6.3. Mythes et « esthétique de la résistance »

L’étude de la fonction des mythes dans la poésie de RDA nous a donc permis de constater le caractère fondamental de la tension entre ordre et liberté, variée à l’infini sous la forme d’oppositions binaires entre loi et liberté pulsionnelle, entre contrainte et autonomie, entre civilisation et nature, entre réseau et isolement, entre rationnel et irrationnel, entre système et anarchie etc. Ainsi, l’esthétique est-allemande du mythe est celle d’une « esthétique de la résistance573 », qui ne voit dans le constat final de l’abolition du thétique qu’une aporie.

Alors que Julia Kristeva propose de voir la résurgence du sémiotique dans le thétique comme l’essence de la force révolutionnaire du langage, nous parlerions plutôt d’une force de résistance à l’oppression dogmatique. En effet, le concept de révolution est, selon nous, problématique en ce qu’il présuppose le renversement d’un régime, soit pour lui en substituer un autre, soit pour aboutir à un état anarchique. Or, nos trois auteurs s’arrêtent au stade du constat d’un monde à l’envers sans proposer pour autant un modèle à suivre pour sortir de l’impasse historique. Leur répugnance face à une poésie activiste, militante et leur dégoût pour l’utopie politique découlent des circonstances particulières du système dans lequel ils ont évolué. Une poésie révolutionnaire, si tant est qu’elle puisse exister, la révolution étant par essence matérielle et dépendante des forces historiques, implique une vision progressiste de l’Histoire que Kunert, Kirsch et Kolbe ne peuvent que rejeter au vu de l’échec de la révolution socialiste.

Ainsi, on comprend mieux pourquoi de nombreux critiques ouest-allemands dans les années quatre-vingt ont dénoncé les positions de Kunert comme régressives. Il y a là l’expression d’un malentendu fondamental entre deux conceptions tributaires des idéologies de chaque front en présence. En RFA, à cette époque, la solidité apparente du système capitaliste entraîne une conception optimiste de l’évolution historique, et les voix minoritaires qui la remettent en cause en défendant une vision apocalyptique de la marche de l’Histoire sont taxées de dogmatisme millénariste. Le scepticisme est dès lors dénoncé comme position conservatrice voire régressive en tant qu’obstacle à la progression de l’humanité. Du point de vue d’un auteur est-allemand, le scepticisme révèle au contraire un positionnement antidogmatique, paradoxalement progressiste, par son refus de considérer l’état actuel du système comme acquis et par sa volonté de le réformer. Pour les écrivains est-allemands, la projection dans le futur n’est possible qu’à la condition de constater la décadence et l’échec de la civilisation postindustrielle dans laquelle prévalent des rapports de force violents et donc régressifs, tandis que pour une grande partie des Allemands de l’Ouest, la civilisation postindustrielle et son système démocratique garantissent au contraire la protection du citoyen contre les rapports de force arbitraires et doivent donc être défendus en tant que tels.

