1.1.4. L’Aubergine Creuse

Il semble donc y avoir de la part de l’auteur une sorte de fascination pour le vide et pour ce qui est creux (tubes, tuyaux), pour le trou (souvent qualifié de blond), mais aussi pour « ce qu’il y a vraiment à l’intérieur » (d’une noix, d’un légume, etc.). En fait foi notamment l’épisode de l’aubergine creuse dans Le Drame de la vie. De même devant le silence et l’opacité du caillou, le je de Je suis se livrera à des expériences inquiètes et tragi-comiques : « Partout ou il y avait des cailloux, j’ai marché dessus pour voir s’ils criaient comme des animaux » (p. 117). Le résultat d’une "chercherie" de ce type pourra être que, quoi qu’il en soit, nous ne sommes pas dans le galet (in J.R., p. 25). Idem pour la gent canine : « partout ou il y avait des chiens, je les ai regardés fixement à la recherche d’un homme dedans » (J.S., p. 171).

Pourtant , le vide reste moins inquiétant que le rien qui ne contient pas de promesse : il n’y a pas vraiment d’avenir avec le rien (idem pour le néant). Les tenants de la théorie Casimir pourraient nous contredire en affirmant qu’il y a au contraire une énergie dans le vrai rien – mais avouons notre incompétence totale en ce domaine. Plus littérairement, disons que la confrontation avec le rien est en général illusoire, utopique ; c’est là une lutte donquichottesque, perdue d’avance, vouée à l’échec car cela revient à « se battre contre des moulins à rien » (J.S., p. 118) – faudrait-il voir ici une allusion à Cervantès ? Sans doute…

De plus, redisons-le, le rien peut avoir quelque chose de morbide et de négatif : « D’où qu’on regarde, c’est comme un miroir ou y’aurait rien à voir » (V.Q., p. 74) : on notera ici, malgré la relative noirceur du propos, le goût novarinien pour les rimes et les allitérations (ar/oir/ oir). Dans L’Acte inconnu, on aura le cas étrange d’un rien qu’on tient : « tu n’es qu’un rien, mais moi je te tiens » (p. 66). Toutes les modalités semblent possibles : la rien-nitude est infinie.

Il y aurait donc rien et rien (ou disons plutôt plusieurs qualités de rien) : les confondre ou les mélanger serait possible mais ce serait une grave erreur ; l’auteur s’en explique dans un entretien : « Ce que j’écris ne veut rien dire mais ça ne dit pas rien »400. De fait, cela parle – mais pas forcément à la tête (pour corser le tout, il ne parle ici que de deux "rien" ; or, il semblerait qu’il y en ait une infinité). Autre distinguo important : il y a le rien qui s’oppose au tout (ou au moins : à quelque chose) et le fait de ne rien voir, mais qui n’est pas le signe qu’il n’y a rien à voir – même si c’est là une hypothèse qu’il ne faut pas exclure. A l’origine de l’opacité, plusieurs raisons : nuit, noir, fumée, brouillard, buée. Mais pour en savoir plus sur le rien proprement dit (étymologie, etc.), il faut sans doute lire ou relire les développements que Quignard propose à ce sujet dans Petits traité I (in Chapitre « Les langues et la mort »), œuvre éditée en Folio/Gallimard (n°2976).

Notes
400.

Valère Novarina, « Entretien », Magazine littéraire, op. cit., p. 98.