1.2.1.4. Mise en évidence expérimentale

Ces deux processus de construction et d’intégration sont automatiques et permettent de rendre compte de la compréhension de texte. Pour illustrer le fonctionnement de ce modèle, nous avons choisi de rapporter l’exemple suivant. A partir de la phrase « A large amount of money was lost when the bank was robbed by a masked gunman » (« Une grande quantité d’argent a été perdue lorsque la banque a été dévalisée par un homme masqué »), les règles de production vont construire une interprétation pour les différentes significations possibles de l’énoncé. Le réseau obtenu comportera donc les deux sens possibles du mot « bank » qui, en anglais, renvoie soit au mot « banque », soit au mot « berge ». La proposition banque sera fortement connectée aux éléments représentatifs du reste du texte (i.e., argent, homme masqué) alors que la proposition berge ne le sera pas. L’activation reliera donc entre elles les parties du réseau qui sont fortement interreliées et isolera les propositions non appropriées (i.e., berge) qui ne participeront donc pas à l’interprétation de l’énoncé. En d’autres termes, le réseau rejette l’interprétation inappropriée qui a été construite.

Un des principaux points forts du modèle de Construction-Intégration (Kintsch, 1988, 1992, 1998) est qu’il rend compte de l’interaction complexe entre les entrées linguistiques du texte et les connaissances du lecteur. Précisément, ce modèle met au premier plan les connaissances du lecteur dans la mesure où elles sont à l’origine de l’activation des éléments pertinents de la représentation et de l’inhibition des éléments non pertinents. Un autre point fort de ce modèle est que la construction de la signification est vue comme s’effectuant en temps réel, cycle par cycle, et par conséquent tient compte des capacités limitées de la mémoire du lecteur. Les différentes qualités de ce modèle font qu’il est capable de rendre compte de différents phénomènes de compréhension. La comparaison de données issues d’expérimentations diverses aux données prédites par le modèle a permis de mettre en évidence la flexibilité et l’adéquation de ce modèle au processus de compréhension (McNamara & Kintsch, 1996; Otero & Kintsch, 1992; Tapiero, 2007; Tapiero & Denhière, 1995; Tapiero & Denhière, 1997; Tapiero & Otero, 1999). Parmi les nombreuses études réalisées, celles qui mettent en évidence que le modèle de Construction-Intégration rend compte de l’intervention des connaissances dans le processus de compréhension ont plus particulièrement retenu notre attention. L’adéquation des prédictions du modèle aux données empiriques obtenues a notamment été observée pour des domaines divers et variés tel que l’histoire (McNamara & Kintsch, 1996), la biologie (McNamara, Kintsch, Songer, & Kintsch, 1996) et les textes scientifiques (Tapiero & Otero, 1999). L’intervention d’un autre type de connaissances a également été étudiée au travers du modèle de Construction-Intégration: les connaissances sur un environnement spatial. De nombreuses études empiriques ont révélé une accessibilité différentielle pour les objets d’un environnement préalablement mémorisé en fonction de l’emplacement du personnage dans cet environnement. Précisément, les objets situés dans la pièce actuellement occupée par le personnage étaient plus rapidement accessibles que ceux situés dans d’autres pièces de l’environnement (Morrow, Bower & Greenspan 1989; Morrow, Greenspan & Bower, 1987). Haenggi, Kintsch et Gernsbacher (1995) ont démontré que le modèle de Construction-Intégration est capable de prédire ce type de résultat en s’appuyant sur la présence d’un réseau enrichi de connaissances sur l’environnement. Ainsi, ce modèle hybride (i.e., cognitiviste et connexionniste) est particulièrement approprié à l’approche du processus de compréhension dans la mesure où les simulations réalisées permettent de prédire des données empiriques observées pour une grande variété de questions posées.

Cependant, deux principales critiques peuvent être formulées. D’une part, cette modélisation ne rend pas compte de l’intervention des buts et stratégies du lecteur. Or, comme nous l’avons souligné en introduction, les buts de compréhension du lecteur orientent la sélection des informations du texte. D’autre part, elle ne prend pas en compte l’aspect multidimensionnel du modèle de situation.