Introduction

Le thème du bonheur n’a jamais cessé d’être la seule ambition et la seule recherche des philosophies de toutes les époques. Il est un sujet majeur de l'art et une question centrale de l’existence : tout le monde se préoccupe du bonheur. Tout le monde espère l'atteindre. Dans leurs œuvres, les Anciens ont écrit "Tous les hommes par nature désirent être heureux, tout le monde aspire au bonheur, mais certains y atteignent, d’autres pas."1 Beaucoup de définitions ont été données pour expliquer le bonheur. Mais ce mot est ambigu dans la mesure où il est toujours subjectif, soumis aux changements imprévisibles de l’humeur. Il se définit comme un état temporaire de complète satisfaction de (bon-heur) ; en tant que tel, il ne saurait se réduire à un concept. Dans L’Encyclopædia universalis quelques phrases le définissent comme « ce que chacun désire, non en vue d’une autre chose, mais pour lui-même et sans qu’il soit besoin d’en justifier la valeur ou l’utilité ». Mais tous ne désirent pas les mêmes choses ; tous ne cherchent pas le bonheur au même endroit. Or ce n’est pas le mot qui importe mais la chose. On dit aussi que le bonheur n’est pas un mot ni une chose, mais que « c’est un besoin inné, un instinct qui fonctionne spontanément dans le sens pour lequel il a été établi »2. Ainsi, qu’est-ce que le bonheur ? Comment l’atteindre ? Quel en est le mode d’emploi et quelles sont les voies qui le rendent atteignable ? Ces questions hantent les esprits de tous les philosophes, quels qu’ils soient. Elles suscitent de nombreux débats littéraires et philosophiques. Dans l’Antiquité, époque fondatrice, des écoles différentes par leurs contenus ont illustré, chacune à sa manière et avec des variations, une théorie du bonheur et elles ont essayé de formuler les conditions d’une belle vie3. Des solutions ont été données et des techniques ont été proposées pour définir ce à quoi on aspire et les façons d’y parvenir. Les voies d’accès ont été différentes entre la possibilité d’une belle vie ici et maintenant , dans le salut sur terre et le bonheur d’un corps réel, d'une part et d'autre part celle d’une bonne vie dans l’au-delà, en un hypothétique monde d’après la mort, dans le salut éternel. Différentes dans leurs contenus, les théories antiques paraissent pourtant semblables : toutes affirment que, quelle que soit la voie adoptée, le bonheur est atteignable, qu’on peut s’y rendre par une voie qui nécessite de l'exercice, que le bonheur est une affaire de volonté et de décision. Ils ont ainsi enseigné que le bonheur pouvait s’apprendre.

Au fil de l’histoire, le statut du bonheur a évolué et son nom a varié4 mais la quête demeure et un sens universel l’explique : c’est le refus du malheur et c’est le goût du mieux-être qu’on trouve partout. Toutes les formes de la philosophie antique se trouvent réinvesties et récupérée par les siècles suivants : Durant le moyen- âge, le concept du bonheur est intimement lié à la religion : la seule source du bonheur est dans l’absolu divin et l’espérance du salut messianique. Dès lors, le bonheur terrestre, que l’on pouvait trouver ici ou là, en particulier dans l’amour, dans la richesse, dans le travail ainsi que dans la nature ne peut être qu’illusoire et trompeur.

L’une des premières manifestations de la Renaissance en France a été de programmer un bonheur immédiat; d'affirmer que ce bonheur est celui de l’individu mais en tenant compte de l’implication de l’individu dans la société : pendant cette période, les humanistes (Rabelais et ses contemporains) refusent les principes de l’éducation autoritaire et sclérosée de l’Eglise. Le bonheur n’est plus uniquement celui d’un hypothétique salut promis par l’Eglise après la mort. Dans ses Essais, Montaigne affirme avec force le droit de l’homme au bonheur. Nourri par les penseurs grecs et latins, il écrit sur l’art d’être heureux des pages subtiles qui restent valables jusqu’à nos jours. Certes il s’intéresse à son bonheur individuel  mais en même temps, il lutte pour la reconnaissance de l’autre, pour la tolérance religieuse. Les écrivains de ce siècle cultivent ainsi un art du bonheur bien différent de la période précédente. Les obligations et les contraintes de la foi y ont perdu de leur force; car son essence est devenue la liberté absolue de l’homme, conditionnée par une bonne formation morale et par une bonne intelligence. Ayant confiance dans la dignité de l’homme et dans sa capacité à assumer sa vie, l'homme recherche les plaisirs et il en est responsable. Cependant les troubles des guerres religieuses éteignent rapidement cet optimisme.

