2.5.5.7 Migration ou fuite des cerveaux

Mais quelle est la limite entre la logique de migration et la fuite des cerveaux ? La fuite des cerveaux exprime souvent l’idée de l’impérialisme moderne qui va chercher des ressources dans le tiers monde. Pour Jallée, le pillage des matières premières prendrait, avec la fuite des cerveaux, celle de la couleur « humaine », en particulier pour les PMA. On pille les étudiants et futurs intellectuels, chercheurs, après avoir pillé, ou tenté de le faire, les ressources premières299. Le point de vue de l’OCDE, en tant qu’organisation abritant la majorité des pays ciblés comme « responsables », fait apparaître à ce titre des résultats éloquents en termes de migration300. Même si elle ne le reconnaît explicitement, l’OCDE affiche clairement que la mobilité des étudiants provoque effectivement, pour de nombreux pays en développement, l’inverse du résultat espéré.

Il a été constaté301 que 76% d’entre eux vivaient encore aux USA en 2001302. Pour la Chine et l’Inde, qui totalisaient à elles seules 2 500 docteurs formés en 1996, soit près de 2/3 de l’effectif total des diplômés répertoriés, le pourcentage est respectivement de 96% et de 86%. Entre 1978 et 1999, c’est en moyenne 75% des étudiants chinois qui ne sont pas retournés au pays. C’est la mobilité étudiante qui favorise la fuite des cerveaux. Le pourcentage de docteurs étrangers aux USA est en moyenne, généralement de 27%. Depuis les années 90, c’est ainsi que 900 000 travailleurs hautement qualifiés en provenance principalement, par ordre d’importance en effectif de Chine, d’Inde, de Russie et de l’OCDE qui ont immigré aux USA303.

Le phénomène de « la fuite des cerveaux » joue aux vases communicants, des pays les moins riches vers les pays les plus développés, avec comme principaux vecteurs d’attractivité : l’emploi et les visas ou l’économie et le juridique. Sur la statistique de l’OCDE, ils étaient 30% de Français, 48% d’Allemands et 53% d’Anglais, 37% d’Australiens et 24% de Japonais. Près de 75% des Européens accomplissant un doctorat aux USA envisagent de rester plutôt que de revenir au pays et cette proportion s’accroît chaque année304.

A l’inverse, les doctorants étrangers correspondent à plus d’un tiers des inscriptions au Royaume-Unis et en France305, 27% aux USA, 21% en Australie, 17% au Canada306.

Dans quelles mesures les pays en développement profitent-ils de la fuite des cerveaux307 ? Les étudiants qui sont partis peuvent élever le niveau moyen de ceux qui restent par effet d’influence. Ceux qui ne reviennent pas peuvent jouer un rôle économique en envoyant de l’argent aux familles restées sur place ou finiront toujours « par rentrer au pays » et « par investir ». Ce retour d’investissement à distance ou à plus long terme est donc très relatif.

Les conséquences de la migration doivent être évaluées en fonction de la situation de chaque pays et peuvent évoluer très rapidement. Les 1 040 000 jeunes Indiens titulaires d’une formation supérieure qui travaillent dans les 30 pays de l’OCDE représentent 4,3% de l’immense population des diplômés du pays. Ils constituent dès lors une diaspora à envier, source d’argent, de savoir-faire, ils sont une ressource possible pour les marchés extérieurs de l’Inde. Il n’en est pas de même pour les 47% des diplômés du Ghana qui vivent dans les pays de l’OCDE et qui manquent cruellement au développement du pays.

S’inspirant de l’expérience de pays comme la Corée du Sud, Taiwan ou le Japon, des pays émergents comme l’Inde et la Chine tentent de créer les conditions d’une attractivité locale qui va limiter les flux migratoires vers l’étranger. Profitant d’une forte croissance économique et s’appuyant sur leur politique d’ouverture des programmes internationaux, ils investissent dans la recherche, dans des secteurs industriels de pointe, les parcs scientifiques, qui permettent de donner aux jeunes diplômés des perspectives de carrière à long terme308. C’est ainsi que la Chine commence à enrayer partiellement, dans certains secteurs la fuite de ses cerveaux. Il y a aussi des phénomènes migratoires relatifs aux pays en crise, par exemple les étudiants afghans, birmans, sri-lankais ou tibétains, vers l’Inde.

La fuite des cerveaux touche finalement tous les pays, à plus ou moins grande échelle, suivant principalement leur niveau de développement, leur attractivité économique, leur spécificité culturelle, mais aussi leur positionnement géostratégique. Ce phénomène est particulièrement élevé pour les Pays les Moins Avancés. Á travers l’évaluation des conséquences de la fuite des cerveaux se joue en fait l’évaluation de la pertinence de la politique internationale en matière d’ouverture et d’aide internationale pour chaque pays. Selon la Banque mondiale, c’est de la responsabilité de chaque pays de mesurer la congruence, entre aide au développement, éducation et politique de migration pour faciliter le recrutement des élites309. Ainsi les pays peuvent difficilement se passer de la mobilité des étudiants. Le risque fait partie du prix à payer pour garantir la croissance économique, l’accès à l’économie de la connaissance. Un pays doit s’ouvrir au monde et faire confiance à ses élites étudiantes.

Notes
299.

Pierre Jallée, Le pillage du tiers monde, op. cit.

300.

OCDE, Lignes directrices pour des prestations de qualité dans l'enseignement supérieur transfrontalier, op. cit.

301.

En référence aux USA, qui accueillent près d’un tiers des étudiants étrangers et partant d’une étude de l’OCDE concernant les diplômés d’un doctorat en sciences et en ingénierie aux USA en 1996, qui vivaient encore dans ce pays entre 1997 et 2001. Source OCDE, Assurance qualité référence "Qualité et reconnaissance des diplômes de l'enseignement supérieur : un défi international, op. cit., tableau 6.5. page 321.

302.

OCDE, Assurance qualité référence "Qualité et reconnaissance des diplômes de l'enseignement supérieur : un défi international, op. cit.

303.

Ibid.

304.

JustineDucharne, « Ce que coûtent vraiment les études », in études Eurydice (2002, les chiffres clés de l’éducation en Europe), Paris : édition Le Figaro du 30/04/2003.

305.

Données comparées sur l’année 2001 -2002 pour les pays. Les données de la France proviennent de la DPD, Direction de la Programmation et du Développement et du MEN, Ministère de l’Education Nationale, 2001-2002.

306.

Nous n’avons pas les éléments d’informations pour comparer les taux des titulaires d’un doctorat qui sont restés dans ces pays avec les taux des USA. Selon L.Ville, « La France en retard dans la course », in revue Societal, op. cit.

307.

Oded Stark, « Le sud profite-t-il aussi de la fuite des cerveaux ? », in journal Le courrier international N°810, op. cit.

308.

OCDE, Assurance qualité référence "Qualité et reconnaissance des diplômes de l'enseignement supérieur : un défi international, op. cit.

309.

Banque mondiale, site internet de la Banque Mondiale, visité le 12/05/2008.