La poésie de la résistance par le mythe est profondément antidogmatique. En cela elle récuse une poésie révolutionnaire qui est soit panégyrique en tant que soutien de la révolution socialiste, soit pragmatique car tournée vers l’action dissidente, ce qui implique aussi l’imposition idéologique d’un nouvel ordre. Les auteurs critiques, aussi divers que soit leur positionnement face au socialisme, s’entendent pour rejeter le caractère dogmatique de l’idéologie, lui préférant la réflexion constructive ou destructive, que l’on pourrait qualifier de véritable pensée dialectique car admettant la critique, contrairement à la prétenduedialectique sur laquelle le régime est-allemand dit se fonder, qui ne permet la critique que dans un cadre déterminé. Or, le mode d’expression qu’est le mythe se révèle un outil privilégié de la pensée dialectique en ce qu’il symbolise l’altérité face au rationalisme prôné par le discours officiel. En effet, comment se connaître et se construire dans l’univocité idéologique, si l’on a que soi comme modèle ? En passant par le mythe, la pensée critique s’ouvre à un autre mode de pensée, irrationnel574, totalisant, touchant à l’inconscient, et cette confrontation permet la mise en perspective de la pensée dominante. Les mythes favorisent ainsi la réflexion de la civilisation est-allemande sur elle-même et traduisent une attitude d’ouverture et de curiosité intellectuelles. Le fait d’élever les mythes au rang d’outil au service du processus cognitif au même titre que la raison n’est pas anodin. Le traitement des motifs mythologiques dans la poésie est-allemande démonte le cliché de l’antithèse entre raison et irrationnel en faisant du discours mythologique un instrument au service de la raison et de la connaissance, ce que Kunert exprime dans ce qu’il désigne comme la conscience prélogique du poème. Bien sûr, les auteurs insistent sur la dimension irrationnelle du discours mythologique dans la mesure où le terrain du rationnel est déjà fort occupé par les instances officielles. Mais, comme nous l’avons vu à de nombreuses reprises, les mythes déclenchent des processus de dévoilement idéologique et de connaissance de soi qui, finalement, enrichissent le travail de la raison en y introduisant la complexité d’une pensée contradictoire, diffuse, plurivoque et polysémique. Finalement, les mythes, en indiquant constamment à la raison ses limites, en la poussant à se remettre en cause en opposant au dogme de la certitude et de la clarté le principe de l’incertitude, se révèlent des outils nécessaires à la progression de la raison.

Nos recherches nous ont amenée à constater que le traitement des motifs mythologiques porte des caractéristiques de la modernité et de la postmodernité poétiques, pour cette dernière plus particulièrement dans les années quatre-vingt, lorsque l’utopie socialiste est définitivement abandonnée. En fait, le concept de postmodernité pose de nombreux problèmes définitoires et conceptuels. Au-delà des différentes acceptions du terme suivant les disciplines considérées, il paraît bien plus adapté à rendre compte de l’évolution du genre romanesque après la Seconde Guerre mondiale avec des concepts tels que l’éclatement polyphonique du sujet ou l’esthétique de la rupture, de l’hétérogénéité qui entrent en contradiction avec la loi de la linéarité de l’évolution dramatique. En effet, ces traits sont déjà associés à la modernité poétique telle qu’elle se développe au XIXe siècle dans la poésie baudelairienne, puis rimbaldienne et mallarméenne. L’éclatement du je poétique, la désarticulation de la syntaxe, le caractère spéculaire d’une écriture qui se met en scène et réfléchit sur elle-même sont intrinsèques à la poésie moderne. Aussi le concept de postmodernité doit-il être manipulé avec précaution, encore plus lorsque l’on traite de poésie. C’est pourquoi nous n’avons parlé de proximité avec l’esthétique postmoderne qu’au niveau du contenu des textes, notamment dans le développement d’un discours apocalyptique, dans la méfiance vis-à-vis des institutions et dans le rejet de l’utopie politique, historique ou eschatologique. Concernant l’éclatement des mythes en mythèmes, nous ne l’avons considéré comme postmoderne qu’à partir du moment où il est conjugué à d’autres procédés marquant l’hétérogénéité et que ceux-ci sont systématisés. Malgré nos réticences, nous pensons que la réflexion sur la dimension postmoderne du traitement des motifs mythologiques dans la poésie de RDA n’est pas inutile, car elle nous permet d’en constater la spécificité.

