6.1. Résumé des positions de Günter Kunert, Sarah Kirsch et Uwe Kolbe

Chez Günter Kunert, le mythe joue un rôle absolument fondamental, dans la mesure où c’est à travers lui qu’il a pu parvenir à définir son individualité poétique. Celle-ci prend la forme d’une résistance aux contraintes du socialisme réellement existant d’abord, puis d’une remise en cause, après son départ de RDA, du mode de vie dans les sociétés postindustrielles, dont il critique le consumérisme à outrance, l’asservissement et l’exploitation abusifs de la nature et le positivisme réducteur. Les transformations qu’il fait subir au matériau mythologique sont multiples : éclatement en mythèmes, citations intertextuelles modifiées, inversions structurelles, inventions d’épisodes et de métaphores pour ne citer que les exemples principaux. Par le recours à l’ironie, à l’humour, au décalage grotesque, au langage des esclaves, par l’affirmation du plaisir sensuel et sexuel, et par la réhabilitation de la pensée prélogique, Günter Kunert travaille les mythes pour les adapter à sa conception du monde et pour en faire des outils de résistance. Sa haine du discours idéologique, du thétique autoritaire est le dénominateur commun de sa poésie.

La richesse inépuisable du matériau mythologique lui permet de se confronter à l’ensemble des aspects négatifs d’une civilisation qui, selon lui, court à sa perte, aveuglée qu’elle est par la pensée du profit et du confort individuel. Nous avons parlé en ce qui le concerne d’une forte intellectualisation du mythe, ce qui se traduit par le recours à des modes d’intégration dans le texte poétique fondés sur un rapport logique entre les mythèmes et le réel, par exemple par la comparaison, l’illustration ou encore l’analogie. De même, les nombreux écrits essayistiques qui commentent les écrits poétiques, la banalité de nombre de motifs mythologiques aisément décodables participent d’une volonté d’intégrer le lecteur dans une réflexion sur son environnement qui dépasserait le seul plaisir de la lecture.

Par ailleurs, l’aspect intertextuel des mythes est fortement souligné chez ce poète, comme on le voit entre autres à son art de manier la citation, qu’elle soit absorbée, modifiée ou simplement suggérée. Nous avons distingué deux mouvements dans l’importance conférée au phénomène de transtextualité. Dans le premier, la référence intertextuelle reste diluée dans le but de placer l’œuvre individuelle au cœur d’un réseau littéraire qui s’enrichit sans cesse. Il s’agit de penser l’Histoire littéraire dans sa continuité et dans sa diversité, afin d’échapper aux conceptions sectaires néfastes qui s’appliquent à découper la littérature en époques ou en styles plus ou moins intéressants ou légitimes. L’œuvre elle-même, à travers les pratiques transtextuelles, apparaît comme un organisme vivant se nourrissant du dialogue avec d’autres auteurs et d’autres temps. Cette volonté moderne d’ouverture de l’œuvre est sans doute due en partie aux contraintes du concept d’héritage culturel prévalant en RDA et de celui de la linéarité didactique, concepts que nous avons détaillés au début de ce travail. C’est aussi l’expression du plaisir que prend Günter Kunert à jouer avec son lecteur, à le solliciter dans la recherche active de connexions érudites, qui fait partie du plaisir de lire. Les mythes sont encore une fois particulièrement adaptés à ce genre de littérature car ils sont connus du plus grand nombre en tant que patrimoine culturel de la civilisation occidentale. Le deuxième mouvement consiste dans la mise en valeur de l’hétérogénéité à travers l’exhibition des références intertextuelles. Celles-ci introduisent une discontinuité forte dans le texte poétique, comme on le voit dans la technique du patchwork, dans la modification de citations célèbres aisément reconnaissables ou dans la référence explicite à l’hypotexte. Nous avons rapproché ces procédés de la technique postmoderne du collage et les avons interprétés comme le reflet d’un monde tombant en morceaux, ayant perdu toute cohérence et toute unité.