Bien que le désir de bonheur soit au centre des écrits des auteurs classiques, il n’est aussi que l’espérance d’une félicité éternelle, fondée sur la croyance en un au‑delà. Les classiques ne croient pas à la possibilité d'un bonheur immédiat, au contraire ils plongent l'homme dans le sentiment tragique de l'existence. Seule la foi et la stricte exigence de la vertu permettent à l’être humain d’accéder au bonheur qui de toute façon, ne peut être connu sur la terre. L'homme n'a alors pour seule perspective que son salut : il assume son existence comme une préparation de l’au‑delà. Il faut dominer les passions, jusqu’à obtenir leur total asservissement à la raison.

Si les hommes des siècles précédents concevaient le bonheur auprès de Dieu, les penseurs du XVIIIe siècle substituent au salut dans l’au-delà le bonheur ici et maintenant. En le réclamant sur terre, ils libèrent l’homme du poids de la religion, de la morale et de la tradition. Ils légitiment la volupté, le plaisir, les émotions personnelles et le confort terrestre comme voies d’accès au bonheur. Les revendications d’un bonheur aussi individuel que collectif triomphent : le moi individuel fait place au bien public. Le bonheur acquiert ainsi un statut neuf et devient "une idée neuve". Les écrivains, chacun à sa manière, par le roman, les contes ou les essais, mettent en scène la félicité. Ils se battent et cherchent aussi ce qui est utile aux hommes. Toutes leurs critiques contre l’injustice sociale, contre l’intolérance religieuse, les âmes inquiètes, l’ennui, la solitude, contre les solitaires et les métaphysiques sont indissociables de l’idée de bonheur. Les sources de ce bonheur terrestre sont variées : pour Voltaire, le besoin d’action fait partie de la nature humaine. L’homme ne peut trouver le bonheur qu’en répondant à ce besoin. Selon lui, grâce à la tolérance et au progrès technique, l’homme peut trouver un bonheur relatif sur cette terre. Mais au bonheur, il exige que soit aussi associé le plaisir. « Le Paradis terrestre est où je suis » écrit-il dans Le Mondain. Par la connaissance du plaisir, chacun approche de l’éden. Pour y parvenir, il n’est que de céder à l’emprise des sensations et de revendiquer la puissance de l’instinct contre toutes les formes d’aliénations, religieuse, sociale et morale. L’homme en quête de bonheur doit prendre en compte aussi bien son corps que son esprit. Voltaire exhorte à jouir autant qu'on peut de la vie qui est peu de chose, sans craindre la mort qui n’est rien. Dans le même siècle, Jean-Jacques Rousseau pense le bonheur comme un accord avec la nature, une fusion des êtres dans le grand rythme des saisons. Il résulte, selon lui, d’un état intérieur. L’homme doit savoir savourer l’instant. La liberté individuelle, la vie des champs et la présence d’une femme aimante lui assurent la plénitude. Mais la recherche du bonheur ne s’arrête pas, chez lui, à ces limites. Il croit en une pédagogie de l'épanouissement humain. L'homme utile doit s'employer à construire le bonheur de l'humanité. En marge du rationalisme de la deuxième moitié du même siècle, on se préoccupe de plus en plus du bonheur individuel en accordant une grande importance aux émotions personnelles. Diderot, dont les œuvres s’efforcent de concilier le droit au plaisir et la nécessité d’un sens collectif, plaide pour que la notion de bonheur soit "la base fondamentale du catéchisme civil." Il ne cesse donc de s’interroger sur l’articulation du bonheur individuel et de l’intérêt collectif. Dans l’article « Jouissance » publié dans le tome VIII de son Encyclopédie 1765, il chante le bonheur dans le plaisir sexuel. Il y exalte l’amour physique contre toute retenue. La jouissance représente idéalement la réciprocité des désirs individuels et la complémentarité des citoyens. Le plaisir y est lié à la procréation, promesse d’avenir et de développement économique. L’intérêt individuel participe donc au progrès général. En plus, Le bonheur tend à s'inscrire au sein d'un débat politique : pour Montesquieu, le meilleur gouvernement est celui qui apporte au corps social le plus de bonheur. Le bonheur des Lumières demeure ainsi l’objet de tensions entre plaisir de l’instant et conscience de la durée, satisfaction individuelle et dévouement altruiste.

