6.5. Remarques sur les mythes dans la poésie des pays germaniques

L’altérité que propose le discours mythologique n’a pas seulement séduit les auteurs est-allemands. À ce niveau, on peut parler d’une convergence de la poésie est-allemande et des poésies de langue germanique, avant tout autrichienne, en ce qui concerne la fonction de révélateur idéologique joué par les mythes antiques et bibliques. Nous remarquons la prégnance de la fonction révélatrice des mythes dans le processus de reconnaissance de la culpabilité face au nazisme, qui s’oppose après guerre au mouvement de refoulement général. La « Todesfuge » de Paul Celan, qui met en opposition la figure faustienne de la blonde Margarete à celle de l’aimée Sulamith du Cantique des cantiques en est un exemple. La poésie de la poétesse autrichienne Ingeborg Bachmann, si elle varie plus volontiers des éléments de contes populaires, s’inscrit également dans cette problématique. Citons un extrait du poème « Früher Mittag » qui souligne la fonction antidogmatique des mythes :

‘Schon ist Mittag, in der Asche
krümmt sich das Eisen, auf den Dorn
ist die Fahne gehißt, und auf den Felsen
uralten Traums bleibt fortan
der Adler geschmiedet578

Les éléments du fer, de l’épine et du drapeau, qui associent la guerre, le nationalisme à la douleur, suggèrent la course au réarmement dans le contexte de l’établissement d’une nouvelle concurrence internationale par le conflit de la guerre froide, alors que fait rage la guerre de Corée. Ingeborg Bachmann souligne la dangerosité du nouvel engagement du régime ouest-allemand dans ce conflit, alors que les « bourreaux d’hier », peu inquiétés par un processus de dénazification hésitant, vident le « gobelet en or » de la résurrection économique, certes encore balbutiante, du pays. À l’époque où l’Allemagne et l’Autriche reprennent lentement pied sur la scène internationale, la poétesse avertit ses concitoyens du danger qu’il y a à faire table rase du passé, s’inscrivant en faux contre le dogme de « l’heure zéro » (Stunde Null) de la renaissance allemande. Par le procédé de la substitution, qui fait se tordre le fer dans les cendres au lieu de braises et cloue l’aigle, bourreau de Prométhée, sur le rocher du Titan, elle démontre l’inversion angoissante d’un monde où la guerre à peine terminée engendre une nouvelle guerre. En clouant l’instrument de Zeus au rocher, l’homme récuse son passé mythologique et se grise de sa toute-puissance sur les Dieux, devenant à son tour bourreau. Ce qui dans le « Prometheus » de Goethe était synonyme d’une prise en main de son destin par l’homme, d’une reconnaissance de son autonomie et de sa valeur, devient chez Bachmann le signe d’une hybris mortifère enclenchée par le refus de tirer des leçons du passé.

Mais il faut souligner que les positions de Paul Celan, d’Ingeborg Bachmann et d’Ilse Aichinger, notamment au niveau de leur réinterprétation de la matière mythologique, font figure d’exception dans la poésie de la « table rase » d’après-guerre dont les poèmes « Latrine » et « Inventur » de Günter Eich sont emblématiques. Le recours aux motifs mythologiques n’est pas un trait distinctif de la poésie ouest-allemande d’après-guerre ; au contraire, il est bien plus soumis à un tabou plus ou moins consciemment exprimé. Sans doute faut-il y voir une conséquence de la divergence des expériences historiques. En Allemagne de l’Ouest, l’année 1945, appelée « année zéro », signale la volonté d’entrer dans une ère nouvelle, dont la condition sine qua non est, au niveau littéraire, la disparition totale des courants et thématiques prévalant sous le régime nazi ainsi que le détachement de courants plus anciens tels que le classicisme, qui ne satisfait pas aux exigences de réalisme et de laconisme d’alors. En Autriche, où l’on parle plus volontiers de la défaite allemande, le recours à des motifs issus de la tradition culturelle est plus facile. Cette opposition, qui se fonde sur des conceptions fausses – Bachmann d’ailleurs ne souscrira jamais au mensonge de la non-culpabilité autrichienne –, a entraîné une interpénétration créatrice intéressante des poésies ouest-allemande et autrichienne que souligne Kurt Bartsch dans ses travaux sur Ingeborg Bachmann. Selon lui, la poésie de la « table rase » atténue la tendance à l’exubérance de la littérature autrichienne d’après-guerre, tandis que la poésie de Bachmann, d’Aichinger, à laquelle on peut rattacher celle de Celan agit à l’encontre de l’appauvrissement de la poésie ouest-allemande579. Il nous est impossible dans le cadre de nos recherches d’approfondir plus avant cet aspect, qui mériterait des travaux conséquents. Ce qu’il faut retenir, c’est que la poésie est-allemande et la poésie autrichienne d’après-guerre se rejoignent dans l’ouverture aux motifs mythologiques, même si le phénomène touche largement plus la première, alors que la poésie ouest-allemande rejette les mythes comme source d’inspiration valable dans le contexte d’une nécessaire dénazification de la littérature.