Si l’on met en relation le traitement des motifs mythologiques avec les concepts kristéviens du sémiotique et du thétique, on remarque que pour Günter Kunert, les mythes font le lien entre les deux sphères. Les modifications qui leur sont apportées servent à remettre en question la légitimité de l’ordre thétique et à combattre les effets du dogmatisme politique. Le matériau mythologique est donc avant tout perçu comme un élément culturel qui reflète l’esprit d’une civilisation. En ce sens, en remodelant et en inversant jusqu’aux mythèmes les plus connus, Kunert laisse sous-entendre que les structures mentales, et donc sociopolitiques d’un régime donné sont relatives et sujettes à être améliorées, voire renversées. Comme le pense Marie-Hélène Quéval, sa poésie est engagée mais non idéologique. C’est ce que nous nous sommes efforcée de montrer en posant la distinction entre les concepts de résistance et de révolution. Les mythes, même s’ils font resurgir le sémiotique que le régime est-allemand souhaite refouler, ne véhiculent pas de volonté politique destructrice qui serait celle d’une majorité en quête d’un ordre nouveau. Au contraire, la voix du je poétique exprime sans cesse l’isolement auquel le condamne sa fonction de messager. Il se présente comme une sorte de chamane déchiffrant dans son environnement les signes de l’échec de la civilisation occidentale, rappelant ainsi la validité d’une vision animiste qui refuse la catégorisation du réel en irrationnel et rationnel. Si cette vision laisse entrevoir une conception pré-moderne d’un je poétique monolithique assumant sa parole, la poésie kunertienne ne fait pas pour autant l’apologie d’une régression sur des positions d’un autre âge. Nous avons souligné en ce sens que la dégradation fréquente des motifs mythologiques, leur traitement humoristique, ironique ou grotesque, enfin leur ancrage quasi systématique dans le réel contredisent cette interprétation.

La résistance intellectuelle qui se lit dans le travail kunertien sur les mythes se place sous le signe de l’ouverture de l’œuvre. Cette ouverture revêt des modalités multiples : jeu transtextuel, prise en compte de l’inconscient et du monde des pulsions, rejet de la dichotomie entre raison et irrationnel, entre nature et civilisation, comme nous le montre la défense de la pensée prélogique, enfin rejet de toute forme d’oppression dogmatique. Par leur essence profondément alogique, admettant la contradiction, et protéiforme, les mythes constituent un moyen privilégié pour donner corps à la résistance kunertienne, elle-même fondée sur un paradoxe : celui de la volonté de protéger le poème de toute revendication idéologique tout en l’élevant au rang de gardien d’un espoir utopique en une possible amélioration du monde.

La fonction des mythes dans l’œuvre poétique de Sarah Kirsch se révèle plus complexe. Trois grandes périodes se dessinent à travers le rapport au mythe : celle de la libération du sémiotique jusqu’au recueil Zaubersprüche, puis de la déconstruction des idéologies politiques et de l’affirmation d’un scepticisme historique et religieux à partir d’Erdreich, enfin celle de l’auto-exclusion de la communauté humaine avec Schneewärme, avec l’apparition d’un style mêlant éléments baroques et fantastiques. Parallèlement, chaque étape, et même chaque recueil, marque la progression d’une réflexion esthétique qui prend forme dans la confrontation avec d’autres courants littéraires ou auteurs. Les mythes se lisent alors comme le véritable creuset esthétique d’une œuvre ouverte où se rejoignent les influences les plus diverses : littérature antique, baroque, romantique, Biedermeier et moderne pour citer ses principales sources d’inspiration. Par ailleurs, il est intéressant de voir qu’au fil des recueils, les sources hypotextuelles deviennent de plus en plus difficiles à déterminer, les références aux mythes se font diffuses et allusives. L’effacement de la référence intertextuelle renforce encore le mouvement d’ouverture de l’œuvre en laissant au lecteur le choix de déterminer son degré d’implication dans la quête du sens des textes poétiques. Il peut ainsi décider de rester à la surface du texte ou d’y descendre tel un spéléologue pour en dégager les diverses couches sémantiques.

Nous avons insisté sur le fait que cette ouverture de l’œuvre n’aboutit pas à un éparpillement postmoderne car Sarah Kirsch plie les influences qu’elle accueille à ses propres lois poétologiques. De la même manière, si l’on constate effectivement l’éclatement des mythes en mythèmes et leur dispersion dans le texte, on ne peut pas parler pour autant d’esthétique du collage dans les recueils qui nous préoccupent. Au mouvement de fragmentation succède toujours un mouvement de recombinaison signifiante qui aboutit à la création d’une nouvelle image rassemblant les éléments épars. Le traitement des mythes procède en cela d’une esthétique du kaléidoscope, d’une démarche associative. Se dévoile derrière ce procédé une vision unifiée du réel qui se fonde sur le concept de réseau. Le poème « Die Erinnerung », nous l’avons vu, montre l’importance de ce concept à la fois poétologique et philosophique : non seulement l’œuvre garde la trace des textes passés, mais elle met également en perspective l’actualité de l’époque en la reliant d’un côté à la nature archaïque immuable des temps immémoriaux et, de l’autre, à la vision d’un futur apocalyptique définitif, sans rédemption possible. La vision globalisante du monde se traduit aussi comme chez Kunert par la présence d’une pensée animiste, principalement développée dans Zaubersprüche, Katzenleben et Schneewärme, qui vise la réconciliation de l’homme et de la nature par le rétablissement de la légitimité de la pensée irrationnelle. Celle-ci se manifeste à travers la communication avec les forces divinisées de la nature ou le recours à la métamorphose identificatoire.