À partir du XIXe siècle puis au XXe siècle, la pensée occidentale est fortement marquée par la montée de l’individualisme et d’un pessimisme antichrétien : Les romantiques prolongent la soif absolue de bonheur individualiste, mais la marque de leur courant est justement l’impossibilité du bonheur, l’opposition entre les aspirations du héros au bonheur et sa conscience de l’échec inéluctable : « ils étaient si heureux d’être malheureux »5. Cependant, le siècle n’est pas exempt d'écrits dans lesquels les écrivains tentent de surmonter cette impasse : Stendhal prône dans ses œuvres une quête très individuelle du bonheur. Pour lui, ce dernier n’est pas une conception chimérique ni une notion idéale, mais un objet tangible, un bien légitime qu’il s’agit de conquérir et qu’il nous appartient d’atteindre : « la chasse du bonheur » est une pratique de tous les matins. Pour vivre, il faut chercher le bonheur par devoir et par hygiène. Stendhal chasse son bonheur au milieu des sombres jours de l’enfance, des cruautés de la guerre, des désespoirs de l’amour. Son vrai plaisir est le sublime bonheur d’un paysage parfait, le bonheur divin de la musique, le bonheur fou d’une matinée de printemps à Milan, le bonheur amer et toujours renouvelé d’être un amant malheureux, et sur tous ces moments enchantés le bonheur de rêver et d’écrire. Son bonheur ne connaît pas la sagesse. Il peut goûter la nostalgie et même la mélancolie. Il contient aussi un parfum de douce amertume. Mais même dans le regret, Stendhal reste positif. À la fin du siècle, en parlant du bonheur, Flaubert et Baudelaire finissent par décrire l’échec du bonheur6.

Des notions comme la monotonie et la banalité de la vie deviennent courantes. Le vouloir-vivre, la volonté de puissance, l’angoisse et l’absurde font leur apparition dans la philosophie et dans la littérature des deux siècles. Les auteurs du XXe siècle prônent une prise en charge de l’Homme par lui-même. L’individu devient le centre de sa propre vie. « Devenu en principe autonome, l’individu ne devrait plus rencontrer d’obstacle sur le chemin de son épanouissement. Ou plutôt, il n’y a d’autre obstacle sur la voie de son bonheur que lui-même. »7 Chacun se replie sur un bonheur individuel et souvent matérialiste. Son droit au bonheur se transmet en devoir de bonheur. Cette responsabilité, comme le notera Sartre, est source d’angoisse. L’anxiété autour du bonheur amène même l’Homme à réduire ses exigences vis-à-vis du bonheur. Par contre, certains écrivains de ce siècle oublient qu'une notion comme le bonheur si souvent invoqué, si souvent recherché, peut posséder un contenu et une signification. Le bonheur, comme d’autres termes propres de la morale traditionnelle, a cessé d’intéresser les auteurs : « L’humanité n’est pas disposée à prêter attention à l’idée de bonheur telle qu’elle a été élaborée par la réflexion philosophique »8. « Le bonheur est devenu un ressort usé et de mauvais goût… et dans la perspective de la philosophie [du XXe siècle], il n’a pas de place. »9 Pourtant, des écrivains et des psychanalystes se sont aventurés sur le bonheur, et d’innombrables œuvres ont été écrites. Le but de certains écrivains est d’exposer leur propre conception. Les écrits de Freud, à titre d’exemple, qui identifient le bonheur au principe de plaisir, reflètent la conception pessimiste de son écrivain. Il s’interroge en parlant du bonheur, pourquoi il est difficile aux hommes de devenir heureux ? Pour y répondre, Il cherche à déterminer les sources d’où découle la souffrance humaine. Selon lui,  ni notre appareil psychique, ni notre constitution physique, ni les relations avec autrui ne sont de nature à nous apporter un quelconque bonheur ; un état de félicité inscrit dans une durée. Les jouissances épisodiques de la libido n’ont finalement qu’une signification fugace. Le bonheur ainsi ne peut se produire que dans des conditions factuelles bien déterminées10. Roger Martin du Gard parle aussi du bonheur. Ce dernier est une question centrale dans son journal qui consacre une grande partie à raconter sa vie conjugale. En mettant l’affranchissement comme une des conditions essentielles du bonheur, son œuvre romanesque expose les difficultés qu’un homme du XXe siècle rencontre dans sa quête du bonheur. Pourtant, dans la direction inverse, le siècle voit grandir et fleurir un puissant rameau d'écrits humanistes et souvent optimistes : des philosophes et des écrivains essaient de sortir de ce qui est courant dans leur temps, de nier l’idée d’une souffrance permanente ou extrême. Ils tentent d’offrir face à l’angoisse grandissante des temps une série d'écrits au fond desquels résonne le désir du bonheur qu’ils trouvent ici et là dans des éléments variés. En poursuivant leurs enquêtes sur l’homme intérieur et en analysant le cœur et les mœurs, certains cherchent à définir la nature du bonheur positif. Ils cherchent ce qui rendra l’homme heureux dans la vie : le mariage, dans les écrits d’André Maurois, est-il pour un couple l’état le plus heureux ? L’homme peut-il trouver le bonheur dans la famille et dans l’amitié ? D’autres ne s’intéressent qu'à chercher ce qui fait leur propre bonheur, Jean Giono chante sa joie personnelle qu’il trouve dans l’écriture et dans la nature. Jacques Chardonne se situe aussi dans cette même ligne. Un simple coup d’œil sur ses œuvres suffit pour comprendre sa vision personnelle du bonheur. Mais qu’est-ce que ces écrivains peuvent ajouter au bonheur que les Anciens, à travers les siècles, ont cherché à définir et à donner les moyens d’atteindre ? L'exemple de Jacques Chardonnenous permet de comprendre à quel point ces écrivains ont suscité en leur temps un intérêt pour le bonheur. En fait, Chardonne ne s’intéresse pas beaucoup à donner une définition du bonheur. Sur le mot, il s’est si peu exprimé ! Il attache une grande importance à chercher ce qui fait le bonheur, comment l’atteindre et quels sont les facteurs qui peuvent le perpétuer. Le bonheur dont il parle « est un projet [qui existe, mais] qui peut sembler d’abord éloigné de nous par des obstacles qui le rendent irréalisable. Il suffit d’y penser. Bientôt la voie sera frayée. »11 Il n’invente pas de nouveaux concepts. Sa conception du bonheur est inspirée de celle des Anciens12 et de certains philosophes qui lui sont contemporains. Mais son œuvre élargit l’étude sur le bonheur, bien mieux, elle se spécialise dans le bonheur de la vie à deux.Dans ses œuvres, il veut, semble-t-il, tirer des idées générales de son expérience pour composer, comme il l'a écrit dans une de ses œuvres, « un manuel sur l’usage du bonheur »13 ; à partir de réflexions qui ressemblent à des pensées, il veut nous apprendre, par des conseils dispersés dans ses livres, comment on peut vivre heureux !14 