La situation évolue dans les années soixante pour la poésie ouest-allemande sans que le phénomène de recours aux mythes n’atteigne jamais les proportions qu’il prend en RDA. Dans la liste d’auteurs que citent Bernd Seidensticker et Peter Habermehl pour montrer que les mythes gardent une fonction importante dans la poésie contemporaine d’Allemagne de l’Ouest580, sur douze poètes, seuls cinq sont des poètes nés en Allemagne et restés en Allemagne sous le régime nazi (Günter Eich, Marie-Luise Kaschnitz, Karl Krolow, Ernst Meister et Peter Rühmkorf), les sept autres sont soit d’origine étrangère, soit ont vécu longtemps en exil sous le régime nazi, soit sont autrichiens (Cyrus Atabay, Rose Ausländer, Ingeborg Bachmann, Paul Celan, Hilde Domin, Erich Fried, Ernst Jandl). Encore une fois, notre sujet ne nous a permis que d’effleurer la problématique d’une mise en perspective du traitement des mythes dans la poésie est-allemande avec celui qu’ils connaissent dans la poésie ouest-allemande. Il serait d’un grand intérêt de se pencher sur les modalités de la réinterprétation du matériau mythologique pour les cinq grands poètes cités par Seidensticker et Habermehl et de les comparer avec celles de la poésie est-allemande. Dans l’état actuel de nos recherches, il ne nous est possible que de poser l’hypothèse d’une relation entre le recours aux mythes et le rapport au nazisme. Dans cette perspective, une étude de la fonction des mythes chez l’auteur Karl Krolow, qui a soutenu le régime nazi, pourrait donner des résultats particulièrement passionnants. De notre point de vue, nous ne pouvons que nous contenter de souligner tout de même l’aspect minoritaire du phénomène de reprise des mythes dans la poésie des auteurs ouest-allemand, même si ceux-ci sont aussi célèbres que ceux susnommés, ce qui nous permet d’affirmer a contrario la spécificité est-allemande du phénomène581, que nous avons interprété comme le signe d’une résistance antidogmatique aux abus d’une société hyper-répressive et plus généralement d’un engagement citoyen sur des problématiques actuelles.

Notes
578.

Ingeborg Bachmann, « Früher Mittag », Werke, vol. 1, München, R. Piper & Co. Verlag, 1993, p. 44-45, sixième strophe.

579.

Kurt Bartsch, Ingeborg Bachmann, Stuttgart, Metzler, 1988, p. 52-53.

580.

Bernd Seidensticker et Peter Habermehl, article « Deutschland », in : Der neue Pauly : Enzyklopädie der Antike, p. 826.

581.

Comme nous l’avons évoqué à la fin de notre partie sur l’état de la recherche, cette thèse est confortée par l’ouvrage de Bernd Seidensticker et Martin Vöhler qui propose un panorama de la réception des mythes dans la littérature contemporaine de langue allemande : sur seize auteurs étudiés, quatre sont autrichiens, quatre sont de RFA et huit de RDA. Cf. Bernd Seidensticker und Martin Vöhler (éd.), Mythen in nachmythischer Zeit: Die Antike in der deutschsprachigen Literatur der Gegenwart, Berlin, New York, Walter de Gruyter, 2002.