2.5.2. Chapelets de proverbes et jeu avec la
tradition

Le jeu avec la tradition du proverbe peut concerner les mois de l’année – « en février, maux de pieds » (J.S., p. 109) – et le temps qu’il fait : « Beau temps chez les morts remet tout le monde d’accord ». Les travaux des champs ne sont pas oubliés comme dans le « Qui n’laboure plus n’vaut plus » de L’Opérette imaginaire (p. 23) où l’on voit que l’apostrophe importe parfois autant que l’apocope (cf. « jame ») du point de vue du rythme. De même la fameuse phrase d’Henri IV, d’ailleurs aussi parodiée par Bobby Lapointe (cf. « Avanie et framboise », etc.) et devenue surtout l’équivalent d’un véritable dicton et structurée comme tel, « Labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France », nous paraît novariniennement transposée dans Le Drame de la vie : « Macabreries et clowneries, voilà les deux jumelles ficelles du câble qui m’asphyxia » (p. 205).

Pourtant, c’est surtout dans La Chair de l’homme que l’on se rend compte de l’analogie rythmique fondamentale existant entre les proverbes (et autres dictons) de la langue française et les phrases de Novarina d’une façon générale. C’est que, comme le firent avant lui Péret/Eluard, Céline ou Queneau, il en transforme certains, en développe d’autres et s’amuse avec la tradition. Mais dans l’ensemble, cela ne se détache pas fondamentalement du reste de ce qu’il écrit d’ordinaire, un peu comme si la structure du proverbe s’était infusé dans le style même (surtout dans les phrases courtes) – le talent de l’auteur consistant peut-être en partie à mettre en relation des séries de proverbes pour en faire des œuvres (mais cela s’applique donc surtout au rythme et non au sens, même si Novarina est peut-être une sorte de crypto-moraliste). Dans le cas de ces proverbes, on peut dire que l’auteur ne fait pas seulement parler la Parole, mais qu’il fait surtout parler le français – littéralement, il ressuscite même un de ses plus beaux fleurons. Pourtant, il s’agit entre autres, sans doute, de faire rire par l’incongruité des proverbes proposés, que ceux-ci soient des parodies évidentes de proverbes déjà existants, ou des dictons surgis de nulle part…

A la page 45 de La Chair de l’homme, le proverbe « Tel qui rit samedi, dimanche pleurera » semble faire l’objet de plusieurs mutations : « Tel qui samedi donne soif au rat, dimanche se tarit. », « Tel se dénoue lundi, mardi s’avoue qu’il a pensé », « Tel qui jeudi remue, vendredi s’est tué », « Tel qui jeudi s’est souvenu que nous avons été jeudi, saute trois jours », dernier proverbe qui, remarquons-le, ressemble aussi beaucoup à une règle de jeu de société. « A père avare, fils prodigue » semble, lui, posséder, après le travail parodique effectué par l’auteur, le même sens (c’est à dire le strict contraire) que « Tel père, tel fils » (voire « Les chats ne font pas des chiens ») puisqu’il devient « A fils avare, père du même tube » dans La Chair de l’homme – proverbe qui fait un peu pendant à celui qui dit « A mère avide, père du même blanc » (p. 45).