1.3. Quartier, socialisation et trajectoires : les effets de la gaytrification.

Les relations entre construction des identités et transformation d’un quartier doivent ainsi être envisagées réciproquement à travers le pouvoir socialisant d’un lieu et la capacité du quartier à produire, construire et nourrir des identités sociales. De ce point de vue, il s’agit d’aborder les dimensions spatiales de la socialisation dans le cas de quartiers et de populations spécifiques : des quartiers gays et gentrifiés, des individus homosexuels. Cette approche a deux objectifs : la description et l’identification d’un mode de socialisation propre au quartier et l’analyse de ses effets socialisateurs dans les parcours et les modes de vie individuels.

En premier lieu, il faut examiner l’hypothèse générale selon laquelle l’espace constitue une instance de socialisation spécifique (Authier, 2001b ; Beaud, 2002 ; Cartier, Coutant, Masclet, Siblot, 2008). On a déjà insisté sur cette idée : à l’image d’instances classiques de socialisation, le quartier gay doit être interrogé comme un contexte dans lequel se construisent, sont produites et se redéfinissent des normes et des règles particulières, susceptibles d’être transmises aux individus et incorporées par ces derniers (Authier, 2007). Quelles en sont les conséquences pour nous ? Parler d’une socialisation spécifique à nos contextes de recherche revient à chercher, décrire et analyser les effets d’un ensemble de règles, de normes, de manière de penser, d’agir et de sentir qui seraient particulières aux quartiers gays et aux populations concernées. Dans l’absolu, on peut imaginer que l’ensemble des populations présentes dans l’ensemble des lieux du quartier est susceptible d’être pris en compte. Cet objectif peu réaliste empiriquement n’a pas beaucoup d’intérêt ici. Nous chercherons plutôt à examiner les dimensions spatiales de la socialisation dans deux cas particuliers éclairant notre problématique. Le premier cas traité n’est que le prolongement du second axe de recherche puisqu’il concerne les habitants gays des quartiers gays. En effet, en continuité avec l’analyse des rapports résidentiels au quartier des habitants gays, on peut chercher à analyser et reconstruire une socialisation de type résidentiel, c’est-à-dire étudier les effets potentiellement socialisateurs de la séquence résidentielle dans des quartiers au double statut de quartier gay et gentrifié. Ce passage résidentiel est-il en continuité ou en rupture avec la trajectoire socio-résidentielle antérieure ? Oriente-t-il également les projets résidentiels et la trajectoire sociale par la suite ? Peut-on y repérer des « réformes de soi » (Darmon, 2006), liées au contexte spatial et résidentiel ? Quels sont les modes de vie, les manières de faire et les manières de vivre valorisés et structurants pour les gays habitant ces quartiers ? Dans quelle mesure les individus et leurs rapports au quartier de résidence les reflètent-ils ? Ces questions seront traitées en continuité avec l’analyse des rapports résidentiels au quartier déjà évoquée en tenant compte du double effet de contexte spécifique à nos terrains, leur statut de quartier gay d’une part et de quartier gentrifié d’autre part. Dans la mesure où l’on cherche à évaluer la spécificité d’une socialisation par le quartier, on se demandera si ces processus de socialisation sont spécifiquement gays, typiques de la gentrification, s’ils combinent éventuellement ces deux dimensions. Concrètement, on replacera les modes de vie et les rapports résidentiels au quartier de ces habitants dans l’ensemble de leurs trajectoires et dans le contexte de transformation du quartier afin d’étudier l’influence de ce contexte résidentiel sur les manières d’être et d’agir des individus. Dans quelle mesure peut-on observer un effet socialisateur spécifique du quartier dans ces parcours individuels ? Cette spécificité renvoie-t-elle au caractère « gay » du quartier ou à d’autres dimensions de ce contexte résidentiel ?

