3.4. Une relation amour /haine

Avant Novarina, Apollinaire, dans son Bestiaire, a abordé le thème du mot qui compte plus que tout et constitue une richesse inestimable : « Comme un éléphant son ivoire j’ai en bouche un bien précieux » (ou encore, évoquant la biblique sauterelle : « Puissent mes vers être comme elle le régal des meilleures gens »). Un peu comme celui des Calligrammes, l’auteur de Vous qui habitez le temps (p. 66) pourra comparer aussi le mot à un animal, un volatile ; c’est le cas dans « l’oiseau chanson qui vole » et dans : « j’avais plein de mots qui allaient partout comme des oiseaux ».

Pourtant, c’est plutôt au caillou – et nous y reviendrons plus tard, quand il s’agira d’évoquer le Petit Poucet – que Novarina fait allusion pour évoquer le mot : « Si je le cache, le caillou vit caché à l’intérieur du mot caillou » (J.S., p. 157). Les « cailloux » – qui rappellent aussi les exercices de Démosthène et l’étrange jeu (?) du Molloy de Beckett – seront même dit « verbaux » dans L’Origine rouge (p. 120). Enfin, dans Je suis, les « mots que nous lançons » (p. 191) sont comme des cailloux. Cela posé, si l’on peut certes s’amuser à faire des ricochets (voire des « ronds dans l’eau », comme chez Michel Legrand), on peut tout aussi bien lapider – et détruire, tuer (par le mot lancé ?) ; dans une phrase comme « Prends cette chanson entre les dents, tu l’as bien méritée » (J.S., p. 50), cette ambiguïté est présente car l’on ne saurait dire si la « chanson » en question est une bonne ou une mauvaise chose, une récompense (comme donnée à un chien) ou un coup de poing dans la mâchoire.

Dans La Scène (p. 97), même ambiguïté : « [lancer] des arguments tout azimut » semble assimilé à l’acte terroriste d’un dangereux récidiviste. C’est que les mots peuvent se vouloir tueurs, contenir de la violence, une menace : les mots qu’Achab lance à la baleine équivalent à des harpons – par un zeugme, Gainsbourg mit sur le même plan slang et colt cobra pour dire la force de percussion de l’argot en question. De même, l’image d’un « Homme pris par les psaumes » (A.I., p. 176) nous paraît ambiguë : il est peut-être capturé, ceinturé par eux, prisonnier de mots sacrés.