Si l’on observe les mythes à l’aune de la théorie kristévienne du langage poétique, on peut également définir plusieurs temps forts. Dans les recueils Landaufenthalt et surtout Zaubersprüche, on remarque une adhésion aux mythes en tant que puissance libératrice du sémiotique, autrement dit des forces de l’inconscient, de l’imaginaire et des pulsions corporelles, sans qu’il y ait toutefois de basculement dans l’anarchie. Cette approche évolue avec l’installation en RFA qui entraîne la disparition relative des contraintes du thétique pesant sur l’individu. Les mythes, qui sont jusqu’à Zaubersprüche les alliés du sémiotique, deviennent avec Erdreich le lieu de cristallisation de la tension entre sémiotique et thétique. Ainsi, ils reflètent l’oscillation constante entre ordre et désordre d’où va surgir l’élan poétique créateur. Nous avons voulu montrer cette évolution dans l’étude de l’artificialité exhibée du texte, dans l’importance du phénomène de composition, qui entre en opposition avec le flux apparemment désordonné du discours poétique, que l’on observe notamment dans les textes de type apocalyptique. Dans le même sens, les motifs mythologiques sont à la fois porteurs de la loi thétique, comme on le voit dans « Reisezehrung 1 », ou du dogmatisme idéologique, par exemple celui du nazisme dans « Erdreich », et de la liberté sémiotique du monde de l’imaginaire poétique, que symbolise la projection de la poétesse dans la figure du chat. Enfin, le recueil Schneewärme marque une dernière rupture avec le retour des mythes dans la sphère du sémiotique, c’est-à-dire dans la nature sauvage qui entre en opposition avec la civilisation destructrice et mortifère. Après ce retour aux positions défendues dans Zaubersprüche, le matériau mythologique antique et biblique perd de son importance au profit d’autres sources d’inspiration, comme s’il n’était plus capable de soutenir le processus de régénération poétique accompagnant la naissance de chaque recueil.

L’œuvre de Uwe Kolbe, enfin, joue un rôle essentiel dans notre réflexion dans la mesure où elle nous ouvre le champ de la création poétique est-allemande de la fin des années soixante-dix et des années quatre-vingt du point de vue de la jeune génération d’écrivains nés en RDA. Son approche des mythes diffère de celle des ses aînés par la radicalisation de la distanciation d’avec le matériau mythologique. Nombreuses sont les manifestations de cette évolution : raréfaction des motifs mythologiques, réduction des mythes à des noms propres et absence de mythèmes, disparition de l’épaisseur intertextuelle, relativisation de l’individualité des mythes par leur accumulation dans des chaînes de noms mythologiques, et même négation aux accents nihilistes de l’intérêt du mythe, enfin basculement dans l’abstraction. Nous avons proposé d’appeler l’état extrême de quasi disparition du mythe son « degré zéro ». Celui-ci n’est pas l’apanage de l’écriture kolbienne, on le trouve également dans certains textes de Sarah Kirsch comme « Die Rückkehr ». On peut parler cette fois d’une esthétique postmoderne de dissolution des mythes, mais en soulignant qu’il s’agit d’une postmodernité particulière, redéfinie par l’importance du contexte politique dans lequel elle s’inscrit. Ainsi, la tendance à la désintégration des mythes signale l’isolement culturel, le dépérissement intellectuel auxquels condamne la vie en système clos. D’autres caractéristiques rattachent l’écriture kolbienne à la postmodernité : l’imitation du stream of consciousness qui met en scène l’écoulement de la pensée sans qu’il y ait de progression logique, l’absence d’alternance métrique des vers libres, la prédominance de l’accumulation et de l’apposition, le rejet de l’idéologie et de l’utopie politiques, enfin le discours apocalyptique sur un monde mourant.

