A - Représentations culturelles du paludisme chez les Moose du Burkina Faso

Elles nous sont données par une recherche réalisée par D. Bonnet (1986) au profit de l’Organisation de coordination et de coopération pour la lutte contre les grandes endémies (OCCGE),85 sur la demande des paludologues de l’ORSTOM. Ce travail visait à analyser le terme Paludisme chez les populations burkinabè, et plus spécifiquement, les représentations culturelles des accès palustres et pernicieux chez les Moose, un peuple de migrants de la vallée du Kou, dans la région de Bobo-Dioulasso.

De prime abord, ce travail soulève quelques préoccupations dès son intitulé. L’on est, en effet, fondé à s’interroger sur l’équivalence entre les représentations culturelles et les représentations sociales. Nousnous sommes permis un tel rapprochement dans le cadre de notre travail car, à notre sens, les représentations sociales sont culturellement marquées et elles peuvent bien passer comme représentations culturelles. Cette autorisation justifie que nous passions allègrement de l’une à l’autre des expressions dans la présentation des résultats de cette recherche.

En Afrique noire, il y a communément une confusion langagière entre le syndrome fébrile et la crise de paludisme. Par ailleurs, fièvre, hyperthermie et corps chaud ont généralement la même signification dans de nombreuses sociétés africaines. D. Bonnet a pris cela en compte pour tenter de comprendre ce que l'hyperthermie représente pour les Moose, ou encore quelle est leur perception de la fièvre.

L’auteur signale que les Moose désignent la maladie par le terme bãaga qui signifie aussi un défaut dans l'outil. Du point de vue de la classification, la langue Moore propose une nosographie simple des maladies : Certains troubles sont classés comme maladies de Dieu et les autres ne reçoivent aucune appellation précise. Lorsque les guérisseurs établissent leur diagnostic, ils parlent parfois de ces maladies sans nom en termes de -yaa bãaga bala (traduction : c'est une maladie seulement) ou bien même uniquement yaa bãaga (traduction : c'est une maladie). Quand on les interroge à ce sujet, ils répondent : c'est pour dire qu'on n'accuse pas quelqu'un. Ce que cette nomenclature suggère, c’est que lorsqu’une maladie survient, il faut forcément voir si elle est causée par un individu ou pas. A titre d’illustration, lorsqu’un individu se noie, il peut se faire qu’il soit un noyé simple ou alors un noyé attiré dans un puits par un esprit du lieu géographique du puits.

Les Moose distinguent ainsi des maladies attribuables à des esprits (esprits ancestraux, d’autres personnes ou des lieux) ou des sorciers et des maladies naturelles. Les premières sont plus dangereuses que les secondes quant au pronostic vital. Dans cette culture, tout individu est doté d’un principe vital (appelé siiga dans la langue moose) dont l’attaque se traduit automatiquement par le développement d’une maladie quelconque par le corps humain. D. Bonnet (Op. cit.) a identifié trois entités nosologiques, dans la tradition des Moose, susceptibles d’évoquer un accès palustre quels que soient l'évolution clinique de la maladie et de l'âge de la personne malade.

Dans le premier cas, les agents pathogènes attaquent le principe vital (ou siiga) de la personne, et elle souffre de l’accès palustre. Cette agression provoque une altération des composantes de la personne humaine qui a pour effet une détérioration des fonctions corporelles, l’apparition de l’hyperthermie, ou encore le développement de l’état fébrile par l’individu.

Dans le second cas, il peut se faire qu’il n’y ait pas agression externe du siiga, mais que ce soit lui (le siiga) qui cause l’accès palustre. Pour cela, ce principe vital, doté de vertu de mobilité, contracte d’abord la maladie au cours d'une de ses sorties. Cette migration est généralement nocturne et le siiga peut transmettre la maladie contractée pendant ce voyage au corps à son retour. Le sang au contact du siiga ardent se chauffe alors et diffuse cette hyperthermie à l’ensemble du corps humain. Cette information contient aussi l'idée qu'on contracte le plus souvent les maladies la nuit. Pour ce qui est du processus, les Moose pensent que le siiga en sortie nocturne rencontre tous les autres siise (pluriel de siiga) voyageurs dont certains appartiennent à des sorciers à la recherche de siise à dévorer. D'autre part, la nuit, le siiga peut croiser des esprits (kinkirse ou zina) ou des arbres qui marchent (autrement dit des esprits d'arbres en déplacement) qui donnent eux-aussi la maladie. La maladie a ainsi une origine située dans le monde caché de la nuit, là où les forces occultes s’affrontent.

