3.2. Tête et crâne : de nouvelles variations

3.2.1. Du crâne à la crêpe : Mort à la mort !

On l’a vu : il n’est pas rare que Novarina s’inspire d’une rhétorique shakespearienne (mélange des genres, changements brusques de rythme et de registres, clivage poreux sagesse/folie, cousinage panique entre féerie et cauchemar, morbidité relative, etc.), qu’il détourne parfois et parodie souvent. Ainsi, la fameuse scène du crâne semble reprise dans L’Origine rouge où Dominique Pinon saute à pieds joints sur un faux crâne en matière plastique souple en criant « Mort à la mort ! ». Certains soirs, l’acteur peut ne l’écraser qu’en partie (nous lui en fîmes l’amical reproche), ce qui rend l’effet beaucoup moins saisissant ; or, on doit ici passer, non de la vie à trépas, mais du crâne à la crêpe.

La célèbre scène shakespearienne fera aussi l’objet (in Cinemastock, ed. Dargaud, 1978) d’une autre parodie réalisée par le dessinateur Alexis et où la technique de la suppression-adjonction semble avoir joué un rôle important : nous y voyons Hamlet méditer devant un tibia comme s’il soupesait le crâne de Yorick. L’idée de ce dessin très novarinien (cf. « Qui êtes-vous, les pieds ? », etc.) vient de Gotlib et montre clairement que le choix shakespearien du crâne était arbitraire. Il s’explique, ce choix, par le fait (et pour citer une saillie misogyne du Roi Lear) qu’en haut « règnent les dieux » et en bas « tous les démons », ce qui correspondait à l’idée, toujours plus ou moins de mise à notre époque, selon laquelle la tête serait plus noble que les pieds (d’ailleurs, ne dit-on pas « membres inférieurs », « bête comme ses pieds », « écrire comme un pied » ?). Or, cette conception du corps n’est pas vraiment, semble-t-il, celle de Novarina ; quant à l’exclamation « Alas poor Yoryk ! », elle pourrait en effet s’adresser à cette partie du squelette – cette idée de mise en scène serait peut-être audacieuse mais tout à fait possible (à l’occasion d’une conférence, Lacan dira la chose autrement en constatant que lorsqu’un chat qu’on caresse ronronne, c’est tout son corps qui réagit, le siège de sa « châtité » ne correspondant pas seulement à son cerveau mais à l’ensemble de son corps). Dans son article sur Le Jardin de reconnaissance, Nanouk Broche semble aller dans notre sens : « Il serait intéressant de jouer Hamlet comme du Novarina »384 – autre idée lancée par Poe dans ses Marginalia : Hamlet serait saoul du début à la fin de la pièce.

Bref, s’il est de ceux qui croient possible la pensée par les pieds, Novarina, tel l’Hamlet d’Alexis/Gotlib, exprime souvent aussi une incompréhension fondamentale face à autrui-le-corps – et on ne passe pas forcément par un crâne pour s’interroger sur soi : le corps suffit.

Notes
384.

Nanouk Broche, « Le Jardin de reconnaissance : fragments de répétitions », Le théâtre de Novarina », op. cit., p. 154.