Après ce résumé des positions de chacun de nos auteurs, nous souhaitons élargir notre cadre de discussion à l’ensemble de la poésie de RDA. Cette tâche se révèle à nouveau difficile étant donné que l’on peut facilement basculer vers des raccourcis réducteurs. Néanmoins, au cours de nos travaux, nous avons veillé à compléter nos lectures de Kunert, Kirsch et Kolbe par d’autres auteurs comme Erich Arendt, Peter Huchel, Wolf Biermann, Volker Braun, Karl Mickel, Uwe Grüning, Kurt Bartsch, Ulrich Schacht, pour n’en citer que quelques-uns, afin de permettre une mise en perspective finale.
À travers l’analyse de nos trois auteurs principaux, nous pouvons relever une évolution du traitement des mythes dans la poésie de RDA. Il est important de souligner au préalable que les trois approches ne marquent pas trois étapes précises de cette évolution, dans le sens où elles se recoupent sur de nombreux points. C’est par exemple le cas au niveau des mythes comme expression de la libération du sémiotique ou de la fragmentation du matériau mythologique.
Nous pouvons cependant tracer des grandes lignes de progression, valables selon nous pour l’ensemble de la poésie est-allemande, qui mettent en évidence l’importance de la rupture apportée par les années quatre-vingt. D’abord, le recours au mythe permet, au cours des années soixante et soixante-dix, l’entrée de la poésie est-allemande dans la modernité littéraire qui s’oppose aux préceptes de l’esthétique du réalisme socialiste. La modernité poétique se lit dans l’ouverture aux théories freudiennes et marcusiennes, notamment celles de l’inconscient et de l’affirmation du principe de plaisir, dans la réhabilitation de la pensée irrationnelle face à la domination du positivisme après 1945, dans la conception d’une transtextualité mettant l’œuvre au cœur d’un réseau, dans la dispersion des mythes en mythèmes, dans le recours à l’hermétisme, par exemple chez Erich Arendt, enfin dans la désacralisation extrême des mythes.
Dans les années quatre-vingt, le matériau mythologique, qui a connu un épanouissement spectaculaire au cours des deux décennies précédentes, disparaît de manière brutale chez les jeunes auteurs. Dans ses rares occurrences, il est soumis à des procédés destructeurs, comme la tendance à l’abstraction chez Ulrich Schacht, qui aboutissent, dans leur manifestation extrême, au stade du « degré zéro » du mythe, proche de l’annihilation totale. Cette fragmentation porte les traits de l’esthétique postmoderne, mais rapportée au contexte particulier de l’Allemagne de l’Est, et témoigne de l’isolement culturel et intellectuel qu’impose la vie en RDA.
En outre, on remarque deux mouvements d’ouverture et de fermeture au niveau de la dimension intertextuelle. Les jeux intertextuels et intratextuels signalent d’abord l’ouverture des œuvres poétiques sur l’ensemble de la littérature dans une perspective de dialogue ainsi qu’une volonté d’intégrer le lecteur dans le processus de déchiffrement du texte. L’aspect du plaisir de la lecture prend une place importante chez les poètes de RDA, d’où le surgissement du moi réel du poète lors de clins d’œil au lecteur ou dans le maniement de l’humour et de l’ironie, qui présupposent la connivence et l’engagement du destinataire des textes. On peut y lire entre autres l’influence de la vision du travail poétique comme œuvre collégiale, aspect propre à la RDA, qui considère que l’art est le fruit d’une confrontation constante avec l’environnement, à commencer par celle avec les collègues écrivains. On sait ainsi l’importance des séances de travail amicales pour les membres de l’École saxonne, que traduit fort bien le poème « Reisezehrung 7 » de Sarah Kirsch. En ce sens se dessine à travers la réception des mythes la conception d’une mémoire de la littérature comme « bibliothèque », qui conserve précieusement la trace de toute œuvre et n’effectue pas de hiérarchisation, contrairement à ce que fait la « mémoire du temple », officielle, qui canonise ou dévalorise en fonction de critères idéologiques572. Dans les années quatre-vingt, la systématisation de l’exhibition des références intertextuelles dans le texte et le collage de mythèmes disparates mettent en valeur le caractère hétérogène de mythèmes réduits parfois à des îlots textuels. Par ailleurs, l’aspect dilué de l’intertextualité mythologique, qui peut englober l’ensemble des variantes d’un mythe, vu auparavant comme le signe d’une plus grande liberté d’interprétation laissée au lecteur, soutient maintenant la progression vers l’obscurcissement du sens. Toutes ces techniques visent à décontenancer le lecteur qui peut avoir parfois l’impression que le texte se referme sur lui-même. L’isolement et l’incertitude dominent dans cette vision pessimiste, qui, au-delà de la problématique intertextuelle, reflète la difficulté de communiquer dans un monde régi par le non-sens, que ce soit celui de la RDA ou celui de la civilisation occidentale en général.
Dans notre première partie, nous avons montré le rapport schizophrène des instances décisionnelles littéraires et politiques aux mythes. Tolérés à la condition de soutenir les structures thétiques du système, par exemple dans leur faculté à créer des modèles héroïques, ils sont objets de mépris lorsqu’ils sont suspectés de dévoiement idéologique. Or, l’esthétique est-allemande du mythe qui se dessine à travers les trois œuvres étudiées, si diverses soient-elles, démontre que les cadres de RDA avaient toutes les raisons de s’en méfier ! En effet, cette esthétique repose sur la tension fondamentale entre contrainte oppressante et pulsion libératrice, que la théorie kristévienne du langage nous a permis de définir au travers des concepts du sémiotique et du thétique. Le mythe dispose d’une position privilégiée en ce qu’il plonge ses racines dans l’inconscient de la communauté humaine pour s’épanouir dans la civilisation en tant que langage, mode d’expression. En lui se croisent donc le sémiotique et le thétique, ce qui en fait un outil incontournable pour mettre en perspective la tension entre liberté individuelle et loi sur laquelle se fonde la civilisation.
Au cours des quatre décennies d’existence de la RDA, la tension entre l’ordre et le désordre évolue. Jusqu’au milieu des années quatre-vingt, Kunert et Kirsch, dans le traitement des mythes, affirment l’importance de ces deux pôles dans la création artistique et se rejoignent dans leur défense d’une appréhension animiste du monde, fondée sur la fusion du rationnel et de l’irrationnel. Mais le dernier recueil de Sarah Kirsch, Schneewärme, et les textes de Kolbe mettent en évidence un détachement des structures thétiques de la civilisation postindustrielle en général pour la première, est-allemande pour le second. Si ce détachement s’exprime suivant des modalités différentes chez l’un et l’autre, on peut néanmoins en conclure que les mythes montrent l’impasse dans laquelle se trouve la civilisation postindustrielle perçue comme arbitraire et anarchique dans son hyper-répression de l’individu. Pour simplifier, la civilisation est considérée comme autodestructrice en ce qu’elle contraint l’individu soit à l’auto-exclusion, comme chez Kirsch, soit à la négation même des institutions, elle-même dénoncée comme une aporie, comme chez Kolbe. Les mythes nous permettent donc de voir dans la poésie est-allemande la progression jusqu’en 1989 d’un pessimisme historique annonçant l’échec de la civilisation postindustrielle.
Nous avons eu l’occasion de présenter ces concepts issus des travaux de Jan et Aleida Assman au point 1.4.1.2. de notre première partie. (Voir note 97).