1.4.1. Architecture générale du traitement, Zwaan & Radvansky, 1998

Dans le modèle d’architecture générale du traitement, Zwaan et Radvansky (1998) dissocient les différentes étapes du processus de compréhension. Il nous a semblé pertinent de le présenter dans la mesure où il est compatible avec trois courants théoriques récents dont la pertinence a largement été démontrée. Zwaan et Radvansky (1998) distinguent trois types de modèles de façon à rendre compte non seulement du processus de construction du modèle de situation mais également de sa mise à jour et de sa récupération. Le modèle en cours de construction, le « modèle courant », est construit au moment où le lecteur lit une proposition ou une phrase. Le deuxième type de modèle, le « modèle intégré », correspond au modèle global construit par intégration successive de plusieurs modèles courants. Enfin, le « modèle complet » est stocké en mémoire à long terme après que toutes les entrées textuelles aient été traitées. Selon cette conception théorique, l’actualisation de la représentation, également désignée sous les termes de « processus de mise à jour » est prise en compte et renvoie au processus d’incorporation du modèle courant dans le modèle intégré. Les auteurs justifient l’utilisation des concepts de modèle courant, modèle intégré et modèle complet, ainsi que des processus de construction, de mise à jour et de récupération des modèles de situation, en s’appuyant sur les travaux théoriques de Ericsson et Kintsch (1995), de Garrod et Sanford (1990) et de Zwaan, Langston et Graesser (1995).

Selon Ericsson et Kintsch (1995), il serait possible d’étendre la capacité fixe du système général de mémoire de travail à court terme en stockant de façon efficace l’information en mémoire à long terme et en gardant cette information accessible pour des traitements ultérieurs. Cette extension de la mémoire de travail à court terme est appelée mémoire de travail à long terme et correspond aux parties accessibles de la représentation mentale précédemment construite en mémoire à long terme. Parce que la mémoire de travail à court terme contient des indices de récupération de la mémoire de travail à long terme, il est possible de récupérer de façon efficace l’information précédemment encodée sans engager des recherches coûteuses en mémoire à long terme. Dans le cas de la compréhension de texte, les portions pertinentes du texte précédemment traitées sont conservées en mémoire de travail à long terme et les indices de récupération de ces informations sont maintenus en mémoire de travail à court terme ce qui permet une intégration efficiente des informations à travers les phrases. En accord avec cette conception théorique des sous-systèmes de mémoire, Zwaan et Radvansky (1998) proposent que les lecteurs conservent le modèle de situation intégré en mémoire de travail à long terme alors que le modèle courant est construit en mémoire de travail à court terme. Durant le processus de construction, il y a une activation de courte durée en mémoire de travail à court terme des indices de récupération des parties du modèle de situation intégré. L’actualisation de la représentation se produit par la formation de liens entre le modèle courant et les éléments récupérés du modèle intégré. A ce moment là, le modèle courant a été incorporé et le modèle intégré a été mis à jour, donc un nouveau modèle courant peut être construit en mémoire de travail à court terme. Ce processus continue jusqu’à ce que le modèle complet soit stocké en mémoire à long terme.

Garrod et Sanford (1990) ont proposé une distinction entre focus implicite et focus explicite selon laquelle les éléments correspondant aux protagonistes actuellement introduits dans la situation décrite par le texte seraient stockés au niveau du focus explicite alors que le focus implicite consisterait en une représentation des aspects actuellement pertinents des scènes décrites. Appliqué au modèle de Zwaan et Radvansky (1998), les aspects pertinents du modèle intégré correspondraient au focus implicite alors que le modèle courant correspondrait au focus explicite. Toutefois, Zwaan et Radvanky (1998) étendent la théorie de Garrod et Sanford (1990) dans la mesure où ils proposent que le lecteur conserve, en focus implicite, plus d’éléments que ceux correspondant uniquement aux personnages. Un dernier parallèle effectué entre l’approche de Garrod et Sanford (1990) et celle de Zwaan et Radvansky (1998) concerne l’actualisation ou la mise à jour de la représentation qui rend compte du fait qu’une représentation localement cohérente est construite en intégrant le contenu du focus explicite à celui du focus implicite.

