2.4. Inri / Ici

De manière plus rabelaisienne et par la simple adjonction d’une lettre, le cours d’histoire latine peut devenir un cours d’histoire « latrine » (F., p. 608) et les policiers se métamorphoser en « polichiers » (F., p. 544). Enfin, on pourra également, non mourir de rire, mais bel et bien « pourrir » de rire. C’est que l’ombre de la mort qui guette n’est jamais bien loin dans les parages de cet humour noir ; ainsi, un personnage évoquant Hamlet déclarera dans Le Drame de la vie « Depuis six jours, chaque nuit m’apparaît le spectre de mon pire […]. Il me dit de tuer ma mire » (D.V., p. 80), le jeu de mots faisant retour avec éclat dans L’Acte inconnu.

Le malentendu peut ici provoquer des catastrophes ; on est prévenu : « ne faites pas comme Prosper Macaire à qui l’on cria : "Dépêchez-vous !" et qui se dépeça étant mal entendant ». Rien à voir, on l’aura compris, avec les malentendus du type de ceux mis en scène par Beckett dans Fin de partie : « – Coïte ! Coite tu veux dire. A moins qu’elle ne se tienne coite. / – Ah ! On dit coite ? On ne dit pas coïte / – Mais voyons ! Si elle se tenait coïte nous serions baisés » (Minuit, 1975, p. 51). Ou de ceux du Feydeau de Mais n’te promène donc pas toute nue !, celui  qui écrit :

– Ah ! ben ! il a du culot ! […] Cet homme qui a dit de toi… ping pong !
– Comment dis-tu ça ?
– Ping pong !
– « Ping pong » !
– « Pis que pendre » !… pas « ping pong » !
– On ne dit pas ping pong ?
– On ne dit pas ping pong.
– J’ai toujours entendu dire ping pong.
– Tu as toujours mal entendu.
– Ah ! bien, c’est donc ça que je ne comprenais pas l’expression
. 59

Chez Novarina, donc, le malentendu ne donnera pas vraiment lieu à une plaisante scène de comédie mais pourra bel et bien déboucher sur un dépeçage pur et simple.

A la page 104 de Devant la parole, il sera question, non d’un malentendu, mais d’un mal-lu (à moins qu’il ne s’agisse d’un mot d’enfant/exégète signifiant au monde que la souffrance du Christ est aussi la nôtre) : « Sur cette croix, enfant, je ne lisais pas "inri", je lisais ici. ». Dans Le Jardin de reconnaissance, l’ici(/inri) semble encore lié à une forme de souffrance et à un refus d’être vu par autrui et in fine d’être là, ici et maintenant : « Pourquoi me regardez-vous dans le ici ? » (p. 23), l’importance accordée au mot étant accentuée par la mise en italiques.

Autre opposition forte : entre l’intention et l’intensité, distinction primordiale voire fondatrice, novariniennement parlant (il s’en explique dans la Lettre aux acteurs) : il s’agit pour un acteur (et pour un spectateur) de choisir son camp. Le rapprochement suggéré ne concerne donc pas qu’une simple homophonie : l’idée implicite, c’est qu’il ne faut surtout pas confondre ces deux termes : être dans l’intention, c’est jouer comme dans une mauvaise série télévisée mais choisir d’aller vers une certaine intensité, c’est se réclamer d’Artaud, de Gatti ou de Valère Novarina.

On peut encore, en ajoutant juste une lettre, dire exactement le contraire de l’expression dont on s’inspire manifestement ; ainsi, dans Falstafe (p. 580) : « J’ai une réputation à ternir ». Utilisé dans Le Babil des classes dangereuses (p. 85), le verbe « réflanchisser », si l’on songe à la substance d’un flan, n’augure pas, semble-t-il, d’une très grande vigueur intellectuelle au niveau de la réflexion (réflansion ?) dont on est capable. Enfin, dans « Petit débat avec La Lutte des morts »60 Marion Chénetier (qui, dans la même note, parle aussi de l’» océan verbier » novarinien) note qu’un refrain, « Androgènes, oestrogés » sera décliné sur différentes voyelles : « androgines, oeustrogués », etc.

L’effet n’est cependant pas toujours sensible à l’oreille mais peut cependant se comprendre étant donné le contexte : « J’ai l’énormité des pantalalons du bas qui blesse » (D.V., p. 223). Ici en effet, c’est l’expression « avoir le bât qui blesse » que Novarina a, semble-t-il, transformée – notons qu’il a fallu aussi enlever l’accent circonflexe (dans « âmeçons », il a fallu en ajouter un et enlever un « h »). Pour les « œuds pondus » (D.V., p. 57) et les « ut muets » (D.V., p. 221), il est fort difficile de proposer des interprétations.

Bref, quand il est dit, dans La Chair de l’homme que « le plus petit des mots est le levier de tout », on a envie de remplacer « le plus petit des mots » par la plus petite des lettres voire le plus petit des accents circonflexes tant est grand l’effet de saisissement qui est le nôtre – mais peut-être n’est-ce là qu’une vision purement subjective et une projection tout à fait personnelle (de même, dixit Novarina, « un mot déplacé, une syllabe retouchée, éclairent l’ensemble tout autrement »).

Notes
59.

Georges Feydeau, Mais n’te promène donc pas toute nue, Collection Maxi-Livres « Classiques français », Booking International, Paris, 1998, p. 124.

60.

Marion Chénetier, « Petit débat avec La Lutte des morts », Europe, op. cit., p. 137.