Introduction

Les travaux réalisés dans le domaine de la compréhension de textes s’accordent sur l’idée selon laquelle le processus de compréhension résulte de la construction d’une représentation cohérente de la situation évoquée par le texte (van Dijk & Kintsch, 1983). Pour comprendre un texte, l’individu doit se représenter la situation décrite par le texte et doit être capable de visualiser mentalement la manière dont évoluent les individus dans le cadre de la situation présentée. Pour cela, il est nécessaire d’élaborer une cohérence entre les éléments du texte et les connaissances du lecteur.

Kintsch (1988) et Gernsbacher (1990) ont étudié le processus d’élaboration d’une structure mentale cohérente et mettent en évidence l’existence d’un lien entre la mémoire et la compréhension de textes. Ils ont mis en évidence un processus qui conduirait le lecteur àsupprimer ou inhiber l’information non appropriée au profit des autres informations du texte. Ainsi, toute information incompatible ou incohérente serait supprimée de la représentation et le lecteur conserverait un modèle cohérent de la situation évoquée par le texte.

Zwaan, Langston et Graesser ont développé le modèle d'Indexage d'Evénements (1995). Dès le début de la lecture, le lecteur construirait en mémoire cinq indices, un par dimension (causalité, spatialité, temporalité, intentionnalité et personnages). Chacune des dimensions contribuerait de manière indépendante à l'élaboration du modèle de situation.

Nous avons tenté de dégager les éléments pertinents de ces théories relatifs à trois points qui seront centraux tout au long de ce travail: (1) Les processus d’inhibition, de suppression et de réactivation mis en jeu dans le modèle de situation construit à partir d’un texte; (2) le suivi de la dimension spatiale dans la construction de la représentation mentale d’un texte; et (3) le rôle des capacités mnésiques des lecteurs dans le processus de compréhension.

Dans le premier chapitre, nous présentons le cadre théorique général sur lequel nous nous sommes appuyées tout au long de ce travail, et les données empiriques en faveur des éléments théoriques présentés. Ce chapitre est donc composé de quatre parties.

Dans une première partie, nous présenteronsles deux principales caractéristiques de la représentation mentale élaborée par les lecteurs durant le traitement des informations textuelles. D’une part, la représentation construite n’est pas une collection d’éléments d’information discontinue mais un ensemble cohérent au sein duquel les informations sont connectées entre elles. D’autre part, elle se compose de trois niveaux qui sont le niveau de surface, le niveau sémantique, et le modèle de situation (van Dijk & Kintsch, 1983) ou modèle mental (Johnson-Laird, 1983). Ce dernier niveau résulte de l’intégration des informations du texte aux connaissances du lecteur et se définit comme « une représentation cognitive des événements, des actions, des individus et de la situation en général qu’évoque un texte » (van Dijk & Kinsch, 1983). Pour comprendre un texte, l’individu doit se représenter la situation décrite par le texte et doit être capable de visualiser mentalement la manière dont évoluent les individus dans le cadre de la situation présentée.

La seconde et la troisième partie seront centrées sur les apports théoriques des modèles de compréhension. Précisément, nous décrivons deux principales architectures cognitives du processus de compréhension, celle de Kintsch (1988), celle de Gernsbacher (1990) pour lesquelles le modèle de situation résulte de l’interaction entre les informations apportées par le texte et les connaissances mises en oeuvre au cours de la lecture. Nous avons tenté de dégager les processus sous jacents à l’élaboration d’un modèle de situation cohérent, à savoir, le processus d’inhibition et le mécanisme de suppression. Dans la troisième partie de ce premier chapitre, nous décrivons les travaux empiriques réalisés sur la caractéristique dynamique du modèle de situation. L’objectif principal des recherches présentées ici est de comprendre comment le lecteur modifie sa représentation initiale de sorte qu’elle reflète les informations nouvellement traitées en se basant sur les données observées par Zwaan, Langston et Graesser (1995), de Vega, (1995), Morrow, Greenspan et Bower (1987).Nous mettrons en avant l’importance de l’aspect multidimensionnel du modèle de situation et en particulier de la dimension spatiale. Enfin, dans une dernière partie, nous mettrons en évidence le rôle de la mémoire dans la construction d’une représentation mentale cohérente, nous donnerons une définition de la mémoire de travail en nous inspirant des travaux de Baddeley (1986, 1993) et de ceux d’Ericsson et Kintsch (1995).

Dans le deuxième chapitre, nous présenterons quatre expériences dont l’objectif commun est d’étudier la construction d’un modèle de situation spatial cohérent. La question est de savoir comment le lecteur construit et met à jour la situation spatiale (i.e. déplacement d’un personnage) décrite dans un texte et, plus particulièrement, comment sont mis en place les processus d’inhibition et de suppression, et enfin quelle influence exercent les capacités mnésiques des lecteurs sur la construction du modèle de situation d’un texte.

Dans la première expérience, nous étudierons la mise en place et le maintien de la cohérence de la représentation mentale lors de la lecture d’un texte, et de mettre en évidence la suppression (et/ou inhibition) et la réactivation d’une information de nature spatiale, en prenant en compte la capacité mnésique visuo-spatiale, des sujets. Les résultats de la première expérience nous ont amené à penser que les processus d’inhibition et de suppression pouvaient être deux processus distincts. Nous avons testé cette hypothèse dans les expériences 2 et 3. Dans l’expérience 2, nous avons tenté d’observer la mise en place successive des deux processus. L’expérience n’étant pas totalement concluante, nous avons cherché dans une troisième expérience à étudier la mise en place de l’un ou l’autre des processus en fonction du décours temporel, c’est-à-dire en étudiant la construction du modèle de situation à différents moments de la lecture des textes.

Les expériences 2 et 3 ont confirmé l’hypothèse de la mise en place de différents mécanismes dans la construction de la représentation mentale. Nous avons donc choisi d’approfondir cet aspect dans la quatrième et dernière expérience. Le protocole élaboré était plus complet et plus complexe, son but étant de tester l’hypothèse selon laquelle le processus d’inhibition interviendrait pour des informations textuelles incohérentes, et le mécanisme de suppression pour des informations textuelles non pertinentes. Enfin, l’influence des capacités mnésiques, et plus particulièrement visuo-spatiales, a de nouveau été testée.

Dans une discussion générale, nous ferons le point sur les apports de ces différentes expériences et nous proposerons différents axes de recherches possibles qui nous semblent intéressants à poursuivre.