Nous avons vu se dessiner texte après texte une véritable réhabilitation du mythe dans la poésie est-allemande, alors que son asservissement par des idéologies totalitaires avait rendu son usage problématique au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. En effet, s’il continue à être utilisé dans les deux premières décennies d’existence de la RDA par le régime, il est vrai avec parcimonie, c’est uniquement dans sa fonction de soutien de ce que nous avons appelé les structures thétiques. Le mythe est alors détourné pour devenir l’instrument d’un culte pseudo-religieux rendu aux icônes du marxisme, particulièrement à Marx, Lénine, Staline et Ulbricht. De la même manière, le mythe se voit convoqué dans le processus d’héroïsation de l’homme nouveau du socialisme. Ce nouvel être est censé incarner les valeurs et qualités d’une humanité harmonieuse, idéalisée, telle que l’avait imaginé l’art classique du XIXe. En dehors de ce champ d’application déterminé, les élites politiques et culturelles témoignent d’une méfiance et d’un mépris appuyés envers les mythes grecs et bibliques, ce qui nous a amenée à qualifier la position de ces instances comme schizophrène.
Du côté des poètes est-allemands, exception faite de ceux proches du pouvoir comme Kurt Barthel, Erich Weinert ou Johannes R. Becher, c’est clairement la conception brechtienne du rapport à la « tradition littéraire » qui s’impose à partir de la fin des années cinquante. Brecht milite en faveur d’une reprise dialectique de l’héritage culturel comme le prévoyaient Marx et Engels, fondée sur une rupture radicale avec l’ancien, qui ne se trouve pas nié pour autant, mais en partie rejeté, en partie transformé, soumis en somme à un regard critique. C’est ainsi que la poésie est-allemande procède à une distorsion impressionnante de la matière mythologique, phénomène unique par ses formes et son ampleur dans les pays de langue germanique. Les mythes sont soumis à des procédés violents d’inversion, de désacralisation grotesque, de pastiche, voire de négation, devenant ainsi des exutoires par où s’épanche la créativité des poètes, mise à mal par les diverses pressions politiques et culturelles qu’elle subit. En même temps, les mythes sont réhabilités en tant qu’outils cognitifs venant compléter le travail de la raison, dont le dogme de la toute-puissance est remis en cause par des poètes attachés à l’idée de la polysémie des phénomènes réels. L’union du rationnel et de l’irrationnel que défend la poésie est-allemande dans sa démarche mythopoétique permet d’éviter les écueils d’une poésie idéologique ou mystique, dans laquelle le mythe fait seulement appel à la croyance du récepteur et devient le lieu d’expression d’une autorité.
Il s’agit, au contraire et avant tout, d’une poésie de la nuance et de l’ouverture, qui ne défend ni l’autorité, vue comme un absolu, ni le rejet anarchique de toute règle. En ce sens, elle propose une définition négative de l’esthétique postmoderne lorsque celle-ci postule l’impossibilité de connaître le monde et se replie dans la jouissance du chaos qu’il constitue. Contrairement à ce qui a pu être affirmé à la fois en RDA et en RFA, le recours au mythe ne signale pas l’avènement d’une poésie aux traits régressifs, qui prônerait le retour à un âge d’or idyllique fantasmé, loin des réalités de l’époque actuelle. Si cette tentation peut affleurer à l’occasion, elle est toujours marquée comme utopique et contient en elle-même la conscience de son impossibilité. Il en résulte une poésie particulièrement engagée, qui conçoit sa responsabilité dans le processus historique comme un devoir et comme une évidence. Dès lors, l’exigence continuellement formulée de l’autonomie de l’œuvre d’art n’est pas à confondre avec la quête de l’indépendance absolue de l’art pour l’art qui méprise le public ; elle prend un autre sens dans le contexte est-allemand, celui du rejet d’une mise sous tutelle de la poésie par le politique, ou plutôt par l’idéologie.
Si les poètes est-allemands que nous avons étudiés prennent autant de précautions à minimiser l’impact de la poésie sur l’évolution de la société, c’est avant tout dû au glissement sémantique que subit le concept du politique dans les États totalitaires, devenant synonyme de l’application d’une idéologie coercitive. Nous pensons que la poésie est-allemande procède non seulement à une réhabilitation du mythe, mais aussi à une réinterprétation de la notion de poésie politique. Dans cette nouvelle définition d’une poésie politique, conçue comme l’expression d’une réflexion citoyenne sur des problématiques existentielles, non éternelles mais déterminées par les conditions particulières de l’époque actuelle, l’antagonisme entre poésie politique et autonomie poétique semble être dépassé. C’est ainsi que la poésie de RDA semble donner corps à l’affirmation de Hans Magnus Enzensberger selon laquelle la poésie ne peut être politique qu’en rejetant toute ambition politique ou toute mission politique. Si Enzensberger réduit la fonction politique de la poésie à l’affirmation de son autonomie vis-à-vis du pouvoir582, nous pensons que la poésie est-allemande élargit cette position, en montrant que la poésie politique est légitime et autonome à partir du moment où elle est antidogmatique et où elle refuse tout impact pragmatique direct sur la société.
La poésie de RDA devient alors cette « poésie de circonstance » qu’Éluard définit en 1952 comme fermement ancrée dans son époque, puisant dans le réel son énergie contestataire. Dans cette poésie, proche des genres autobiographiques, se dévoile une « subjectivité maximale », que Dominique Combe lit dans la rencontre entre le je poétique et le Moi empirique de l’auteur. En tant que sujets éthiques de l’énonciation poétique, les poètes de circonstance est-allemands « laissent s’exprimer librement leur Moi référentiel »583. Ainsi, au contraire de Marx qui voyait dans le recours aux mythes en temps de troubles un signe du conservatisme de l’être humain, les auteurs critiques de RDA en font le fer de lance de leur engagement citoyen.
Au terme de ce travail, nous sommes parvenue au constat de l’échec du mythe dans la poésie est-allemande, visible à la perte d’influence qu’il subit notamment auprès des jeunes auteurs dans les années quatre-vingt. Sa capacité à générer la vision utopique d’un monde amendable, qui avait fait son succès dans les années soixante et soixante-dix, se retourne finalement contre lui, alors que la conception pessimiste d’un monde en déroute devient prédominante. Se révèle alors une communauté de destin entre le mythe dans la poésie est-allemande et la RDA, le premier reflétant l’étincelle utopique puis la lente déchéance du système dans lequel il s’est épanoui. Mais il ne s’agit pas d’un échec total, car les textes poétiques gardent la trace de l’extraordinaire renouveau qu’a connu la matière mythologique grecque et biblique en RDA, en repoussant les limites d’une réception dans l’ensemble consensuelle jusque-là et en s’aventurant même à toucher au noyau invariant du mythe.
Hans Magnus Enzensberger, « Poesie und Politik », in : Einzelheiten II: Poesie und Politik, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag, 1987, p. 136.
Dominique Combe, « La référence dédoublée : Le sujet lyrique entre fiction et autobiographie », in : Figures du sujet lyrique, Paris, PUF, 2001, p. 52.