En même temps, certaines problématiques abordées par les poèmes rappellent les questionnements propres à l’avènement de la modernité poétique au cours du XIXe siècle, notamment l’emploi de l’hermétisme et la constatation d’un langage poétique en crise. L’écriture hermétique chez Kolbe ne procède pas d’une conception postmoderne en ce qu’il ne reflète pas la difficulté de saisir un monde fragmenté dont le sens se dérobe. Elle prend un tout autre sens dans le contexte est-allemand dans la mesure où elle a pour ambition de redonner de la profondeur et du mystère à une réalité vécue comme unidimensionnelle. Elle permet de saisir l’ennui abyssal ressenti par une génération coupée du monde extérieur, qui n’a jamais rien connu d’autre que le système autoritaire dans lequel elle est née. L’appartenance au système est dès lors vécue comme une fatalité, non comme un choix, ce qui explique en partie que les jeunes écrivains est-allemands ne vont pas s’impliquer comme leurs aînés dans des débats publics pour défendre leur conception du socialisme mais se détourner justement de la sphère institutionnelle. Par ailleurs, la volonté kolbienne de chercher un langage pur non souillé par l’idéologie, établissant une distinction entre langage de communication et langage poétique, rappelle les interrogations mallarméennes sur la quête d’un langage poétique pur, absolu, débarrassé de sa gangue prosaïque.

Comme on a pu l’observer chez Kunert et chez Kirsch, les mythes permettent chez Kolbe également l’expression de la liberté sémiotique qui se heurte à la rigidité des lois du thétique. La violence, la trivialité, la sexualité et l’hédonisme en sont les formes principales. L’utilisation des mythes montre clairement que la confrontation avec l’idéologie déserte le champ du thétique et même que, l’idéologie étant démontrée comme régressive, alogique, non thétique finalement, la confrontation disparaît presque pour céder la place à un mépris narquois envers les institutions qui leur nie toute légitimité. Dès lors, le risque de l’isolement, de l’exclusion sociale auquel conduit le repli dans le sémiotique guette. Mais l’hésitation entre nihilisme et hégélianisme que nous avons soulignée chez Kolbe révèle que le questionnement persiste malgré la tentation de trouver refuge en-dehors de la sphère publique. On remarque à ce titre l’intellectualisation des mythes dans leur soutien de réflexions poétologiques et philosophiques, que l’on trouvait de manière moins accentuée chez Kunert. Les mythes sont vidés de leur dimension narrative ; bien plus que chez les deux autres auteurs, ils fonctionnent comme des déclencheurs du processus cognitif. Ainsi, ils se trouvent mis en rapport avec les problématiques philosophiques de la connaissance hégélienne, de l’absurde (Sisyphe), de la fonction et de la légitimité des religions (Dieu, Christ) et de l’utopie (Tantale). Ainsi, il n’y a pas dans l’œuvre de Kolbe d’adhésion animiste aux mythes, le regard posé sur ces derniers est celui du désenchantement post-mythologique. Le rapport aux mythes s’avère donc médiatisé, intellectualisé et soumis au travail de la raison, de la réflexion de la conscience.

Par conséquent, la tentation anarchique qui sous-tend le texte poétique est constamment remise en question car vue comme stérile. Le texte kolbien présente le basculement dans le désordre comme la conséquence malheureuse de l’absurdité de l’ordre. La société hyper-répressive de RDA avec ses lois ressenties comme absurdes produit un monde insensé dénoncé comme erreur historique. L’anarchie n’est pas une solution révolutionnaire au non-sens, elle est déterminée par le système lui-même. En cela, elle révèle la tendance autodestructrice du régime est-allemand dont les structures thétiques substituent l’idéologie au sens. En effet, le faux-ordre thétique étant dévoilé comme absurde, chaotique, et ne laissant d’autre possibilité au résistant que de recourir au désordre pour combattre cette absurdité, le système se retourne contre lui-même. Aussi, l’état réel de désordre anarchique résultant de l’hyper-répression se dévoile comme une aporie historique, comme le souligne la tendance des textes kolbiens au nihilisme. Le désordre est vécu comme une contrainte car, tout en s’opposant au faux-ordre thétique, il ne propose d’alternative que le néant. Les mythes reflètent ce processus autodestructeur car, en subissant différentes pressions annihilatrices, ils signalent l’interruption de la continuité de la tradition culturelle dans l’Histoire dont Uwe Kolbe désespère de trouver des signes, comme il le dit dans sa lettre à Lothar Walsdorf. Sans cesse, les poèmes témoignent du regret du dépérissement de la réflexion et de la progression du néant.