Jacques Chardonne traite du bonheur dans deux types d'écrits : romanesques et non romanesques. Dans une série de romans parus entre 1921 et 1937, il mène une vaste enquête pour « montrer le bonheur qu’une femme peut donner à un homme ; le seul bonheur qui soit au monde. »15 Du premier au dernier de ses romansil s’agit de la vie conjugale qui fait le bonheur des personnages. Mais est-ce que les écrits de Chardonne témoignent que son personnage a réellement pu atteindre ce bonheur ? Celui-ci est-il certain ou illusoire ? En effet, non seulement toutes ses œuvres sont écrites à une époque politiquement sombre mais leur sujet principal porte sur les contingences imposées par la quotidienneté de la vie à deux. Ces dernières en particulier ne risquent-elles pas de conduire à la désagrégation les éléments du bonheur ? Nous mènerons ainsi notre étude pour vérifier la réalité du bonheur chardonnien. Ce faisant, nous déterminerons les caractéristiques de ce bonheur, ses éléments et son climat qui contribuent à pousser Chardonne à ne guère changer sa plume lorsqu'il écrit L’Épithalame, Le Chant du Bienheureux, Les Varais, Éva, Claire, Les Destinées sentimentales et Romanesques.

Toute son œuvre romanesque est fidèle au même sujet ainsi qu'aux mêmes éléments constructifs. Ce qui différencie une œuvre d’une autre ce sont le mode de la narration qu’il choisit et les procédés narratifs qu’il adopte. Ces techniques lui servent à mettre en relief la manière dont ses personnages recherchent un bonheur relatif dans la vie à deux.