Le deuxième exemple abordé sera plus développé dans la mesure où il a moins été évoqué jusqu’ici. On s’intéressera spécifiquement à une autre configuration, celles des lieux gays du quartier comme espaces d’une socialisation spécifique. Les lieux gays sont des lieux de consommation, de loisirs et de sociabilité marqués par un rattachement identitaire à l’homosexualité et concentrés dans les quartiers gays. Plusieurs travaux ont exploré ces lieux qu’il s’agisse de travaux ethnographiques centrés sur la ritualisation des comportements de drague (Busscher, 2000) et de séduction (Lewis, 1994) ou de travaux géographiques centrés sur les logiques de localisation et de visibilité propres aux établissements commerciaux homosexuels (Grésillon, 2000 ; Leroy, 2005 ; Blidon, 2007a). Une approche de ces lieux par la notion de socialisation paraît particulièrement pertinente et féconde car la fréquentation de ces lieux n’est pas sans effet sur les processus de construction identitaires chez les gays. En s’affichant comme des lieux « homosexuels », ces lieux donnent à voir et matérialisent une image et une forme de l’homosexualité qui sont, par définition, visibles dans l’espace physique et social. Une homosexualité « commerciale », « institutionnalisée » ou « dominante » se dessine alors comme un modèle particulier de l’homosexualité mettant en avant des types d’individus et de corps, des manières d’être et de se comporter qui ne correspondent pas aux modes de vie et aux pratiques des gays dans leur ensemble. Cet ensemble de lieux, de manières d’y évoluer et de types de population marquent souvent les discours médiatiques et les représentations de nombreux homosexuels eux-mêmes sous la figure du « milieu » (Adam, 1999 ; Verdrager, 2007). Le terme de « milieu » dit bien l’entremêlement des logiques sociales et spatiales dans la construction d’un type d’homosexualité particulier dans et par ces lieux. Or, quel est ce type d’homosexualité ? Comment les individus le décrivent-ils, se le représentent-ils et s’y confrontent-ils ? Quels en sont les traits caractéristiques et les déclinaisons ? Répondre à ces questions renvoie à repérer dans ces lieux des normes dominantes, des règles plus ou moins explicites, des étalons et des repères de jugement, des injonctions sociales ayant valeur potentielle de prescription. On rejoint alors le cœur d’un mode de socialisation, c’est-à-dire « l’ensemble des mécanismes d’apprentissage qui font que les individus intériorisent les valeurs et les normes d’une société ou d’un groupe social particulier » (Grafmeyer, 1994, p.88). Quelles sont nos hypothèses à ce sujet ?