Le troisième type d’accès palustre survient lorsque l'agent pathogène est naturel (exposition de l’individu à un excès d’humidité ou consommation de nourritures douces par celui-ci par exemple). Les guérisseurs interrogés disent que dans ce cas, la maladie n’a pas besoin de passer par le siiga ; elle entre directement dans le sang". Les guérisseurs pensent à l’apparition subite de la maladie dans le sang, ce qui entraîne l’échauffement du sang, l’hyperthermie du corps et la sudation. Mais le siiga est également altéré puisque les événements vécus par son enveloppe corporelle l’agressent directement. Dans tous les cas, il y a donc affaiblissement de la force vitale de l'individu et dévitalisation de sa personne. Evidemment, ces phénomènes qui apparaissent dans les déclarations des guérisseurs interrogés échappent souvent aux règles physiologiques du fonctionnement du corps humain et ne sont rapportées ici que parce qu’ils correspondent à des croyances fortement établies chez les Moose.

A côté des trois entités nosologiques précédentes, l'hyperthermie n'est pas toujours associée à un état pathologique. Lors des changements de saisons, une poussée de fièvre est perçue par les Moose comme une expurgation régénératrice. Pour s’en convaincre, les personnes interrogées pendant l’étude indiquent que les saignées des individus permettent d'observer la qualité du sang. Si le sang est bien rouge, l’idée d'assainissement du corps se confirme. S'il est noir (ce qu’on traduit par l’expression zi-tonga qui veut dire sang amer enlangue moose), c’est le signe d'un état pathologique quelconque. Un guérisseur interviewée avance même que : chaque maladie a son enfant (bila) pour rendre le sang noir. Le mauvais sang non évacué est susceptible de donner des céphalées et des dermatoses. Ces informations nous montrent que la chaleur corporelle ne constitue pas l'essentiel de I’ accès fébrile ; le mouvement et la qualité du sang sont des éléments déterminants dans la survenue de la fièvre. Une mauvaise circulation sanguine (sang trop abondant ou insuffisant, mal reparti dans le corps, sang noir ou trop sucré) provoque une disharmonie des fonctions corporelles.

Dans l’étude, aucun lien n'est établi entre ces trois entités et l'accès pernicieux de l'enfant appelé communément en Afrique de l'Ouest maladie de l'oiseau et qui serait plus vraisemblablement la représentation symbolique de l'accès convulsif chez l'enfant.

Les représentations sociales du paludisme que nous venons ainsi d’examiner nous font voir que dans la culture des Moose, et certainement de beaucoup d’autres au Burkina Faso, le rapport entre le moustique et les accès palustres n’est pas clairement établi. De même, le surnaturel et les forces mystiques (les esprits ou la sorcellerie notamment) sont le plus souvent convoqués pour expliquer la survenue ou les manifestations du paludisme. L’expérience que nous donne ce travail de D. Bonnet n’est, heureusement, généralisée ni au Burkina Faso, ni dans toutes les cultures négro-africaines. Beaucoup de peuples de ces cultures savent bien les conditions de contraction de la maladie, mais les écueils dans sa prévention viennent plutôt de la perception que les individus ont des dispositifs de lutte contre cette maladie. C’est ce qui ressort de cet autre travail de J.M.M. Doannio et al (2000) réalisé sur les perceptions de la moustiquaire dans la lutte contre le paludisme en Côte d’Ivoire.

Notes
85.

Créée en avril 1960 et regroupant les États de l’ex-AOF (sauf la Guinée ), OCCGE est une structure de coopération sanitaire inter-États pour la coordination de la lutte contre les grandes endémies en Afrique de l’Ouest. Une structure homologue existe pour les pays de l’ex AOF en Afrique centrale (OCEAC).