Dans toute œuvre, le choix du mode d’écriture se fait non pas entre deux formes grammaticales mais entre deux attitudes narratives : faire raconter l’histoire par l’un des personnages ou par une voix extérieure, étrangère au monde raconté. Ce choix établit la distinction entre un récit à narrateur absent de l’histoire qu’il raconte et un récit à narrateur présent en tant que personnage dans l’histoire - ce que Gérard Genette nomme récits hétérodiégétique et homodiégétique 16 . Pour écrire son œuvre romanesque, Chardonne a utilisé les deux attitudes. Par rapport à ces deux pôles narratifs nous étudierons, dans la première partie, la stratégie narrative adoptée par l’écrivain dans chaque œuvre romanesque. Celle-ci constitue le pont vers ce que Chardonne appelle son propre bonheur, dont il parle dans ce qu’il écrit de lui. Nous montrerons ainsi que chaque technique a pour but de démontrer en quoi et jusqu'où chaque livre est une histoire de bonheur. Nous dresserons tout d’abord, dans le premier chapitre, une sorte d'inventaire des modes de narration adoptés par le narrateur pour raconter ou pour montrer le bonheur des personnages, leurs actions et leurs sentiments. Nous étudierons en particulier pourquoi le narrateur de chaque livre, à qui Chardonne cède sa place, a choisi le mode d’écriture de l’histoire qu’il raconte. Nous mettrons l’accent sur les caractéristiques de chaque mode. Elles nous permettront d'abord d'étudier comment chaque mode est au service d'une certaine vision du bonheur. Elles nous éclaireront aussi sur la manière que choisit le narrateur pour réaliser son but : exprimer le bonheur par des mots écrits. A travers elles, nous verrons enfin comment les personnages, à travers leur situation propre, répondent eux-mêmes à la question du bonheur. Mais le bonheur dans l’œuvre romanesque de Jacques Chardonne n’est pas seulement l’objet d’une quête du narrateur ou des personnages, il est aussi l’objet d’une quête du romancier lui-même. C’est pourquoi nous tenterons de trouver ensuite comment Chardonne asservit certains procédés narratifs pour produire l’effet du bonheur qu’il cherche à montrer dans toutes ses œuvres. Le second chapitre de la première partie sera destiné ainsi à étudier le rôle que jouent le titre, l’ellipse, le retour en arrière et d’autres procédés dans la réalisation du but de Chardonne.

L’étude de la stratégie narrative nous amènera à déterminer la figure principale du bonheur que recherchent Chardonne et ses personnages. Le bonheur conjugal est très présent dans chaque roman. Parce que toute l’œuvre romanesque de Chardonne ne parle que du bonheur dans la vie à deux, on comprendrait tout de suite que le bonheur de son personnage soit formé d’éléments ordinaires et très répandus. Mais son bonheur, comme Chardonne lui-même le décrit, est « un produit d’une lente distillation, élaboration d’essence précieuse où le corps et l’âme sont fondus […] Il exige un long attachement, il est fait d’une suite de découvertes qui sont réservées aux cœurs fidèles. Pour qu’il existe, il faut d’abord une parfaite égalité entre l’homme et la femme, une considération réciproque, une compréhension mutuelle»17. Le cœur de son personnage ne réalise ainsi l’état de bonheur que sous certaines conditions. Ce n’est donc pas le mot "bonheur" qui intéresse les personnages chardonniens, mais l’objet qui leur permet de l’atteindre et de le perdurer. Ainsi la deuxième partie sera l’occasion de décomposer le bonheur dans la vie à deux en ses éléments. Nous consacrerons le premier chapitre à trouver ce qui fait le bonheur dans l’œuvre romanesque de Chardonne : ce qui constitue l’essence de la félicité chez certains personnages, qui les conduit vers les sentiments les plus intenses. La femme et ses caractéristiques seront le pôle essentiel de ce chapitre en tant qu’elles sont les sujets principaux de la recherche de Chardonne. L’amour est essentiel ; « c’est beaucoup plus que l’amour [...] Il y entre toujours autre chose, comme Chardonne lui-même l'écrit, l’âme après les sens, l’âge, la douleur »18. On rencontre ainsi le bonheur dans toutes les formes de l’amour : l’amour hors du mariage, l’amour non réciproque, l'amour fidèle, partagé et durable, celui de la jeunesse et celui de l’âge mûr et celui de l’homme pour sa femme, qui est lié à la beauté de son visage et à sa beauté intérieure. Parce qu’il est une composante essentielle du bonheur du personnage, nous essayerons de comprendre comment Chardonne et son personnage conçoivent l’amour dans la vie à deux. Nous chercherons sa nature, les éléments et les conditions qui le rendent capable d’apporter un bonheur accompli. Par instinct, le personnage chardonnien en tant qu'être humain recherche aussi son bonheur dans le travail et dans la nature.

