Il faut maintenant revenir sur le phénomène de la disparition des mythes de la poésie est-allemande des années quatre-vingt, phénomène qui ne concerne pas les trois auteurs que nous avons étudiés. Plusieurs facteurs nous semblent entrer en ligne de compte pour expliquer cet échec final. On peut d’abord penser que la surreprésentation des motifs mythologiques dans les années soixante et soixante-dix entraîne à terme un mouvement de banalisation et d’essoufflement qui ne leur permet plus de jouer le rôle de déclencheur de la création. Auparavant porteurs d’une altérité salvatrice, ils appartiennent aux yeux des jeunes auteurs à une tradition culturelle qui est en proie à la perte de sens en RDA. Nous avons vu à travers Uwe Kolbe qu’il ne s’agit pas d’un manque de culture classique dans la formation de ces jeunes artistes, mais d’un rejet délibéré soulignant l’impasse culturelle dans laquelle se trouve l’Allemagne de l’Est. Nous pensons également que les mythes sont vus comme les gardiens d’une étincelle utopique dans un monde absurde. C’est sans doute pour cette raison que nombre de jeunes auteurs est-allemands se détournent d’eux, dans la mesure où ils sont porteurs de l’utopie d’un monde intelligible. L’échec du mythe signifierait alors la victoire du pessimisme historique et du repli sur soi.
Dans les années quatre-vingt, la vision utopique que certains rattachent aux mythes n’est plus possible pour la plus grande partie des écrivains ni en RDA ni en RFA, alors que croissent les tensions autour de la question écologique, de la menace nucléaire et de la montée du chômage, du moins dans le bloc de l’Ouest. L’adhésion aux mythes en tant qu’adhésion à l’utopie n’est plus une option envisageable pour les jeunes auteurs, tandis que leur manipulation achoppe également. Si les mythes pouvaient encore soutenir le réalisme réactif de Kunert, ils sont considérés, par les plus jeunes, comme des objets prédéterminés de la culture en ce qu’ils renvoient à une continuité de la création artistique, et sont donc incapables de retranscrire leur vision du monde. Rappelons également que c’est dans cette dernière décennie d’existence de la RDA qu’est dévoilée l’inanité des mythes politiques sur lesquels elle s’est fondée. Raina Zimmering explique l’échec de ces constructions narratives mythiques par le fait qu’à partir de la venue au pouvoir de Honecker, on accepte des valeurs que les mythes politiques originels rejetaient comme funestes et traîtresses. Elle prend l’exemple de l’ouverture positive dans les années soixante-dix aux personnages de Frédéric II et de Bismarck, alors qu’au début de la RDA on voyait dans l’État prussien une première étape du fascisme. Étant donné le statut de dogme donné à ces mythes politiques, ceux-ci ne peuvent survivre à l’introduction de contradictions fondamentales et laissent place à « une sorte d’espace démythifié577 » à leur disparition dans les années quatre-vingt. Nous pensons qu’il y a là un effet de contamination qui entraîne un déficit de confiance dans le mythe, dont la potentialité dogmatique inquiète à nouveau.
L’aspect paradoxal du mythe, qui fait sa richesse, en est aussi une limite. Nous avons vu au début de nos travaux qu’il pouvait à la fois soutenir le discours dogmatique dans les États totalitaires et en être l’ennemi acharné lorsqu’il est utilisé par les résistants. Il contraint donc ses utilisateurs à une prise de position, ce qui nous fait dire qu’il n’existe pas d’écriture neutre, objective, quand on l’emploie. Soit il demande l’adhésion du poète à son contenu utopique, que nous lisons dans sa volonté d’appréhension totalisante du monde, soit il appelle à sa manipulation voire à sa destruction. Dans les deux cas, nous aboutissons à une impasse dans les années quatre-vingt. Chez Kolbe, nous avons observé que la destruction des mythes achoppe sur cette parcelle d’utopie que constitue le nom mythologique même, garant d’une vision continue de l’Histoire, qui n’est plus défendable pour les autres jeunes auteurs. En ce qui concerne les aînés, le problème se pose de façon plus complexe. Nous avons souligné la valeur utopique des mythes dans la conception prélogique du monde chez Günter Kunert et dans l’esthétique du kaléidoscope chez Sarah Kirsch, qui postulent toutes deux la signifiance du monde. Or, ces deux positions débouchent également sur une aporie, cette fois à la fin des années quatre-vingt. Chez Kirsch, le constat de l’auto-exclusion de la communauté humaine va être dépassé grâce à l’ouverture à d’autres sources d’inspiration, nordique et asiatique. Chez Kunert, si les mythes restent présents dans les recueils les plus récents, on assiste selon nous à un ressassement thématique et à un mouvement croissant d’isolement du je poétique qui s’élève au rang de prophète de la fin des temps. On pourrait émettre l’hypothèse qu’à partir d’un certain point, le mythe se retourne contre son auteur. Ainsi, quand on l’utilise de manière respectueuse, on risque, à l’ère post-mythologique, de verser dans le kitsch, ce que l’on observe chez Johannes Becher ou dans l’art épigonal de la poésie ouvrière des années vingt. Lorsqu’on le manipule, on risque d’être piégé par sa propension à se démultiplier à l’infini, ce qui finit par entraîner un phénomène de répétition et de tarissement du processus créatif.
Bref, il semble qu’au moment de la chute du régime est-allemand le mythe se trouve dans une impasse créatrice qui signale les difficultés d’une résistance intellectuelle dans une civilisation perçue de plus en plus comme antagoniste.
Raina Zimmering, Mythen in der Politik der DDR : Ein Beitrag zur Erforschung politischer Mythen, Opladen, leske + budrich, 2000, p. 359.