l’on voit à l’œuvre dans « Das ganze Werk oder Sisyphos soundsovielter » qui se substitue à celui de la progression thématique. L’hermétisme, la pénible lutte des mots couchés sur le papier sont autant de moyens de résistance contre la progression de l’uniformisation et du néant. Mais l’échec guette comme le montre l’intrusion du réel qui tente d’empêcher le processus de connaissance dans « Schöpfungsgeschichte mit Weib ». Plus important, le mouvement anarchique est lui-même remis en question car stérile, comme on le voit dans le deuxième poème sur le mythe de Sisyphe. On se rappelle l’attachement d’Uwe Kolbe pour une vision continue de la création artistique et historique ; il n’y a pas en ce sens d’apologie de l’anarchisme politique, qui est vu comme un pis-aller auquel l’individu est contraint par le système. Le nihilisme débouche sur une aporie sociale.
Face au non-sens des contraintes pesant sur l’individu en RDA, le texte poétique kolbien constate que le monde est sorti de ses gonds. Comme le recours au désordre anarchique est présenté comme une solution dictée par le désespoir et vouée à l’échec, on ne peut déceler dans le langage poétique kolbien de volonté révolutionnaire. Ainsi, son impact est montré comme dérisoire et vain, et l’échec et le nihilisme affleurent dans nombre de textes : « Reicht mir den Zahlenstrick / Dichtung rentiert sich nicht569 ». Lorsque l’écriture met en scène la violence, elle semble aveugle, dirigée contre l’univers entier, finalement inefficace. Le je poétique fait penser plus à un insecte qui se débat désespérément dans un monde figé qu’à un activiste révolutionnaire : la question qui l’obsède dans son premier recueil est de savoir « si nous sommes tous faits de terre / croûte immobile muette570 », allusion au mythe de Prométhée. Les poèmes de Kolbe expriment le regret du dépérissement d’une véritable réflexion logique, alors que la logique est-allemande est dénoncée comme illusoire car idéologique, comme on le voit à la vision déformante, uniforme et lisse de la réalité que propose la télévision. Le texte ne fait pas le procès de la signifiance mais son deuil. Dans cet océan de pessimisme subsiste une petite lueur d’espoir dans le fait que le mythe parvient malgré tout à résister au processus de destruction par sa capacité symbolisante. Même réduit à son degré zéro, il rayonne encore dans la simple mention du nom propre mythologique.
Uwe Kolbe, Abschiede und andere Liebesgedichte, op. cit., p. 80-81. « ‘Der Zustand der Welt ist verkehrt’, sagt Christa Wolf. Diesem Satz zustimmend, spüre ich nur mehr die Unrast. Ungeachtet maßloser Hemmnisse will ich genaues Sagen lernen, will zehren von jedem erlangbaren Hinweis auf schöpferische Kontinuität in der Geschichte. Auch jene ‘Sprache jenseits des Glaubens’ kann nicht ohne das Aufheben der gesamten kulturgeschichtlichen Tradition auskommen. »
Uwe Kolbe, « Meine Bilder sind von Ewigkeit », in : Hineingeboren, op. cit., p. 122 : « göttlicher Satan ».
Uwe Kolbe, « In der Sekunde », id., p. 77, v. 9-12.
Ulrich Schacht, « ATEM LOS », in : Scherbenspur: Gedichte, Zürich, Ammann Verlag, 1983, p. 69. Voir également le poème « Sisyphos », ibid., p. 82, qui atteste également le processus d’abstraction que subit la matière mythologique.
Uwe Kolbe, « Goldene Gegenwart », in : Abschiede und andere Liebesgedichte, op. cit., p. 69, strophes 1 et 2.
Uwe Kolbe, « Gründliche Sicherheit », in : Hineingeboren, op. cit., p. 128, v. 10-14 et v. 18-19.
Id., « Goldene Gegenwart », op. cit., deux derniers vers du poème.
Id., « Weltfrage », in : Hineingeboren, op. cit., p. 42, v. 1-2 : « Ob wir alle aus Lehm sind, / Starrer schweigender Grind. »