Mais les œuvres qui chantent le bonheur conjugal dans l’amour durable et partagé parlent aussi de l’incompréhension chez certains époux, de leur déception et de leur discordance, de l’impossibilité de leur harmonie ainsi que de la divergence sexuelle à cause du manque d’amour. Elles parlent aussi de la faiblesse humaine, incapable d’embrasser à la fois le bonheur dans le mariage et les difficultés de l’existence. En outre, il y a l’attachement du personnage chardonnien aux valeurs et aux convenances d’une société tout entière organisée sur les principes bourgeois. Ces valeurs le privent de se réjouir de la félicité. L’insatisfaction dans la vie conjugale se trouve dans un ou deux romans. Elle constitue un obstacle effectif devant le bonheur propre du personnage chardonnien et par conséquent, devant celui de l’être qui partage son existence. Il y a donc une histoire d’un échec qui fragilise l’amour et peut amener le bonheur du couple à la tragédie ; il y a des obstacles qui empêchent le personnage de connaître le bonheur et qui rendent ce dernier invivable sinon impossible. Nous nous intéresserons à ces aspects de la vie conjugale dans le second chapitre. Nous déterminerons l’espace qu'ils occupent dans son œuvre romanesque. Cela nous amènera à voir comment Chardonne les traite pour sauvegarder l’idée du bonheur.

Il serait incomplet d’en rester aux œuvres romanesques pour arriver à déterminer la réalité du bonheur chardonnien parce que Chardonne nous dit aussi clairement sa représentation du bonheur dans un autre type d'écrits. Après avoir été longtemps absorbé totalement par la rédaction d’une œuvre de fiction fixée sur un seul sujet, Chardonne n’a plus le goût d’écrire des romans. Il met fin à son bavardage romanesque sur la vie à deux. Il ferme la porte et change la forme de ses écrits. Il regarde cette porte et comprend ce que signifiait pour lui le roman : « C’était une communication avec lui-même. (Son) intérêt pour les autres ou pour la vie n’est pas affaibli, mais (il) n’a plus les mêmes rapports avec (sa) propre personne. »19 La plume à la main, pour satisfaire l’habitude qu’il avait prise avec ses personnages de penser à voix haute, il commence à écrire des œuvres dans lesquelles il devient le personnage central. Il évoque sa province et revient même jusqu’à son enfance. Il parle des contrées où il a vécu de belles années et raconte l’histoire d’une petite société bien policée où chacun s’applique à sa tâche avec le sens de la qualité et le goût du travail bien fait ; une société qui produit du cognac, de la porcelaine et du vin de Bordeaux.

Le penchant pour l’écrit de soi, qui se révèle précocement chez lui (1938-1964), s’esquisse dans des livres qui prennent la forme de fragments de récits à la première personne et de résumés de vie subordonnés à des réflexions, commentaires et digressions qu’il désigne comme essais. Chardonne refuse à ces écrits tout principe d’organisation en se laissant aller au hasard de ses pensées. Sa première tentative importante pour ressaisir un pan de sa vie de façon rétrospective date de 1938, avec Le Bonheur de Barbezieux : il s’agit d’une démarche réflexive sur lui-même où Chardonne va tenter de dessiner ce qu’il a été, comment il a mené sa vie, les raisons de son bonheur et de son malheur. Il y accorde aussi une large place à des personnages extérieurs : amis de tous les jours, relations amoureuses et parents.

Chardonne prétend qu’ « il ne regrette aucun instant de sa vie » 20, mais c'est pour ajouter aussitôt : « est-ce bien vrai ? »21 Sous l’occupation, des volumes de ses chroniques sont publiés. Ils tiennent une place considérable dans sa pensée. Ils sont un mélange de souvenirs, de choses vues et de réflexions sur l’amour, la vie et la femme. La politique, la situation de la France vaincue et la présence d’Allemands en France, nouveaux sujets insérés sous la plume de l’écrivain de la vie à deux, causent un grand ennui à Chardonne. En 1945, il écrit Détachements que son lecteur ne lit qu’en 1961. Il y évoque les mois difficiles de son séjour en prison. Ces souvenirs amers ont laissé un trouble qui se lit entre les lignes de ce qu’il a écrit entre 1945-1954.22

Hors de son œuvre romanesque, dans laquelle il lutte pour procurer le bonheur à ses personnages et pour le faire perdurer chez eux autant que possible, Chardonne a privilégié des thèmes qui décrivent des joies simples : amis heureux, voyages, beauté de la nature et fleurs de son jardin ; ils constituent l’axe de Matinales 1956, du Ciel dans La Fenêtre 1959 et de Demi-Jour 1964. Cependant, ces livres contiennent aussi le regret de certains instants de sa vie.