On cherchera, dans un premier temps, à montrer que les lieux gays constituent bien des instances d’une socialisation spécifique que l’on caractérisera à partir de récits de présence et d’observation dans ces lieux. On insistera sur les formes et les logiques de présentation de soi dans ces lieux en prêtant attention au langage, aux termes indigènes mobilisés ou non, aux manières et aux techniques du corps et à la gestion de son identité sociale qu’il s’agisse de son identité homosexuelle ou d’autres composantes de son identité sociale (profession, âge, origines sociales notamment). On interrogera également les formes et les pratiques de la sociabilité dans ce type de lieux en étudiant les registres et les logiques de la rencontre (amicale, sexuelle et/ou amoureuse). Ces différents indicateurs permettront d’identifier des pratiques plus ou moins valorisées et des types d’homosexualité favorisés et érigés en normes dans et par les lieux gays, de repérer des conduites « normales » et des comportements anormaux dans ce « milieu ». Si l’homosexualité est décrite depuis longtemps en sociologie comme une forme de déviance, c'est-à-dire de transgression labellisée des normes sociales, il est surprenant de constater que l’on pense rarement la renaissance de normes sociales spécifiquement homosexuelles. Pourtant, chez Becker, par exemple, le processus de déviance aboutit bien à l’insertion dans un groupe déviant supposant précisément la maîtrise de plusieurs codes, règles et pratiques décrites dans le cas des fumeurs de marijuana ou des musiciens de jazz (Becker, 1985). Être déviant, c’est alors faire partie du groupe des déviants : cette intégration requiert un certain nombre d’étapes et d’incorporations qui ne sont ni immédiates, ni évidentes, mais supposent une socialisation à la déviance. On fera l’hypothèse que la fréquentation et l’investissement des lieux gays ne constituent pas un éloignement du monde social et de ses pesanteurs. Au contraire, dans ces lieux, se reconstruisent également des normes et des modes de socialisation particuliers susceptibles d’avoir des conséquences et des effets réels. Si l’on imagine pouvoir dégager des caractéristiques communes aux différents lieux gays situés dans différents espaces du quartier gay et situés dans deux quartiers gays différents, à Paris et Montréal, cette homogénéité reste probablement relative aux types de lieux gays et au quartier gay concerné. L’observation initiale de ces lieux et leurs stratégies commerciales laissent apparaître une grande variété de types de lieux et d’environnements quand bien même ils sont tous des lieux gays. Cette variété concerne la configuration du lieu, le type de musique diffusée, d’ambiance et d’images mises en avant dans le décor, le type de public présent dans les lieux et par conséquent aussi, le type d’homosexualité valorisée dans un bar, une discothèque ou un restaurant s’affichant comme gay. Derrière des corps et des décors, des styles et des lieux, se construiraient aussi des manières différentes d’être homosexuel, des normes et des modèles de référence variés. Notre hypothèse de travail consistera à montrer qu’il existe des traits communs mais aussi des variations dans les modes de socialisations par les lieux gays situés dans ce type de quartiers et que cohabitent ici des logiques de socialisation différenciées. On étudiera alors ce qui varie dans ces manières de « devenir homosexuel » en prêtant attention aux effets d’âge et de génération, de ressources culturelles et de trajectoires biographiques. On interrogera également les relations entre ce pouvoir socialisant des lieux gays et le processus de gentrification affectant ou ayant affecté le quartier. Ce qui est mis en avant ici et transmis aux individus est-il favorable ou en continuité avec les valeurs phares du processus de gentrification ?

Une dernière étape de cette recherche portera sur les effets concrets et biographiques de cette expérience socio-spatiale. Confrontés à ces normes et ces modes de socialisation, comment les individus réagissent-ils ? On a souvent envisagé les lieux gays comme l’assise spatiale d’une contre-culture gay et d’une identité homosexuelle collective, deux piliers constitutifs d’une communauté homosexuelle pour laquelle les lieux de rencontre et les quartiers gays constitueraient des ressources identitaires et territoriales. Cette recherche souhaite aller au-delà de cette lecture homogénéisante et purement collective en confrontant des normes collectives construites spatialement et des individus socialement différenciés.

D’abord, on cherchera à montrer que cette socialisation homosexuelle est perçue, « reçue » et incorporée de manière très variable. Si la fréquentation des lieux gays correspond à une forme de socialisation durable chez certains, il existe de nombreux cas où les individus contestent ou rejettent éventuellement cette socialisation par le « milieu gay ». En second lieu et par conséquent, on « remontera » aux conditions sociales de cette confrontation au milieu gay, à ses lieux et ses exigences socialisatrices. Quelles sont les configurations sociales qui favorisent une socialisation durable par les lieux gays et par les quartiers gays, ou qui, au contraire, favorisent la mise à distance de ces manières d’être et d’agir ? Pour revenir au terme de socialisation, qui incorpore quoi et pourquoi ? L’examen des trajectoires biographiques, l’articulation des parcours sociaux et des biographies homosexuelles, permettront de répondre empiriquement à cette question. On testera la proposition générale selon laquelle la socialisation homosexuelle produite par les lieux gays et/ou par le quartier gay est d’autant plus efficace et durable que d’autres modes de socialisation concurrents font défaut. Les gays investissent d’autant plus les ressources sociales valorisées dans ces espaces que d’autres ressources sociales (familiales, culturelles, économiques ou professionnelles, amicales et relationnelles) sont absentes ou faibles. Cette hypothèse repose sur des résultats déjà établis par d’autres chercheurs pour qui l’investissement dans une identité collective homosexuelle, voire dans des réseaux et des modes de vie de type communautaire, est nettement plus fort chez des homosexuels aux ressources sociales modestes (capital culturel, ressources familiales et amicales, carrières professionnelles et revenus). C’est le cas lorsque Philippe Adam constate que les homosexuels les moins dotés en ressources économiques, sociales et les plus éloignés de leur famille ont des modes de vie beaucoup plus communautaires que les autres (Adam, 1999). On retrouve cette tendance dans des travaux plus récents abordant la place plus ou moins structurante de l’homosexualité dans les parcours gays (Verdrager, 2007), mais aussi dans les parcours lesbiens (Costechareire, 2008). Ces travaux orientent sur la piste d’un modèle compensatoire : les ressources identitaires collectives homosexuelles fonctionneraient en raison inverse des autres ressources sociales, culturelles et familiales.

