Il est très difficile de procéder à une synthèse au regard de la complexité des auteurs abordés. Non seulement les œuvres de Günter Kunert, Sarah Kirsch et Uwe Kolbe n’ont à première vue que peu de traits communs, mais en plus l’évolution diachronique de chaque œuvre elle-même rend la démarche très délicate. En effectuant ce travail synthétique, nous sommes contraintes de recourir à des compromis qui risquent de porter quelque préjudice à l’individualité de chaque écriture. Cependant, les études des trois parties précédentes nous ont permis d’avoir un regard approfondi sur chacune des œuvres et nous pensons qu’il est tout de même possible d’établir des comparaisons entre elles à la condition de se concentrer sur la question du traitement des motifs mythologiques.
Avant de proposer la synthèse proprement dite, nous souhaitons résumer les différentes conclusions auxquelles nous sommes parvenue pour chaque auteur. Rappelons tout d’abord que, notre sujet portant sur la poésie de RDA, il peut apparaître problématique de choisir de travailler sur deux auteurs qui ont quitté l’Allemagne de l’Est au cours de leur carrière d’écrivain. Comme nous avons déjà eu l’occasion de le dire, il nous semble toutefois justifié de les considérer comme écrivains de RDA même après leur installation en RFA, dans la mesure où leur personnalité et leur style se sont forgés dans les conditions particulières d’un système autoritaire. Cet état de fait ne s’efface pas par le simple effet d’un déménagement. La politique socialiste menée à l’Est a eu une répercussion directe sur la formation intellectuelle et les conceptions poétologiques des auteurs. On ne peut détacher leur engagement humaniste, la profondeur de leur confrontation avec les réalités de leur époque, leur rejet de l’utopie politique et eschatologique du contexte politique qui les a vus naître. Le départ à l’Ouest ne correspond pas chez Kirsch ni Kunert à la volonté de vivre une vie plus confortable ; pour eux, il s’agit de préserver leur intégrité intellectuelle et leur capacité créatrice minées par une constante confrontation avec le régime en place, notamment avec les différents organismes chargés de la censure. Et cette éducation à la critique à laquelle ils ont été contraints garde toute son acuité une fois la frontière franchie. Comme le constatent Birgit Lermen et Matthias Loewen :
‘Et ce qu’ils ont [les écrivains est-allemands qui ont quitté la RDA ; C. F.] écrit après leur passage à l’Ouest n’est pas moins important que ce qu’ils se sentaient obligés d’exprimer auparavant. Ils prennent toujours autant de risques, ils ont préservé leur regard critique, ici aussi ils défendent ce pour quoi ils luttaient « de l’autre côté », et nous avons toutes les raisons de prendre au sérieux ce qu’ils nous disent maintenant. Ce serait par conséquent une grave erreur que de ne prendre en compte que ce qu’ils ont écrit jusqu’à leur départ, d’autant plus que, fidèles à eux-mêmes, ils peuvent à présent exprimer les choses de manière beaucoup plus claire, moins codée, moins hermétique.571 ’Si Kunert, Kirsch et Kolbe partagent, comme la plupart des auteurs est-allemands, l’impossibilité d’une écriture insouciante, chacun développe néanmoins sa propre réponse aux pressions exercées sur lui, en fonction de son expérience personnelle et professionnelle, de sa situation familiale, de son parcours tout simplement. L’étude des mythes nous permet de cerner certains aspects de cette réponse individuelle.
Brigit Lermen, Matthias Loewen, Lyrik aus der DDR: Exemplarische Analysen, Paderborn, Ferdinand Schöningh Verlag, 1987, p. 432. « Und was sie [die Ost-Schriftsteller, die nach Westdeutschland übersiedelten; C. F.] nach dem Übertritt geschrieben haben, ist nicht weniger relevant, als was sie vorher zu sagen sich genötigt sahen. Sie gehen nach wie vor auf das Ganze, sie haben sich ihren kritischen Blick bewahrt, sie stehen auch hier ein für das, was sie ‘drüben’ vertraten, und wir haben allen Grund ernst zu nehmen, was sie nun uns sagen. Es wäre daher ganz falsch, nur das in Betracht zu ziehen, was sie bis zu ihrem Übertritt geschrieben haben, zumal da sie, sich selber treu, nun vieles deutlicher, weniger verschlüsselt und weniger verklausuliert aussprechen als vorher. »