Chardonne a-t-il été heureux ou malheureux d'après ce qu’il a écrit sur lui-même ? Voilà une question dont la réponse reste difficile parce que, selon ce qu’il a écrit dans Attachements, « on ne juge pas la vie en pesant les plaisirs et les douleurs trop fugaces pour tenir dans la balance. La vie échappe à toute mesure. Elle offre aux hommes l’extase, qui est impondérable.»23 Dans ce dernier livre, paru sous l’Occupation, Chardonne écrit : « nous sommes entourés d’objets que nous inventons et qui pourtant existent hors de nous. On commence par inventer l’objet de ses amours. »24 À partir de cette citation, notre curiosité nous pousse à définir les objets de l’amour chez Chardonne ; cet amour qui lui procure le plaisir. Pour comprendre ce que Chardonne appelle le bonheur, qui est sa philosophie de la vie, les motifs qui font de lui un écrivain qui ne chante que le bonheur, du moins celui qu’il s’efforce d’incarner dans ses œuvres romanesques, nous mettons l’accent dans la troisième partie, tout d’abord sur la représentation du bonheur dans ses écrits personnels : ce qui lui fait plaisir dans la vie et les caractéristiques de ce plaisir. Nous serons amenés à nous référer ici à la biographie de l’auteur et à ses correspondances pour trouver une première explication de son œuvre romanesque dans sa vie privée et dans sa réflexion philosophique. Mais le regret qui apparaît dans ce qu’il écrit de soi, n’est pas moins important. Mettre la main sur la nature de ce regret et sur la place qu'il tient dans la vie de Chardonne éclairera tout de même la réalité du bonheur chardonnien. C’est pourquoi nous essayerons de chercher dans le second chapitre de cette dernière partie, les images sombres qui ont égratigné la vie paisible d’un homme surnommé « l'écrivain du bonheur conjugal ».

Dans ce qui précède, nous avons mis l’accent chez Chardonne sur les vraies raisons du bonheur de ses personnages et sur celles de sa vie paisible. Nous avons mis l’accent sur la nature et la place que les obstacles au bonheur tiennent dans ses œuvres romanesques et dans ce qu’il écrit de lui. Tout ceci nous amènera à poser une dernière question pour conclure: est-ce que le bonheur dont parle Jacques Chardonne est, comme les Anciens l'ont dit «  un acte de pure volonté » ou bien est-ce qu'il est atteint sans qu’on le recherche activement ? La philosophie dont s'est réclamé Chardonne pendant toute sa vie et qu’il a essayé de développer dans tous ses écrits nous donnera la réponse.

Notes
1.

Sénèque a commencé La Vie heureuse par le constat de l’universalité du désir de bonheur : « vivre heureux, écrit-il, […] tout le monde le désire ; mais pour voir parfaitement en quoi consiste ce qui rend la vie heureuse, personne n’y voit clair. ». Sénèque. La vie heureuse, texte traduit et présenté par A. Bourgery, éd. Les Belles Lettres, 2002, p. 3.

2.

Cioranescu, Alexandre. «  La Littérature française et la recherche du bonheur » dans La Quête du bonheur et l’expression de la douleur dans la littérature et la pensée françaises. Mélanges offerts à Corrado Rosso, Droz, 1995, p.26.

3.

Dans la philosophie antique, deux courants opposés cherchent à formuler une théorie du bonheur : le premier représente l’école eudémoniste, rassemblant les stoïciens et les épicuriens, soucieux de réaliser un état doux, joyeux, heureux et stable en détruisant les désirs : tout ce qui procède des instincts, des pulsions, des passions doit être anéanti. Selon eux, quelques désirs qu’ils jugent naturels et nécessaires [boire quand on a soif, manger quand on ressent la faim, dormir pour réparer les fatigues] nécessitent qu’on s’en soucie. Leur satisfaction mène au vrai bonheur. Tous les autres désirs : la sexualité, l’aspiration aux richesses et le goût des honneurs, il est mieux de les écarter sans ménagement car l’insatisfaction de tels désirs n’induit aucun trouble. En cherchant l’art de bien vivre, cette grande école de l’Empire romain conduit à perdre la vie et à mépriser ce qui lui donne du goût. Le second courant représente les hédonistes, il comprend les cyniques et les cyrénaïques. Ils visent aussi la réalisation du bonheur mais quant au désir, ils proposent sa réalisation et son affirmation en le transformant en plaisir, en occasions de jouir et de faire jouir. Ils ont une grande passion pour la vie, pour tout ce qui produit la joie, l’ivresse, la gaîté et le divertissement. Ils supposent qu’on veuille le plaisir et qu’on en crée les possibilités en écartant toutes les occasions de déplaisir. Selon les partisans de cette école, tout, les femmes, les vins, l’amitié, l’art, la musique…etc. contribue à la formation et à l’épanouissement du bonheur. A côté de ces deux écoles, il y a aussi le platonisme, le  pythagorisme et l’aristotélisme, les sceptiques et les chrétiens. Ces derniers illustrent à leur manière et avec des variations une théorie du bonheur associée à la négativité, à la déconsidération de la vie. Il faut ajouter ici, que le bonheur dont parlait l’Antiquité n’était pas un sentiment intérieur : parler d’un sentiment subjectif de bonheur n’a aucun sens pour les Anciens.

