1.3. Décrets comiques

Ici, quand on met un mot à la place d’un autre, on est parfois prévenu ; c’est le cas dans La Chair de l’homme (pp. 415-416) où le mot remplaçant ne veut d’ailleurs rien dire :

‘Liste des noms : non « la douleur » mais la dadleu, non « la joie » mais la oyive […], non plus « l’attente » mais ouaouate ; non plus « avancer » mais jujondre ; non plus « le sujet » mais rujulphe » […] ; non plus « la victoire » mais le dodlifru […] ; non plus « l’exactitude » mais la oubre […].’

A priori donc, c’est à dire en français, ces mots ne veulent strictement rien dire et cependant on pourrait peut-être rapprocher « calamon », pour patience, de celle qu’il faut avoir pour pratiquer la calligraphie, « virte », pour « courage », du latin « virtus », mais qui n’a pas forcément tout à fait ce sens. De même, avec le « boniasson », pour marbre, on peut bonir des dalles de cercueil. Dans « ouilovre », pour amour, il y comme un oui à l’ogre Love. Le « buis », pour fagot, en contenait peut-être déjà un, comme un fagot en puissance. « L’use-bête », pour mélancolie, désigne de fait une des maladies les plus usantes qui soient pour L’Animal du temps.

Cette manière particulière de décomposer les mots, surtout pour « oui à l’ogre Love » rejoint un peu notre démarche en ce qui concerne le mot-valise et la périphrase floue et pourra peut-être un peu rappeler (en moins réussi sans doute) le fameux Glossaire de Leiris (cf. : « Académie : macadam pour les mites », « France : foutre rance », « Démocratie : demi-crotte des assis » et, plus poétique « Eléphant : elfe enflé »).

C’est qu’à notre tour donc, nous essayons nous-aussi de « lire les mots sous les mots », fussent-ils incompréhensibles a priori, comme chez Novarina. A l’occasion de ce rapprochement avec le « glossaire ou l’on serre ses gloses », rappelons l’idée qu’un éventuel Dictionnaire (pataphysique) novarinien/français et français/novarinien serait envisageable (plus loin, nous en poserons d’ailleurs les prolégomènes) : on le fit pour les personnages de Queneau et pour l’argot d’un San Antonio : pourquoi pas pour la fantastique néologie novarinienne ? L’amusant est que, vers la fin de cette liste de La Chair de l’homme (p. 416), le jeu s’inverse ; on prend des mots incompréhensibles, des « mots-sphinx, qu’on remplace par des mots existants en français, et même assez communs : « Non plus le "balachu" mais le tabouret, non plus "le uclotte" mais l’escalier ». Même si certains de ces néologismes y seront repris (cf. « dadleu », « calamon », « tempistre »), il y aura d’autres décrets de ce type dans Le Jardin de reconnaissance : le marbre doit être dit le « bonifasson » (et non le « boniasson », comme dans La Chair de l’homme), la pendaison, le « jugement serpentin », etc.

Dans Le Drame de la vie (p. 232), au cours d’une séance de l’Académie des Sciences, le mont Blanc est arbitrairement rebaptisé « Mont Feciel et Simplicien » – ailleurs, on parlera du « Mont Noir » et même du « Mont Grand » (D.V., p. 234) ; bref, ici comme ailleurs, tout se renomme et se rebaptise très facilement, la parole performative novarinienne s’appliquant à tout et à n’importe quoi. Cela dit, dans Je suis (pp. 190-191-192), le Prophète fera des promesses qu’il aura peut-être du mal à tenir: « Je donnerai l’ordre au vocabulaire de ne plus frayer avec la grammaire », etc. Dans Vous qui habitez le temps, on décrète pataphysiquement qu’«à l’automobile succède la quadrimobile, à la luge le vitascope, au robotnyl, le skidurfe, au brodon le starting, au français l’avallon » puis la série continue encore un peu et on pourra trouver la chute troublante : « le corps remplace la mort » (p. 70). Dans La Scène enfin (p. 145), on passera « du côté où la véritable couleur bleue est enfin rouge » :

‘[…] je nomme ijaune le faux vert, iviolet le noir foncé et le violet violet non-violet ; et je dis au langage de rester de l’autre côté d’ici. Et à ceux de l’autre côté : mots d’outre-part, nommez les véritables choses dans le véritable espace et faites enfin arriver ici la tête de l’homme tête en bas !’

Bref, encore une fois, c’est un renversement total (cf. « tête en bas ») qui semble préconisé. On a un peu l’équivalent chez Tardieu63 écrivant dans son préambule d’Un mot pour un autre :

Les mots n’ont, par eux mêmes, d’autres sens que ceux qu’il nous plaît de leur attribuer.
Car enfin, si nous décidons ensemble que le cri du chien sera nommé hennissement et aboiement celui du cheval, demain nous entendrons les chiens hennir et tous les chevaux aboyer
.

Chez Novarina, cela va peut-être encore plus loin : on semble vouloir mettre le langage à distance, partir ailleurs grace à lui, passer à autre chose et accéder à une nouvelle dimension voire montrer des martiens sur scène, communiquer avec Dieu et parler de cela que l’on ne peut pas dire. Autre piste possible : ces décrets arbitraires ont un côté performatif qui n’est pas sans évoquer la Création divine – et il faudra revenir sur cet aspect des choses.

Notes
63.

Le passage est également cité par Lydie Parisse dans son ouvrage La « parole trouée ». Beckett, Tardieu, Novarina, Lettres modernes Minard, Fleury-sur-Orne, 2008, p. 67.