En effet, nous pensons que la postmodernité de la poésie est-allemande est une postmodernité contrainte. Nous l’avons suggéré à plusieurs reprises sans nous y attarder. Il apparaît que la postmodernité disons occidentale voit le désordre de manière positive comme expression de la multiplicité, de la prolifération, d’une « plénitude dans le débordement575 ». Ainsi, Raoul Schrott propose une définition éclairante de la postmodernité dans son roman Tristan da Cunha lorsqu’il fait dire à son personnage Mark Thomsen, philatéliste qui cherche à découvrir le monde à partir des timbres-poste :

‘Il est étonnant de voir quelle image englobante du monde on obtient rien qu’en suivant la trace d’une chose aussi contingente et limitée en apparence, en remontant dans son passé et en explorant une à une ses ramifications. L’Histoire n’est pas continue, au contraire, elle est constituée d’une énorme quantité de détails inconciliables, de fragments de mosaïques de toutes les couleurs, qu’on ne peut pas assembler en une seule image, mais qui s’agencent en de nombreuses mosaïques possibles, que l’on ne peut toutefois jamais achever complètement, car mes timbres ne sont rien d’autre que cela…576

La postmodernité représente le monde avec la certitude de ne pouvoir qu’échouer dans cette tâche, elle se laisse en quelque sorte envahir par l’incommensurabilité du monde et abandonne quasiment toute prétention cognitive. Paradoxalement, l’esthétique postmoderne est-allemande du mythe qui se profile à travers notre étude se signale par le rejet du désordre comme aporie sociale. Nous l’avons vu chez Kirsch et chez Kolbe qui considèrent le repli dans le sémiotique comme intenable à long terme et chez Kunert qui traduit par l’hétérogénéité formelle la désarticulation mortifère du monde. Si tous les trois voient dans le mythe une alternative salutaire lorsqu’il vient en appui de la raison, ils le rejettent comme régressif s’il n’accompagne pas une réflexion de la civilisation sur elle-même. Le paradoxe consiste dans le fait que ce sont les auteurs qui ont eu le plus à souffrir des excès de la sphère thétique qui récusent la solution de la révolution anarchique, affirment la nécessité de croire qu’il est possible de dire le monde et insistent sur le fait qu’il ne faut pas se contenter du sentiment que la compréhension du monde nous est impossible. La poésie du mythe est-allemande fait état de la quête renouvelée du sens du monde et de la nécessité de l’engagement citoyen, l’esthétique postmoderne devenant en fin de compte le signe d’une régression morale vers l’individualisme et vers un hédonisme stérile.

Notes
573.

Nous empruntons cette formule au titre du roman de Peter Weiss, Die Ästhetik des Widerstands, qui retrace l’engagement de la classe ouvrière dans la lutte antifasciste sous le régime nazi. Hercule, travailleur mythique, y apparaît en tant que symbole de cette classe, qui a la responsabilité de dépasser par la résistance l’échec de l’Histoire qu’est le nazisme.

574.

Nous employons le terme d’« irrationnel » à défaut d’en avoir un plus adapté pour désigner la logique propre au mythe, que Jean-Pierre Vernant expose comme ambiguë, équivoque. (Jean-Pierre Vernant, Mythe et société en Grèce ancienne, Paris, Maspero, 1974, p. 250.) Le problème de l’opposition entre logos et mythe fait l’objet d’un développement au point 1.3.1. de notre première partie.

575.

Steven Connor, « Postmodernism and literature », in : Postmodernism, Cambridge, Cambridge University Press, 2004, p. 69.

576.

Raoul Schrott, Tristan da Cunha: oder die Hälfte der Welt, München, Wien, Hanser Verlag, 2003, p. 92. « Es ist erstaunlich, welch umfassendes Bild der Welt man erhält, geht man bloß etwas so Zufälligem und scheinbar Eingeschränktem nach, verfolgt es in der Zeit zurück und spürt einzelnen Verästelungen hinterher. Die Geschichte ist nicht kontinuierlich, nein, sie besteht aus einer Unmenge unversöhnlicher Details, bunter Mosaiksteine, die sich nicht zu einem einzigen Bild zusammensetzen lassen, sondern zu vielen möglichen, niemals jedoch ganz vollendbaren Mosaiken, denn nichts anderes sind meine Marken… ».