4.

Le nom du bonheur est varié entre joie, plaisir et félicité ou béatitude ; chacun a sa particularité.

5.

« La Tentation du bonheur », dossier dans Le Magazine littéraire, N° 389, Juillet-Août 2000

6.

Être bête, égoïste et avoir une bonne santé sont les trois conditions voulues, selon Flaubert, pour être heureux. Le bonheur n’est pas son affaire comme artiste. Car selon lui tout le monde est en quête du bonheur, d’un état de satisfaction complète et permanente. Mais pour atteindre cet idéal, il faut agir et ce mouvement crée l’inquiétude. Donc le bonheur qui réside dans la tranquillité de l’âme, se détruit par les moyens de l’atteindre. C’est ainsi la quête de bonheur qui rend malheureux. Le bonheur qu’on peut trouver dans la richesse, l’honneur, l’amour, la femme et dans le mariage n’existe pas, il est un mythe inventé par le Diable. Cependant pour lui, il y a un bonheur dans l’Art qui consiste à s’absorber tout entier dans l’œuvre jusqu’à l’oubli de soi, à sacrifier ses plaisirs et son bonheur personnel, à ne pas chercher de bénéfice narcissique, ni de profit matériel ou symbolique. Mais à sa vieillesse, Flaubert a tout perdu. Il ne trouve plus le point fixe de l’art serein. Il regrette pour lui son banal bonheur qu’il avait trouvé dans l’écriture de ses œuvres. En outre, à la fin du siècle, Baudelaire et d'autres écrivains évoquent une véritable nature du bonheur que l’on peut atteindre, selon eux, grâce aux drogues : l’homme cherche un soulagement de sa douleur, un oubli du réel. Par la drogue, il se transforme en un univers d’où s’effacent tous les obstacles qui l’empêchent d'évoluer librement. En perdant le sens, il se trouve dans un paradis revêtu de dimensions esthétiques dont il n’avait pas idée. Mais lorsque la drogue offre un moyen de rentrer en soi après avoir fait une promenade en dehors, l’homme se trouve, de nouveau et incontestablement, là où régnaient la monotonie et la répétition.

7.

Bruckner, Pascal. « La Tyrannie du Bonheur », dans Le Point, Hors-série, Juillet-Août 2009, p.8

8.

Raymond, Didier. Kant/ Schopenhauer/ Nietzsche/ Freud : Le Bonheur des Philosophes, dans « La Tentation du bonheur », Le Magazine Littéraire, op.cit, p. 45. 

9.

«  La Littérature française et la recherche du bonheur » dans La Quête du bonheur et l’expression de la douleur dans la littérature et la pensée française, op.cit, p. 28.

10.

Voir Sigmund Freud. Malaise dans la civilisation, PUF, Paris, 1971, pp. 20-31.

11.

Chardonne, Jacques. Éva ou Le Journal interrompu, Albin Michel, 1930, p. 93.

12.

« L’homme n’a pas une grande capacité de jouissance ; il est content de peu et goûte mieux son plaisir quand il est rare. C’est dans la pauvreté que je suis devenu épicurien. » Écrit Jacques Chardonne dans Éva, p. 97.

13.

Claire, p. 149.

14.

« Il faut encore apprendre, ou plutôt… oublier… il faut se guérir de tout ce que la souffrance a laissé en nous de désirs démesurés, de fausses grandeurs… de mots inutiles. » Claire, p. 183. « Il nous manque le commencement de la sagesse : aimer le plaisir, celui qui saurait reconnaître le vrais plaisirs et qui pourrait les goûter se contenterait de peu. » Ibid., p. 190.

15.

Éva, p. 150

16.

Genette, Gérard. Figures III, le Seuil, Paris 1972, p. 205

17.

Attachements, p. 24.

18.

Les Destinées sentimentales, p. 223.

19.

Avant-propos d’Attachements.

20.

Voir Demi-Jour, pp.7et 8.

21.

Ibid.

22.

Période déterminée par Jacques Brenner. Histoire de la littérature française de 1940 à nos jours, Fayard 1978, p.84.

23.

Attachements, p.44.

24.

Ibid., p.27.