Ce modèle général sera testé et augmenté par l’ajout de trois grandes variables. La première concernera l’âge et la position dans le cycle de vie en faisant l’hypothèse que l’investissement dans les lieux et les quartiers gays et ses effets socialisateurs évoluent avec l’avancée en âge : les débuts de parcours homosexuels seraient plus favorables à une incorporation, au moins provisoire, des modes de socialisation typiques des lieux gays. L’avancée dans le cycle de vie aurait tendance à favoriser la prise de distance à l’égard des lieux et du milieu (Schiltz, 1997 ; Adam, 1999). La seconde variation concernerait les effets de génération, souvent décisifs dans les parcours gays. Les changements sociaux dans leur ensemble produisent des contextes de socialisation différenciés pour les gays et ces transformations socio-historiques ont des effets sur les manières de vivre son homosexualité et de la pratiquer notamment dans des lieux qui se transformant eux-mêmes au cours du temps. En quoi les générations les plus anciennes ont-elles alors un rapport aux lieux gays différent des générations les plus jeunes ? Un troisième effet concernera enfin la situation conjugale et affective. La fréquentation des lieux gays étant souvent associée à la recherche d’un partenaire sexuel ou amoureux, ou à une pratique de sociabilité, on pourra étudier l’effet de la mise en couple sur le rapport aux lieux gays. La mise en couple favoriserait a priori une distanciation à l’égard des lieux gays et une remise en cause du mode de socialisation qui les caractérise (Verdrager, 2007).

Loin d’une représentation mécaniste de la socialisation, on tentera de montrer que les effets socialisateurs propres aux lieux gays varient fortement selon les socialisations antérieures, la quantité et le type de ressources alternatives, l’âge et la génération, le contexte affectif, familial et conjugal. On cherchera aussi à tester l’hypothèse de deux types de socialisations différenciées ayant des relations différentes au processus de gaytrification. D’un côté, on trouverait des processus de socialisation par le logement chez les gays résidant ou ayant résidé dans le quartier et qui ressembleraient beaucoup à des socialisations résidentielles typiques des gentrifieurs dans leur ensemble. A travers le logement, le quartier socialiserait d’abord par la transmission de modes de vie et de normes valorisées par les gentrifieurs. D’un autre côté, la socialisation produite par les lieux gays dans ces quartiers serait, quant à elle, bien différente : elle renverrait davantage à la dimension « homosexuelle » de la gaytrification qu’à sa dimension « gentrification ». Tout au moins, on étudiera comment s’articulent et se distinguent ces deux formes de socialisation par le quartier gay. Ces deux processus de socialisation ne concernent sans doute pas les mêmes individus, ne reposent pas sur les mêmes normes et valeurs et n’ont, par conséquent, pas les mêmes effets sur les parcours individuels. En résumé, le troisième axe de recherche sera consacré aux relations entre quartiers, identités sociales et processus socialisation. Notre hypothèse générale est que les quartiers gays et gentrifiés socialisent de différentes façons selon la manière dont on y est présent et selon son parcours socio-biographique.

Les relations entre gentrification et homosexualité peuvent ainsi être abordées à différentes échelles et c’est l’articulation de ces échelles qui permet de faire émerger des relations de convergence, d’entraînement, voire de causalité. Dans cette recherche, nous avons choisi de traiter ces différentes échelles comme autant de dimensions constitutives de l’objet de recherche à confronter à présent au terrain.