Enfin, Zwaan et Radvansky (1998) valident les notions de modèles courant, intégré et complet au sein du modèle théorique d’indexage d’événements (Zwaan, Langston & Graesser, 1995). Selon ce modèle, les événements sont considérés comme les éléments de construction des modèles intégrés. A la lecture d’une proposition, on construit un modèle de la situation dénotée par la proposition. Chaque événement est indexé sur chacune des cinq dimensions suivantes: temps, espace, causalité, motivation et personnages. La facilité avec laquelle un événement peut être intégré dépend du nombre d’index qu’il partage avec les parties pertinentes du modèle intégré. Ainsi, la pertinence est une notion cruciale dans leur conceptualisation de la construction et de la mise à jour des modèles de situation, d’autant que la mise à jour des modèles de situation dépend des connexions établies entre les différentes dimensions situationnelles du modèle courant et les aspects pertinents du modèle intégré stocké en mémoire de travail à long terme. Afin de déterminer ce qui constitue la pertinence, les auteurs font appel au concept de mise au premier plan. Il est possible de mettre une information au premier plan en créant et en maintenant un élément de récupération de cette information en mémoire de travail à court terme (voir Ericsson & Kintsch, 1995). Cette mise au premier plan est sensible aux connaissances que le lecteur possède sur le monde en général (Trabasso & Suh, 1993), ainsi qu’aux éléments linguistiques de l’énoncé (Gernsbacher, 1990; Givòn, 1992).

Le modèle théorique proposé par Zwaan et Radvansky (1998) est relativement récent et nous ne disposons pas, à l’heure actuelle, de travaux empiriques qui vérifient ses principes de fonctionnement. Seul le postulat qui établit que les différentes dimensions situationnelles participent au processus de compréhension a été expérimentalement testé (Zwaan, Langston & Graesser, 1995). Les différentes investigations menées sur l’aspect multidimensionnel du modèle de situation, présentées plus en détails dans la deuxième partie de ce chapitre, ont confirmé que le lecteur est capable de suivre simultanément les informations du texte relatives aux personnages et aux dimensions temporelle, causale, intentionnelle, spatiale (Magliano, Zwaan & Graesser, 1999). Toutefois, toutes ces dimensions ne sont pas aussi précisément représentées et accessibles, la dimension spatiale notamment étant la plus difficile à intégrer (Zwaan, Magliano & Graesser, 1995; Zwaan, Radvansky, Hilliard & Curiel, 1998).

Par rapport aux autres modèles que nous avons présentés, ce modèle théorique permet d’appréhender le phénomène de compréhension de texte de manière complète. Tout comme celui de Gernsbacher (1990), il rend compte des caractéristiques dynamique et multidimensionnelle du modèle de situation, mais présente une approche très détaillée des processus cognitifs impliqués dans la compréhension. Notamment, il distingue quatre types de processus cognitifs: le processus de construction d’un modèle de situation à partir de la proposition en cours de traitement, le processus de mise à jour par incorporation du modèle courant au modèle intégré de la situation décrite dans les propositions récentes, le processus de récupération qui consiste à ramener une partie du modèle intégré ou final de la mémoire à long terme en mémoire de travail à long terme et à court terme, et le processus de mise au premier plan qui correspond au maintien des indices de récupération dans le « buffer » de la mémoire de travail à court terme pour des parties du modèle intégré en mémoire de travail à long terme. La caractéristique dynamique du modèle de situation est donc particulièrement bien appréhendée au travers de ces quatre processus. De plus, ce modèle tient compte des capacités limitées de la mémoire du lecteur. Plus précisément, il respecte la distinction que proposent Ericsson et Kintsch (1995) parmi les sous-systèmes de mémoire intervenant au cours de la compréhension et reprend les notions de focus implicite et explicite développées par Garrod et Sanford (1990). Enfin, la caractéristique multidimensionnelle du modèle de situation est également représentée dans ce modèle puisqu’il intègre les prédictions d’un modèle théorique centré sur cette caractéristique des représentations mentales (i.e., le modèle d’indexage d’événements de Zwaan, Langston et Graesser, 1995).