1.3.1. Le modèle d’indexage d’évènements de Zwann, Langston et Graesser (1995)

1.3.1.1. Les principes du modèle

Dès 1993, dans leurs travaux sur la représentation des informations spatiales de la situation, Zwaan et van Oostendorp ont souligné l’importance de ces informations dans la construction d’un modèle de situation. Ils ont notamment remarqué que les sujets étaient systématiquement plus précis et plus rapides lorsque l’information à juger portait sur les traits, buts et actions du personnage, par rapport aux informations spatiales de la situation. A la suite de ces observations, Zwaan, Magliano et Graesser (1995) ont souligné l’intérêt de prendre en compte l’aspect multidimensionnel de la représentation élaborée par un lecteur et ont été les premiers à rendre compte empiriquement de la capacité du lecteur à suivre simultanément différentes dimensions en mettant en évidence l’importance de la continuité situationnelle. Selon Zwaan, Magliano et Graesser (1995), trois dimensions principales sont supposées participer à l’établissement de la continuité situationnelle: la temporalité, la spatialité et la causalité. Selon ces auteurs, la continuité temporelle se produit quand une phrase en cours de traitement décrit un événement, un état, ou une action qui a lieu à l’intérieur du même intervalle de temps que la phrase précédente. A l’inverse, une phrase est discontinue temporellement avec le contexte précédent s’il y a un changement de temps. La continuité temporelle est perturbée lorsque le texte mentionne des bonds en avant dans le temps, (i.e., "une heure plus tard", "le jour suivant"), lorsqu’il revient sur des événements qui se sont déroulés dans un passé lointain, et lorsqu’il porte sur des événements qui vont se dérouler dans le futur. Les auteurs s’appuient notamment sur les travaux qui ont montré que les discontinuités temporelles gênent la compréhension et ralentissent le temps de lecture (Anderson et al., 1983; Zwaan, 1996). Concernant la continuité spatiale, elle se produit quand le texte décrit des événements, états et actions qui ont lieu dans le même cadre spatial. La discontinuité spatiale consiste à aller vers un autre cadre spatial. Il y a des preuves certaines que les discontinuités spatiales altèrent la compréhension (Ehrlich & Johnson-Laird, 1982) et peuvent rendre moins accessible l’information sur les emplacements antérieurs (Morrow et al., 1987, 1989). Quant à la continuité causale, elle se produit quand il y a un lien causal direct entre la phrase courante et l’information du récit antérieur c’est-à-dire si une cause plausible peut être identifiée à partir du contexte du récit antérieur. En l’absence de continuité causale, les lecteurs essaient d’inférer un lien causal ce qui se traduit par un temps de traitement plus long (voir Graesser, 1981; Magliano, Baggett, Johnson & Graesser, 1993; Trabasso & van den Broek, 1985; van den Broek & Lorch, 1993). Dans les études de Zwaan, Magliano et Graesser (1995), les participants devaient lire deux textes dans lesquels la continuité sur les dimensions sus nommées était manipulée. Leur objectif principal consistait à étudier la capacité des lecteurs à suivre simultanément les différentes dimensions de la situation, et ceci en fonction de la consigne de lecture annoncée (i.e., normale versus mémorisation) et du nombre de lectures proposées (i.e., lecture unique versus double lecture). Les résultats issus de l’analyse des temps de lecture sur l’ensemble des participants et pour chacun des récits indiquent que les participants sont sensibles aux différentes dimensions situationnelles. Plus spécifiquement, les temps de lecture augmentaient significativement lorsque le lecteur rencontrait des informations discontinues, surtout lorsqu’elles relevaient des dimensions temporalité et causalité. Ainsi, toutes les dimensions situationnelles ne bénéficiaient pas d’un même suivi et la dimension spatiale était plus difficile à représenter, dans l’ensemble, que les dimensions temporalité et causalité. Zwaan, Magliano et Graesser (1995) ont également mis en évidence que le suivi de ces dimensions est fonction de la consigne de lecture reçue. En effet, alors que les différentes dimensions sont simultanément suivies sous une consigne de lecture « normale », une consigne de mémorisation du texte perturbe le traitement de ces dimensions, l’attention des lecteurs se portant dans ce cas davantage sur les composantes sémantiques du texte et moins sur la situation évoquée. Les auteurs soulignent donc l’importance des consignes de lecture qui orientent les buts et stratégies des lecteurs et présentent donc un effet différentiel sur le suivi des multiples dimensions impliquées par la situation. Enfin, il apparaît que la relecture d’un texte permet à l’individu de se centrer sur les dimensions situationnelles qui n’ont pas été suivies au cours de la première lecture. Ces premiers travaux fournissent donc non seulement des supports empiriques à l’hypothèse théorique selon laquelle le modèle de situation serait une représentation multidimensionnelle, mais soulignent également la sensibilité du suivi de ces dimensions aux conditions expérimentales.

Issu de ces travaux, Zwaan, Langston et Graesser (1995) ont proposé le modèle d’indexage d’événements selon lequel les événements du récit seraient les éléments centraux des modèles de situation. Plus précisément, ces auteurs postulent que les événements seraient connectés en mémoire sur cinq dimensions que sont le temps, l’espace, la causalité, l’intentionnalité et les personnages. Selon cette perspective, dès le début de la lecture, le lecteur construirait en mémoire cinq index, un pour chaque dimension, afin de représenter non seulement le cadre spatio-temporel de la situation évoquée, mais également les personnages impliqués, leurs buts et les événements qui se produisent. Ainsi, ce modèle rend compte du suivi des multiples dimensions puisque les événements rencontrés dans le récit sont indexés sur chacune de ces dimensions et connectés les uns aux autres au sein de la représentation en mémoire en fonction des liens situationnels qu’ils partagent. Deux principales prédictions émergent de cette conception de la représentation. La première consiste en une variation des temps de traitement d’une information en fonction de son adéquation au contexte antérieur (i.e., la continuité situationnelle), et la seconde concerne la force du lien entre deux événements représentés en mémoire qui serait fonction du nombre d’index situationnels partagés. En utilisant une tâche de groupement de verbes, Zwaan, Langston et Graesser (1995) fournissent des supports empiriques en faveur de leur modèle théorique d’indexage d’événements. Dans leurs expériences, les participants devaient lire quatre récits dans lesquels la continuité situationnelle était manipulée sur les cinq dimensions (i.e., espace, temps, causalité, intentionnalité et personnages) et devaient effectuer, immédiatement après la lecture, une tâche de groupement de verbes. Les verbes proposés référaient aux événements du récit que les participants devaient apparier. L’hypothèse des auteurs était que la probabilité de grouper deux verbes est fonction des liens que partagent les événements du récit impliqués. Les données obtenues révèlent que les participants groupent effectivement les verbes en fonction du nombre d’index situationnels que partagent les événements qu’ils représentent. Ainsi, ces résultats confirment et étendent ceux de Zwaan, Magliano et Graesser (1995) puisqu’ils indiquent que les lecteurs suivent simultanément les cinq dimensions. De plus, ces dimensions ne semblent pas fortement corrélées, chaque dimension contribuant de façon indépendante au modèle de situation en cours d’élaboration.